L’appel de Portobello Road

lappel-de-portobello-roadL’appel de Portobello Road
Jérôme Attal

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Dès la première page, je rigole. Mister B., près de moi, sourit et confirme : « Tu es atteinte. ». Oui-oui, d’une attalite aiguë.
Il y a des mots ou des petites phrases surréalistes qui s’incrustent toujours dans les récits d’Attal, là où on ne les attend pas, donnant à sa plume originalité et légèreté. Des petits mots et des petites phrases qui prennent notre affection. L’histoire de ce livre commence par un conte japonais. Au XVe siècle, un chevalier s’éprend d’une jeune princesse qu’il entraperçoit derrière les rideaux de son palanquin. Saisi d’amour, il va essayer de la retrouver et de l’approcher… Il ne pense qu’à elle. « Les jours suivants sont des nuits »… On voit alors ce guerrier samouraï arnaché de cuir partir en quête de la si belle princesse. Il traverse des estampes, paysages de rivières, de monts et d’arbres en fleurs… La route est périlleuse, la quête est difficile… Quand il arrive aux portes du palais, il est accueilli par un serviteur qui lui demande de bien vouloir patienter. La princesse est là, mais elle n’est pas en mesure de le recevoir, car c’est l’heure de la cérémonie du thé. La poésie de ce conte est belle, on perçoit le vent dans le jardin, nous ne sommes qu’attente avec le chevalier, et espérance… quand… la fantaisie de l’auteur terrasse le Moyen-Âge et nos rêves :
« Tiraillé par l’impatience, la mine sombre et émaciée par le feu qui embrase son cœur, le chevalier fait les cent pas dans le jardin.
La cérémonie du thé, vous savez, surtout si vous êtes amateur de café en capsule, ça dure des plombes. La tête baissée, les épaules en dedans, il tue, poursuit, déborde le temps, écrase les secondes sous ses pas comme un tas de feuilles mortes… »
« si vous êtes amateur de café en capsule »… j’écris et je rigole… Ne me dites pas que je suis la seule ! Pitié…
Voilà… si je commence ce billet-lecture par cette parenthèse c’est simplement pour vous expliquer comment je perçois Jérôme Attal. C’est un poète-pitre, un doux diablotin. Le livre est ainsi construit, une énigme, une quête, des émotions et une bonne dose d’absurdités à la Kafka.

Ethan Collas est un musicien qui a du mal à percer dans le métier. Il rêve qu’un jour en poussant le charriot des courses dans un grand magasin, l’écho d’une musique ou d’une chanson qu’il aurait écrite le surprenne au détour d’un rayon. Ersatz de sacre suprême !
Après avoir végéter dans différentes facultés, après avoir « tester » plusieurs études, il avait décidé, avec accord parental, de prendre un tout autre chemin ; celui de la musique.
Maintenant, à l’aube de la quarantaine, il se retrouve seul, indécis, dans un petit appartement parisien hérité de ses parents, sans attache amoureuse, obnubilé par la perte de ses cheveux, et bénéficiaire d’une misérable rente, un jingle composé pour la météo d’une chaîne câblée. Son copain Sébastien se plaît à lui dire qu’avec ce pécule, il peut s’offrir une fois par semaine une tartelette aux pommes de chez  Poilâne… ce qu’il fait.
Puis une nuit, le téléphone sonne. S
a mère au bout du fil lui demande comment il va. Il entend aussi son père bougonner comme à son habitude, des mots bourrus, des mots d’amour. Ils appellent d’un endroit inconnu, où la communication va bientôt être interrompue. « Allô, mon chéri ? »… Comment il va ? Il ne faut surtout pas qu’il s’inquiète. Et surtout, il faut qu’il dise à sa sœur que ses parents pensent à elle, tous les jours…
Seulement… Primo, ses parents ne sont plus depuis deux ans. A ce stade de la lecture, nous doutons déjà de ce que nous avons lu et perçu. Ne sont-ils pas morts ? Secundo, il est fils unique. Commence alors ce que la quatrième de couverture dévoile « Un secret de famille tombé du ciel ».
Transposition du conte, le chevalier-Ethan part à la recherche de sa sœur et va tout au long de sa route vivre des épisodes un peu fous. Sur une vieille photo retrouvée, une petite fille pose à ses côtés. Il devait avoir onze ans, elle devait en avoir sept.

« … Des nuits parisiennes et le vacarme de la solitude. Une décision à prendre. Une fille au bout de la route… De la porcelaine anglaise. Comme est la vie. Fragile et robuste à la fois. Et une ode à l’amour au tournant de chaque page. »

Je n’en raconte pas plus, c’est un roman court qui pèse moins lourd que « Les jonquilles de Green Park » (un coups de cœur de 2016). L’équipée d’Ethan, qu’il fera à bord d’une Triumph Spitfire décapotable jaune de 1975, est dans la veine des récits initiatiques. Sur l’itinéraire, il va croiser des personnages extravagants, parfois en marge de la société, qui seront des étapes anecdotiques, pleines de sensibilité et d’humanité. Jérôme Attal parle de filigranes du bonheur et de fêlures, pas nécessairement importantes, juste des petits interstices de la vie que l’on aimerait réparer pour pouvoir avancer.
L’écriture fantasque nous fait prendre un chemin de traverse menant vers différents mondes, différentes dimensions, entre du réel et des chimères. De l’humour, de la poésie, de la délicatesse, tout un bouquet subtil d’émotions, c’est ce que je demandais à ma lecture.
Je vous le recommande.

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Les contemplations gourmandes

logogourmandises 16Les Gourmandises présentent des livres de recettes

Vous trouverez d’autres livres et recettes chez…

Asphodèle – « 100 Merveilles de la cuisine française » de La Reynière
et tartiflette au Reblochon

Martine – « Personne ne me volera ce que j’ai dansé » d’Hélène Darroze
Hilde –« Lucky Luke, recettes pour bien nourrir son cow boy » et le velouté corail de Jack Dalton
Sandrion – « Un déjeuner de soleil » d’Edda Onorato et amaretti aux amandes
Nahe – « A table avec Jules Verne » de Kilien Stengel et nouilles de Hong Kong

Béa – « Foccacias, bruschettas, pizzas » d’Alba Pezone et une foccacia aux tomates et oignons confits
Sharon et Nunzi – « Super gâteaux, qui sera le plus gourmand ? » Editions Du Noyelle et
« Le pain perdu du petit Poucet » de Seymourina Cruse et Marie Caudry
Estellecalim – « Je cuisine bio avec les enfants, 55 recettes pour apprendre » de Marie Chioca

La Pintade Aixoise – Un cake comme une plombière

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Florian V. Hugo

Photographies de Sophie Tramier
Stylisme de Nathalie Nannini

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C’est Nahe qui m’a offert ce livre, superbe dans sa conception et très intéressant dans l’étude des plats.
L’auteur, descendant de Victor Hugo (5ème génération), a découvert le plaisir de cuisiner à l’âge de douze ans. Plus tard, délaissant ses études de droit pour celles de la cuisine, il fait son éducation à l’Institut Paul Bocuse d’Ecully et devient apprenti chez Alain Ducasse aux côtés de Jean-François Piège à Paris. De la haute gastronomie aux plats plus simples servis dans les brasseries, il recherche avant tout le plaisir de faire plaisir. Il dit aimer offrir du bonheur… Actuellement, il œuvre dans sa brasserie Cognac, à Manhattan.

Ce livre dédicacé à sa femme et à sa fille nous invite auprès de son célèbre ancêtre. Les contemplations gourmandes content surtout un personnage, son entourage, une époque, et nous ouvrent les portes de la maison de Guernesey, Hauteville House. A travers des lettres, des dessins, des photos, des documents personnels, des citations, nous suivons les appétits d’un temps révolu et nous rentrons dans l’intimité d’une famille.
Dîners fins, repas anniversaires, pique-niques, les plats sont une succession de gourmandises.
Pour un déjeuner sur l’herbe (dix-huit personnes domestiques et enfants compris), Charles Hugo détaille dans une lettre du 4 juillet 1859 à sa mère un menu, une liste interminable de mets… Gigot froid, bœuf froid, jambon, vol-au-vent, pâté de pigeons, sorbets au rhum, tarte aux confitures, choux à la crème… champagne frappé.
A l’occasion des soixante-dix-huit ans de Victor Hugo et des cinquante ans de sa pièce « Hernani », en 1880, l’opulence du banquet est saisissante… Consommé de volailles au gluten, bisque d’écrevisses, crevettes de Dieppe, saumon sauce genevoise, turbot à la sauce normande, filet de bœuf à la Brillat-Savarin, jambon d’York au malvoisie garni de petits pois nouveaux, salmis de bécasse à la Saint-Hubert, timbale de foie gras Lucullus, homard à l’américaine, punch à la romaine, poulardes du Mans truffées à la Périgueux, salade, chaud-froid de mauviettes à la gelée, asperges en branches hollandaises, bombe pralinée, gâteau de Pastafrole au cédrat, fruits et desserts variés, pièces montées…

Des hors-d’œuvre aux mignardises, les compositions qui mettent à l’honneur les plats sont raffinées et s’accessoirisent de belles vaisselles ; un vrai régal pour le regard ! Mais ici, point de sophistication affectée. Les recettes proposées, plus de cinquante, sont généreuses, simples, et s’offrent à tout marmiton bien attentionné.
Vous trouverez des gougères au fromage, des petits beignets de brandade de morue, un cocktail de crabe en gelée, un millefeuille d’aubergines, des œufs de poule pochés, de la bisque de homard, des ravioles de cèpes, une blanquette de veau, un parmentier de canard, un lieu noir au caviar, une tarte flambée de thon, des galettes de ricotta, du pain perdu au café, une tarte choco-framboise…

Je vous recommande ce beau livre qui est une source de délices, une palette d’émotions gustatives.

Dans la journée, je vous proposerai des galettes de ricotta… à suivre !

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Trollhunters

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Un livre offert par Babelio et les Éditions Bayard

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Guillermo Del Toro
Daniel Kraus

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San Bernardino, une petite ville de Californie,

Depuis que sa mère les a laissés quand il était petit, James Sturges Junior, dit Jim, vit seul avec son père dans une maison qui ressemble à un bunker. Des alarmes, des capteurs de présence, des dizaines de verrous aux portes et des caméras, ont été installés pour assurer leur protection. Jim a beaucoup de peine pour ce père névrosé, négligé, vieux avant l’âge, qui n’a jamais pu se remettre de la disparition de son frère Jack, quarante cinq ans plus tôt. Depuis ce drame, il a essayé de maintenir un semblant de vie normale, mais sévèrement traumatisé, il n’y arrive pas et fait subir à son fils toutes les psychoses qu’il a en lui.

Trollhunters-Artwork-1En 1969 dans la région de San Bernardino, près de deux cents enfants ont disparu sans laisser de trace. Jim Sénior avait à l’époque huit ans et Jack treize ans. Une milice de parents avait été créée, les enceintes des écoles avaient été renforcées et le soir, un couvre-feu avait été instauré. Mais pour l’anniversaire de Jack, on leur avait accordé un peu de liberté et ils étaient partis essayer le nouveau vélo reçu en cadeau. Ils avaient emprunté la route qui mène au canal et au pont Holland. C’est à cet endroit, sombre et encombré de rebuts, que Jim Sénior a vu pour la dernière fois Jack. Il n’a jamais pu raconter le cauchemar qu’il avait vécu, entre rêve et réalité. Qui aurait pu le croire s’il avait dit qu’il avait vu un monstre poilu, immense, plein de griffes ?

Les monstres… Jim Junior en voit un tous les jours au lycée. Steve, le capitaine de l’équipe de basket, est le caïd qui fait subir aux plus faibles les pires tourments. Avec son copain Toby, ils ne font pas le poids et se retrouvent souvent la cible de ses perversions. Mais ce n’est pas en se comportant comme une mauviette qu’il séduira Claire Fontaine, une Écossaise qui vient d’arriver… Claire est différente des autres filles ; belle, intelligente et curieuse. Son non-conformisme est une singularité qui détonne dans l’univers du lycée. Et quand elle joue le rôle de Juliette au théâtre, elle est simplement magnifique !

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Une nuit, Jim est surpris par des bruits. Il avait déjà entendu de tels chuintements dans les canalisations des sanitaires du lycée, et pour rire, il avait imaginé des créatures surnaturelles qui ne demandaient qu’à sortir. Mais seul dans sa chambre, c’est une autre histoire. N’osant pas s’aventurer dans la maison, il reste dans son lit, à l’affut des grognements. Serait-il devenu fou ? Sur son ordinateur portable, il cherche des vidéos qui témoignent des étrangetés qui se seraient passées à San Bernardino et tombe sur des trucs incroyables. C’est alors que la porte de sa chambre s’ouvre sur le pire de ses cauchemars. Une odeur fétide, des tentacules, plusieurs yeux, et voilà qu’un monstre l’entraîne sous son lit, à l’intérieur des lattes du plancher.

Toby lui avait bien dit qu’il fallait toujours regarder sous son lit ! Tétanisé par la peur, Jim est contraint par le monstre et se retrouve dans une sorte de caverne remplie d’ordures. Quel est cet endroit ?

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C’est un homme en armure qui va répondre à ses questions. Les monstres sont des trolls qui habitent une cité souterraine. Grâce à un médaillon traducteur, il peut comprendre leur langage et communiquer avec eux. Ils sont horribles mais pas forcément cruels. Enfin, pas tous ! L’homme de fer lui présente ARRRGH et Blinky, des compagnons d’armes qui l’aident à combattre Gunmar le Noir, le troll mangeur de chair humaine et kidnappeur d’enfants.
S’il a choisi Jim pour l’avoir à ses côtés, c’est qu’il est le descendant d’une lignée de guerriers. Son patronyme signifie « lance ». Il est le paladin de sa génération.

Jim découvre un univers parallèle grouillant fait de poubelles et de trolls en tout genre qui aiment guerroyer, manger, chanter et parler en prose. S’il comprend bien, cette visite impromptue n’est pas une simple sollicitation courtoise… La menace est claire et impérative. Il doit prendre les armes pour lutter contre Gunmar.  L’homme de fer insiste en lui donnant le médaillon…
« – Si tu ne le prends pas maintenant, s’emporta-t-il, nous reviendrons te chercher demain dans la nuit. Et la nuit d’après. Et celle d’après encore. Et ce sera tout ce à quoi se résumera ta vie, Jim Sturges, jusqu’à ce que tu nous obéisses. »

Le soleil commence à se lever, c’est l’heure de regagner pour chacun leur monde. Jim se retrouve dans sa chambre, le médaillon près de lui. Ce n’était pas un rêve. Pfff… il va falloir qu’il raconte sa nuit à Toby !

Élève médiocre, adolescent gringalet, pas trop héroïque, comment Jim pourrait se transformer en un valeureux guerrier chasseur de trolls ? Là, est toute l’histoire qu’on nous invite à lire…
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Guillermo del Toro avoue aimer les créatures monstrueuses. Dans ce livre, avec l’auteur Daniel Kraus, il nous en présente tout un panel. Au plus elles sont horribles, au mieux c’est. Quel est le lecteur qui ne frissonne pas d’effroi quand il lit qu’elles se cachent sous le lit ou qu’elles profitent des coins les plus obscurs pour surprendre l’enfant ? Ça nous renvoie aux fantasmes terrifiants de notre enfance.
L’histoire embarque deux adolescents, Jim et Toby, guère confiants en leurs capacités, pour cette quête initiatique ! L’un est petit pour son âge, l’autre est obèse. Ils ne sont pas préparés à affronter de gigantesques bestioles aux dents acérées, pourtant ils vont s’en donner à cœur joie ! Tremble Gunmar !
Sur un tempo échevelé qui va en crescendo, les aventures de notre héros et comparses ne manquent pas d’humour, ce qui allège un peu la tension du début…
Le fantastique permet des intrigues les plus farfelues.
Pénétrer dans un autre monde m’a fait penser à l’expérience d’Alice de Lewis Carroll, quant aux trolls, ce fut une pensée à la série « A comme Association » d’Erik L’Homme et Pierre Bottero.

Je recommande ce livre qui est destiné aux jeunes adolescents. J’ai pris plaisir à le lire et je prendrai plaisir à le voir, car on découvrira Trollhunters dans le courant de l’année avec une adaptation en film d’animation. Alors… à suivre !

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Images du film d’animation « Trollhunters »

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Naissance d’un père

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Naissance d'un pèreNaissance d’un père
Laurent Bénégui

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« Plus tard Alessia apprendrait qu’elle était née lors de la tempête, et qu’au moment où se jouaient les premières heures de son destin des vents polaires s’écharpaient sur les barrières d’air fiévreux dressées au-dessus de l’océan.

De mémoire de côtier jamais les chaleurs de mai ne provoquèrent phénomène si soudain. Aux premiers roulement du tonnerre les goélands surgirent par centaines de l’azur enténébré, brassant leurs ailes au ras des falaises, s’enfuyant en direction des bocages où ils s’abattirent à l’abri des bois et des clôtures. Au large la houle s’ébranla, fouettée par le ressac, cinglée par une pluie lourde et, lentement, le dôme liquide enfla, submergea les brisants, masquant les îles voisines comme pour s’unir aux cieux électriques. Alors aux bourrasques succéda un souffle continu qui s’engouffra entre les trouées crayeuses de la côte, tordit la cime des arbres, arracha les charpentes et griffa la surface des lacs, à la manière d’une main colérique, désormais saisie du continent… »

Le roman s’invite par ces images, dans le déchaînement des vents ; un décor bousculé et romantique.
Le narrateur, Romain, nous confie son amour passionnel pour sa compagne Louise ; Louise qui est dans le dernier mois de sa grossesse. Il ne cache pas son appréhension sur le fait qu’il va être père. Lorsqu’il pense à la paternité, il se retourne sur son enfance et voit un géniteur absent, disparu, qui a laissé trois femmes et trois enfants. Mathématicien de renom, Léopold Longeville devait certainement trouver le mot « famille » plus abstrait que toutes les formules algébriques avec lesquelles il jonglait.
Alors qu’il quitte Louise bien à l’abri dans leur lit, pour accompagner sa demi-sœur Maya à l’aéroport, Romain n’imagine pas que quelques heures plus tard, il la retrouvera en salle de travail à la clinique. Car Alessia a décidé d’arriver en ce jour de tempête.

Il lui a laissé croire qu’il était prêt à s’occuper d’elles… il s’était persuadé. Amoureux et responsable. Les choses devant s’ordonner dans une suite logique, sentiments compris. Mais aux côtés de Louise, alors que le monitoring mesure des contractions plus ou moins fortes, Romain s’interroge et remet en question son engagement. Prêt ? Il ne faut pas se leurrer, il est loin de l’être !

Dans la salle, une autre femme est sur le point d’accoucher d’une petite fille. Sandrine, déjà mère trois fois, est ce qu’on appelle une multipare. Il apprend que le mari ne viendra pas, déçu et fâché de ne pas avoir de garçon. Étrangement, Sandrine n’a pas l’air de lui en tenir rigueur et sa conversation allège un peu la sacralité de l’instant. Des sourires complices, quelques confidences, et des mots rassurants. (Ce que nous lisons, nous nous le chuchotons).
Dehors, la tempête fait rage. Intérieurement, Romain est en accord avec ce désordre, extérieurement, il essaie d’assurer, proposant même son aide à cette inconnue.
Perdu dans un dédale d’émotions, il tâtonne et n’ose s’aventurer vers ce chemin inexploré. Puis très vite tout s’emballe. Louise met au monde Alessia et ça se passe bien. Quant à Sandrine, on doit la descendre au bloc pour une césarienne car le cœur de son bébé faiblit. Sur sa demande, Romain accepte de rester avec elle le temps de la préparation. Elle parle, il l’écoute… Plus tard, il apprendra que la petite Inès souffre d’une malformation cardiaque et qu’elle a été transférée dans une unité de soins intensifs pédiatriques.

Incapable d’avoir des gestes instinctifs envers Alessia, la prendre dans ses bras, lui souffler des douceurs, respirer son odeur, ni même simuler, Romain ne trouve pas sa place.
« Comment les hommes deviennent-ils père ? » La question enfle dans sa tête et s’étend. Qui était son père ? Pourquoi les a-t-il abandonnés ? Qu’est-il devenu ? A la recherche des réponses, Romain va se rapprocher de sa mère et se remémorer sa propre enfance, orpheline de tendresse. Le drame de Sandrine sera aussi très présent dans sa quête initiatique car il l’aidera à prendre conscience du bonheur d’être père.

Le roman s’articule autour de cette révélation, mais Romain n’est pas notre seul narrateur. A tour de rôle, chacun s’épanche et nous dévoile leurs pensées. Une dynamique qui enrichit le récit et qui donne à cette lecture un ton vif, intense, surprenant, si vrai !
De l’auteur, je n’ai lu qu’un roman, « J’ai sauvé la vie d’une star d’Hollywood », et je retrouve dans cette histoire ce tempo cinématographique qui m’avait plu, car les scènes défilent comme dans un film.
Ambiances chaotiques, charnelles, écorchées, intimistes, troublantes, graves, des mots de poésie, des mots d’amour, il n’en oublie pas son humour. Bénégui sait émouvoir… et témoigne d’une belle sensibilité.
Je vous recommande ce livre.

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D’autres billets chez… L’Irrégulière, Philisine, Noukette, Jérôme, Sandrion,

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Maurice Marinit
« L’enfant à la rose » de Maurice Marinit

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Arcadia, Le rêve de Vanessa

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Le rêve de Vanessa – Tome I

Cécile Soler

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Vanessa Berger, une jeune adolescente de onze ans, fait du patinage artistique trois fois par semaine au club Les Glaçons Bleus. Véritable passion, un peu contrariée par les parents qui ne voient pas cela d’un très bon œil, elle rêve de faire durant les vacances de Noël un stage à Megève où elle pourrait rencontrer des patineurs et des entraineurs d’autres clubs. Mais un rêve reste un rêve…
« Double lutz, pirouette assise, double boucle, petits pas… », Vanessa s’envole et se voit déjà sur un podium à recevoir une médaille d’or aux championnats du monde… Les images la portent… sur la glace, elle se libère.
Ses efforts et ses progrès ne passent pas inaperçus ! Son entraineur madame Letourneur la convoque dans son bureau pour lui faire une proposition incroyable… Deux fois dans l’année, Arcadia, la célèbre académie pour sportifs de haut niveau, organise un concours d’entrée. Le prochain, programmé dans la semaine, serait une superbe opportunité pour elle ! Voici les papiers… il faut qu’elle tente sa chance !

« C’est toujours pareil. Ils ne comprennent rien. Ils se moquent totalement de ce que j’aime, de mes envies. Tout ce qui compte c’est l’école, les devoirs. Je les déteste.
Je les déteste !!! »

Si madame Letourneur savait ! Ses parents ne voudront jamais qu’elle parte en internat pour vivre pleinement son sport ! C’est sa tante Lili qui lui offre ses cours, qui l’encourage, qui s’émerveille de sa progression, mais jamais ses parents. Pourtant très bonne élève au collège, ils n’ont pas de quoi s’inquiéter !
Le formulaire d’inscription entre les mains, mais tout espoir en berne, Vanessa déprime, s’épanche sur Rantanplan sa peluche mascotte, et se confie à Zoé sa meilleure amie.
Ha ! Zoé… tellement amusante, espiègle et téméraire… Zoé qui lui suggère d’imiter la signature de sa mère pour l’accord parental et d’aller seule passer le concours…

Que faire ? Vanessa sait que ce n’est pas bien de mentir à ses parents, mais… c’est le rêve de sa vie qui se présente à elle, la première marche vers les Jeux Olympiques… Alors, elle nous raconte…

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Cécile Soler connaît bien le milieu du patinage artistique pour l’avoir pratiqué. Danse, gymnastique, patinage… elle s’est dirigée par la suite vers le journalisme sportif et a participé à de nombreux jeux olympiques et grands tournois.
Lorsqu’elle donne vie à Vanessa, elle y mêle ses connaissances, ses expériences, mais aussi beaucoup de fraîcheur et de sincérité qui rendent son personnage très sympathique.
L’histoire est narrée par Vanessa. Dans ce premier tome, elle nous raconte son parcours pour être admise dans une école prestigieuse et ses rapports conflictuels avec ses parents. Douce et respectueuse envers eux, elle est aussi une adolescente décidée et vaillante. Le travail et la concentration forgent son caractère, mais à onze ans, elle est encore candide. Avec ses mots, elle livre ses rêves et ses désespoirs. Ses expressions font sourire, un peu désuètes, naïves, parfois exacerbées… et pourtant, les mots de Vanessa montrent un monde qui semble impitoyable ; l’endurance, les rivalités, les problèmes de nourriture (abordés en double fond), les compétitions… sont l’envers du décor.
Comme la bonne fée de Cendrillon, Vanessa a une tante qui veille sur elle. Si ses parents se montrent obtus et très sévères, cette marraine est un rayon de soleil dans sa vie.

Ce roman me rappelle mes lectures jeunesses. Et loin d’être fané, il a un charme vintage qui me plaît beaucoup. Une écriture adaptée pour les enfants (à partir de 7 ans), un ton léger, de l’humour, il est le début d’une série qui captivera certainement ses jeunes lecteurs. J’imagine que nous retrouverons dans le deuxième tome Arcadia, les petites pestes qui agacent Vanessa… et le gentil Arnaud…
En fin de livre, un petit lexique sur le patinage artistique nous explique ce qu’est un axel, une boucle piquée ou un flip…
Je recommande aux petites filles cette histoire.

Un billet de lecture commune avec Nahe

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Joyeux Noël ! Histoires à lire au pied du sapin

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Un chalet à Noël avec Chicky Poo, Petit Spéculoos et Samarian

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Joyeux Noël histoires à lire

Joyeux Noël !
Histoires à lire au pied du sapin
Collectif
Clément Marot, Charles Dickens, Sylvain Tesson, Jules Laforgue, F.S. Fitzgerald,
Anton Tchekhov, Marvel Aymé, Guillaume Apollinaire, Guy de Maupassant,
Truman Capote, Blaise Cendrars

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Trois poèmes et huit histoires qui racontent la période de Noël. Si je ne m’attarde pas sur les poèmes, je tiens à vous parler de chaque nouvelle car elles sont toutes différentes… l’esprit, le style, l’époque, les lieux. Je les lis et je vous raconte en direct…

A la vue d’un arbre de Noël, Charles Dickens est fasciné par les décorations, des guirlandes d’objets scintillants, un vrai bric à broc. « Il y avait de tout, et même davantage. » Il sombre alors dans ses souvenirs et crée des délires fantastiques dignes des Contes des Mille et une nuits ou dignes d’une parade de cirque avec chanteurs, fanfare et acrobates. Les images s’enchaînent par association, toutes bizarres et hétéroclites. Nous sommes dans une réalité fantasmée, presque cauchemardesque. Il se rappelle les arbres de son enfance… et les redécore de tout ce passé qui s’y bouscule ; le culbuteur menaçant, la tabatière d’où jaillissait un diablotin, le pantin qui gesticulait quand on tirait la ficelle, tous des êtres inquiétants, effrayants…
Plus qu’une nouvelle sur Noël, c’est une sorte d’exorcisme !

Sylvain Tesson nous régale avec l’histoire d’un repas de Noël. Ils sont en Bretagne et ses mots sont beaux quand il la décrit tourmentée par le temps… « La Bretagne était un oursin mauve et blanc, hérissé de glace. La houle torturait l’océan. Le vent sifflait, coupé par les aiguilles des pins. Les rafales froissaient la lande, battaient au carreau. Le ciel ? En haillons. Des cavaleries de nuages chargeaient devant la lune… ». C’est un auteur que je lis et relis toujours avec beaucoup de bonheur, juste pour la musique de ses mots… « La ferme était bâtie au bord d’un talus surplombant la plage de Lostmac’h. Sur le côté du chemin, un menhir montait la garde depuis six mile ans. Le jour, la mer emplissait les fenêtres percées vers l’ouest. La nuit, il faisait bon écouter le ressac à l’abri des murs de granit. La satisfaction de contempler la tempête par la fenêtre, assis auprès d’un poêle, est le sentiment qui caractérise le mieux l’homme sédentaire, qui a renoncé à ses rêves. Au-dessus de la porte, l’aphorisme de Pétrarque gravé dans le linteau renseignait le visiteur sur notre idée du bonheur : Si quis tota die currens, pervenit ad vesperam, sais est. »
Autour de la table, ils sont dix, tous, sauf un, racontent des anecdotes sur le monde des fées. C’est un soir où la magie s’installe légitimement. Il y a l’histoire des ombres des fées, les histoires sur ces bateaux qui en pleine tempête sont guidés par des lumières qu’on appelle le « halo des fées », l’histoire de ce pauvre fou à Plouharnel qui le soir du réveillon va jouer du violon dans la lande pour elles, l’histoire du curé qui… une lampée d’armagnac, une deuxième… Et Pierre, l’ami, le voisin, qui crie pitié pour ne plus entendre ces idioties ! Le monde de Merlin c’est foutaises et contes pour enfants. Il n’y croit pas et ça l’énerve !…
La nouvelle de Sylvain Tesson continue sur le lendemain. Lorsqu’il se réveille chez lui, Pierre est très perturbé et téléphone à ses amis pour qu’ils viennent. Il sait maintenant qu’il y a des choses qu’on ne pourra jamais expliquer, il y a des choses qui remettent tout en question…
Une excellente nouvelle parfaite pour être lue le soir de Noël. J’ai beaucoup aimé.

Francis Scott Fitzgerald nous transporte à Hollywood, dans l’industrie cinématographique. Ce n’est pas vers le rêve qu’il nous mène, mais vers un océan peuplé de requins. Le soir de Noël, Pat Hobby reçoit l’ordre de réécrire un script. Il sait que ce travail est sa dernière chance pour être titularisé et que le siège sur lequel il est assis est du genre éjectable. Une secrétaire qu’il ne connait pas vient taper son texte… Bien qu’elle soit jeune, il apprend qu’elle travaille depuis dix-huit ans pour le studio. Et à bien la regarder, belle mais prématurément vieillie, il devine toute la rancœur qu’elle a accumulée. Ce soir là, les bureaux sont vides et leurs solitudes, leurs désillusions, se rencontrent. Sous le sceau de la confidence, elle lui raconte un secret terrible concernant un homme puissant, qui pourrait faire trembler les fondations du studio. Un secret qui pourrait aussi leur ouvrir les portes de leurs rêves.
Le rêve de Patt ? Devenir producteur. Alors, est-ce que le Père Noël, Harry Gooddorf en l’occurrence, va accomplir ce souhait ?
Monde cruel ! et quelle avarice ! cette nouvelle a une triste morale. Mr. Scrooge me semble plus sympathique que ces hommes…

Anton Tchekhov raconte l’histoire de Vassilissa, une petite mère qui n’a pas vu sa fille depuis des années. Les lettres se font rares. A Igor l’aubergiste qui rédige sa lettre sous sa dictée, elle raconte le pays, elle lui envoie sa bénédiction et ses prières au Seigneur roi des Cieux. Que devient Iéfimia ? Mariée, a-t-elle maintenant des enfants ? Est-elle toujours à la ville ?…
Malheureuse histoire ! Je me demande pourquoi Tchekhov l’a écrite pour un conte de Noël. Iéfimia n’a pas oublié ses parents, elle ne peut simplement pas les revoir. Mais en cachette de son mari, elle raconte à ses trois enfants, ses parents, sa terre, la neige… en priant la Reine des Cieux, Mère Protectrice, de les emmener un jour là-bas.

Marcel Aymé envoie l’ange de Noël dans une garnison d’infanterie pour qu’il laisse les bonnes pensées sur la couche des soldats. L’adjudant Constantin va l’aider le temps de sa ronde et lui confier un présent pour la douce amie d’un soldat qu’il a fait mettre en prison pour insubordination.
Une nouvelle teintée de mélancolie, de féérie et d’un peu de bonheur.
« L’enfant de Noël prit de la hauteur, mais avant de filer dans le grand huit, il plongea la main dans sa hotte et fit neiger des fleurs du paradis sur le képi de l’adjudant Constantin qui se mit à rire dans le mois de décembre. »

Guy de Maupassant fait parler le docteur Bonenfant pour un souvenir de Noël. Après réflexion, il a un souvenir à narrer, mais pas le genre de souvenir qu’on s’attendrait à écouter ! Médecin de campagne, il fuit tout ce qui est obscurantisme et superstition, pourtant, un jour, il a vu un miracle la nuit de Noël.
Sur la route enneigée, le père Vatinel découvre un œuf étrange. Il le ramène à sa femme qui décide de se le préparer pour le repas. A peine l’œuf englouti que la pauvre femme est prise de contractions et de vomissements. Et toute la nuit, elle se débat et hurle de douleur, sans que le médecin puisse la calmer. C’est alors que le curé du village fait son entrée avec ses prières d’exorcisme… Mais rien n’apaise ses souffrances.
Prêtre et médecin se posent la question… et si on amenait la mère Vatinel à la messe le soir de Noël ?
Une nouvelle qui se lirait bien le soir d’Halloween !

Truman Capote a écrit un joli conte pour ce souvenir de Noël. L’histoire d’un petit garçon de sept ans qui suit la fantaisie de son amie… Ils décident de faire une trentaine de cake aux raisins, imbibés au whisky, et de les offrir aux personnes qu’ils aiment. Même Mr Roosevelt aura son gâteau ! A travers le regard de ce petit garçon, les scènes les plus extravagantes paraissent normales.
C’est beau, c’est magique et heureux, lorsqu’on est ce petit garçon… Le bonheur et la beauté de notre monde, seulement pour les enfants et les faibles d’esprit ? J’espère que non !

Blaise Cendrars fête Noël à Rio. C’est l’exotisme !
Je n’ai pas aimé cette nouvelle. Elle vient juste après celle de Truman Capote, et j’étais encore imprégnée de douceur et de tristesse. Rio, je me le destine pour une autre fois !

Je vous recommande ce petit livre pour décembre. Comme je vous le dis précédemment, j’ai beaucoup aimé l’écriture de Sylvain Tesson et celle de Truman Capote. Leurs histoires sont vraiment dans l’ambiance Noël !

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Quand j’étais Jane Eyre

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Mois anglais de Lou, Titine et Cryssilda,
10ème billet

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Quand-jétais-Jane-EyreQuand j’étais Jane Eyre
Sheila Kohler

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Manchester, 1846,

Charlotte crayonne dans un petit coin de la chambre « … sur une ottomane basse, près de la cheminée en marbre, et elle écrit dans le silence et la semi-obscurité du jour naissant. » Elle surveille la respiration de son père le révérend Brontë qui vient de subir une intervention chirurgicale pour ses yeux. Sensible à ses grimaces, ses suppliques, ses angoisses, elle dit qu’elle sera toujours là pour lui. Au creux de ces temps interminables, Charlotte se sent bien seule, loin de sa fratrie. Elle se réfugie alors dans l’écriture et invente une personne proche. La frontière est ténue entre elle et la petite orpheline qui commence à immerger de son imaginaire. On lui avait dit que son premier livre « Le professeur » manquait de ressort, avec cette nouvelle histoire, elle mettra toute la passion qui la brûle.
La petite a dix ans, toute frêle, une brindille, un regard perçant, noir, une intelligence vive. Sans le sou, elle est livrée à la tutelle des Reed et subit de la part de sa tante et de son cousin, humiliations et châtiments. Charlotte puise dans son vécu et dans ses connaissances certains traits de caractères pour ses personnages. Elle songe à sa tante, à sa solitude, à son insignifiance, à son avenir si son père devait partir. Il n’y aurait pour elle que deux alternatives, institutrice ou gouvernante… Elle pense aussi à son ancien professeur de littérature à Bruxelles pour qui elle a longtemps ressenti une ardeur amoureuse ; le Cygne noir.
Elle se nommera Jane. Jane Eyre. Et Jane va la sauver de sa mélancolie…

Son père est réceptif à tous les sons ; à l’affut des résonances qui lui rappellent sa campagne, son presbytère à Haworth, son chien, la couleur des bruyères, ses enfants, sa femme décédée, la lumière… Il aime aussi écouter sa voix, sentir sa présence et sa chaleur. Elle l’aide du mieux qu’elle peut, essayant de lui communiquer cette patience qui lui manque. Ils sont si différents ! Lui, toujours entreprenant et empressé, elle, si pondérée.
Elle écrit et profite de « ce luxe de pouvoir rester là, pendant des heures dans la lumière voilée et le silence de la ville ! Elle écrit toute la journée, ne s’interrompant que lorsque son père murmure une requête ou que l’infirmière lui apporte un repas léger. »… elle y passerait ses nuits.
Qu’ils sont amers et déchirants ses souvenirs ! Elle se revoit avec sa sœur Emily arrivant dans le pensionnat de Madame Héger à Bruxelles où elle y séjournera un temps comme élève et un autre comme enseignante. Elle le revoit, lui, Constantin Héger, l’amour secret, interdit…

Et la lectrice captivée que je suis dévore cette biographie romancée. L’auteur, Sheila Kohler, peint ce début dans un clair-obscur, à la manière de de La Tour. Le silence entoure Charlotte, mais j’ai associé du baroque aux mots, avec la viole de Monsieur de Sainte-Colombe.

L’aînée des Brontë cache ses sentiments et donne une image équilibrée, moins impulsive que ses sœurs et son frère. Pourtant lorsque l’auteur aborde ses passions, on comprend qu’elle avait autant d’appétit que les autres. Donc, on apprend quelques lignes de sa vie à Bruxelles, comment elle a commencé Jane Eyre, son espoir dans la parution, ses lettres à cet éditeur qui ne connaît rien d’elle, même pas son vrai nom. Elle mêle à la réalité sa fiction. D’une petite chambre à l’air vicié, nous passons dans les jardins de Thornfield aux côtés de Monsieur Rochester. La douce et effacée Charlotte fait parler Jane l’audacieuse… « Je ne pense pas, Monsieur, que vous ayez le droit de me donner des ordres simplement parce que vous êtes mon aîné et que vous connaissez mieux le monde que moi ; votre supériorité dépend de l’usage que vous avez fait de votre temps et de votre expérience. » Comme elle aurait aimé balancer ces mots à Héger !

C’est à Haworth qu’elle termine ses écrits et nous entamons la deuxième partie du livre de 1846 à 1848, plus petite que la première mais tout aussi riche et intéressante. On lit la famille, son enfance, les fantaisies et les troubles de chacun, surtout leur talent qui semble être inhérent à la fratrie, sa place, les rancœurs et les petites jalousies, « l’attente », Branwell, ce frère impossible à dompter, malade… Jane Eyre édité… Charlotte est Currer Bell un auteur qui connaît le succès… et Londres ! Sa vie n’est plus en suspension et surtout, elle aime de nouveau et espère. On l’invite, on s’intéresse à elle, elle en devient belle. De 1848 à 1853, elle vit des moments les plus heureux et les plus enthousiasmants de son existence, mais aussi les plus horribles. Branwell meurt en 1848, suivi d’Emily qui ne peut résister au deuil de ce frère tant aimé, et Anne en 1849. Le drame s’attache à la famille et l’éteint petit à petit. Quant à l’amour, il est aussi désespéré que le premier.

L’épilogue narre la fin de sa vie. Charlotte a épousé le vicaire de son père. Cet épisode est romanesque ! Son père était contre le mariage, le vicaire a tenu bon… Elle semble vraiment heureuse. Elle peut alors penser que le malheur ne va plus franchir les portes de sa maison. Elle meurt à trente-huit ans, en 1855. Elle attendait un enfant.

J’ai trouvé un beau style à l’écriture de Sheila Kohler, avec une intuition fine et pleine d’émotions. Les images de la première partie sont belles lorsqu’elle décrit cette apesanteur faite de langueur et d’espoir et lorsqu’elle narre les sentiments filiaux et paternels. J’ai lu Jane Eyre un nombre incalculable de fois, il a été des années dans un tiroir de mon chevet, et j’ai aimé voir Charlotte l’écrire.

Je vous conseille ce roman. 

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D’autres billets chez Titine, Fondantauchocolat, L’Or, Ys, Céline, Kheira,

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Charlotte Brontë, gravure de George Richmond

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