Haïkus du printemps

a-posie-pour-haiku
Asphodèle a instauré un nouveau rendez-vous pour ses jeudis-poésies.
Une fois par mois, nous nous essaierons aux haïkus
en respectant la règle syllabique 5-7-5.

Les participants… Asphodèle Soène – ClaudiaLucia – Monesille – CarnetParesseux – Modrone – Lilousoleil Assoula –  Pativore –  Et des poèmes : Martine – Emilieberd – Jacou –

 

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.L’oiseau chuchote
dans les allées fruitières
des baisers riants

Et le vent d’hiver
fait tomber les pétales
des premières fleurs

L’envol du rônin
s’enfuit à la recherche
des lèvres rosées

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Une photo, une histoire.

Sur une photo, Leiloona nous propose d’écrire un texte.

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femme

Je m’appelle Cadie. Cadie parce que je suis née dans une vieille Cadillac noire démembrée, abandonnée dans une remise du village. Ma mère, comme tous les enfants, aimait s’installer au volant pour faire semblant. Chacun avait droit à cinq minutes.
A l’âge de quatorze ans, bien que mariée et grosse de son premier enfant, elle aimait toujours s’évader par la pensée, assise sur le cuir éclaté et brûlant. Et c’est en rêvant d’un ailleurs que les premières eaux ont dégouliné le long de ses jambes jusqu’aux pédales, que les contractions lui ont vrillé le ventre et que je suis arrivée. Elle a eu juste le temps d’aller à l’arrière pour me réceptionner.
Je m’appelle Cadie et j’ai trente cinq ans. J’ai quitté le Rwanda en 1994, cela fait vingt ans.
Mes parents avaient une ferme et quelques vaches. Nous n’étions pas pauvres, mon père avait été plusieurs fois sollicité pour représenter le village. Mais il était plus sage qu’ambitieux. Son plaisir était de conter des légendes ; il le faisait fort bien. C’était un prince conteur qui nous régalait de mille et une histoires. Au village, lorsque nous recevions d’importantes autorités, on le priait toujours de venir. Il revêtait alors ses habits d’apparats aux couleurs éclatantes et s’imbibait d’une sorte d’aura magique, l’habit d’un sorcier. Je me souviens encore de cette fierté qui me faisait frissonner.
Un jour, nous avons eu l’honneur d’accueillir une délégation de Hutus, des gens de Kigali. A la fin du repas, mon père s’est positionné au centre et les a hypnotisés par ses mots. Il m’avait demandé laquelle de ses chroniques il allait leur livrer et j’avais bien voulu leur offrir ma préférée. Celle qui raconte les grands lacs et les collines de mon pays, deux enfants qui découvrent une source, un trésor et un monstre à tête de crocodile pour le garder. Oui, ils avait été subjugués. Le plus jeune de cette ambassade s’était incliné bien bas pour saluer mon père et ils étaient partis sans autre forme de politesse ; une grosse vexation pour notre chef !
Nous étions un jour de janvier et l’année s’annonçait pour moi la meilleure. Notre plus proche voisin était venu la veille pour parler de mes épousailles avec son fils Caleb. Je pensais alors que mon destin était ficelé. J’aimais bien Caleb, mais pas d’amour. Fille unique, je n’aurais rien dit, j’aurais accepté, mais mes parents souhaitaient pour moi un autre avenir. J’étais en âge de partir et ils voulaient que j’intègre une école privée qui m’enseignerait le secrétariat et la comptabilité. En ce début d’année, ils me faisaient un magnifique cadeau.
Je me préparais donc pour la grande ville quand les événements se sont bousculés. Les actualités n’étaient pas bonnes et inquiétaient tout le monde. Mon père et ma mère avaient dû s’absenter pour l’enterrement d’un grand oncle et en ce mois d’avril pluvieux, je me suis retrouvée seule à la ferme ce fameux jour.
J’entendais des tirs, je sentais la menace arriver, mes oreilles étaient pleines de cris des maisons voisines, j’imaginais le pire, l’enfer. Je n’avais qu’une cachette minuscule où me terrer et je m’y suis mise ; un réduit ménager, derrière deux bonbonnes de gaz. L’attente n’a pas été longue. J’ai vu à travers la persienne l’ombre du monstre qui allait me dévorer et je n’avais point de crocodile pour me défendre, seulement un opinel que j’avais saisi avant de me tapir. L’ombre avait des bottes et criait des ordres que je n’arrivais pas à comprendre tellement que mon cœur bourdonnait dans ma tête.
Ai-je eu un malaise ? Je ne me rappelle de rien, sauf de la brûlure sur la joue et des yeux fous de mon assassin. Je percevais un liquide chaud qui coulait le long de mon cou, je le voyais me hurler des choses et brandir son couteau. Mes pieds effleuraient la surface du sol, il me serrait le col du chemisier et je commençais à voir des arabesques se former. Elles étaient belles, venues d’un espace divin. J’ai pensé à mes parents, à cette école qui ne me verrait jamais, aux contes et aux grandes profondeurs qui abritaient des trésors. J’ai même eu une pensée pour Caleb, mon compagnon de jeux. Peut-on songer à tout ça en une seconde ? J’étais prête.
Je me suis réveillée dans un dispensaire, paralysée sur un côté du visage. Il paraît que j’ai été sauvée par un Hutu. C’est Caleb qui l’a vu et reconnu. Il a poignardé son compagnon de crime pour me délivrer ; c’était le jeune homme qui avait été tant impressionné par mon père quelques mois auparavant. Avant de me laisser dans les bras de Caleb, épargné lui aussi, il aurait dit que c’était grâce au Père Conteur.
A la prochaine station, je descendrai. Ma maison est à quinze minutes du métro. J’aurais encore le temps d’arranger mon histoire. Je me suis décidée à la raconter aux enfants, les miens et mes neveux. Cette cicatrice les intrigue.
Il faut juste que j’arrive à retrouver le ton qu’employait mon père… et je commencerai par : Je m’appelle Cadie, j’ai trente quatre ans, je suis Rwandaise et j’habite en France.
Caleb ajoutera les précisions.

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D’autres récits chez Leiloona, Stéphie, Cécile, Sabine, Stéphanie, La plume dilettante, Jean-Charles, Sara,

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Récits décousus d’un naufragé du temps – Chapitre VII

logo-plumes2Les Plumes d’Asphodèle
Exercice, jeu, écriture pour l’été ; dernières de la saison
Participation occasionnelle !
et suite des aventures des récits décousus d’un naufragé du temps

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Mots imposés :
Gens, survivre, univers, découverte, terre, partage, bonheur, macrocéphale, cultures, tour, astral, grandeur, mer, extraterrestre, envahisseur, animal, mappemonde,  journal, pluriel, couleur, parallèle, fin, guerre et nymphe, néant, négliger.

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carte corse
Ajaccio, août 1453,

Je m’aperçois que j’ai adopté la démarche d’un vrai matelot ! Je tangue sur terre.
Il fait très chaud. Je ne supporte plus l’habit, le tissu gratte.
Dans le couloir exigu et sans fin, je suis un domestique dont la livrée arbore les couleurs rutilantes de la ville ; azur, argent et or. De couloirs en pièces, nous traversons une cour pavée d’une superbe mosaïque qu’animent les borborygmes d’une fontaine ; une nymphe en marbre verse son amphore dans le bassin.
– Signore… volete aspettare qui ?
– Grazie.
Pour la énième fois, je tâte mon pourpoint. Sur le côté, dans une poche intérieure, j’ai le diamant et une liasse de feuilles. J’ai hâte de m’en séparer. Mon regard erre dans la pièce. C’est un bureau avec de hautes fenêtres étroites qui disparaissent derrière de riches tentures. Comme dans les autres pièces du palais, le luxe impose. Je me dirige vers une mappemonde qui me stupéfie. Il me semble que l’objet ne doit apparaître que cinquante ans plus tard. Le globe est un monde décoré d’univers fantasques avec des mers peuplées d’étranges créatures extraterrestres. Des cachalots macrocéphales tenus par des sirènes chevauchent des flots. Le bois est précieux et s’orne de quelques incrustations nacrées et dorées. Ce genre de découverte me réjouit. Curieux, je poursuis mon exploration vers les bibliothèques, ne voulant rien négliger de ses raretés. Une collection d’animaux en ivoire s’étale en procession sur une étagère. Sur une autre, des émaux racontent le chemin de croix du Christ. Les miniatures sont admirables par leur précision et leurs teintes. Je vais vers des enluminures et une carte encadrée qui représente les voies astrales,  lorsque la porte s’ouvre.
– Pierre !
– Alex.
Il m’est difficile de reconnaître en cet homme, mon ami d’enfance. La distance qui nous sépare disparaît en une étreinte chaleureuse.
Je le détaille… il a le visage plus émacié, un regard noir et une petite cicatrice sur la tempe. La dernière fois que nous nous étions vus, c’était il y a cinq ans. Il avait eu une permission de trois mois, hors des mondes parallèles qu’il fréquentait depuis son enrôlement. Je l’avais rejoint dans son château en Bretagne et nous avions longuement parlé de la grandeur du siècle qu’il venait de quitter, des guerres qu’il avait menées à bord de L’Envahisseur, le bateau amiral, et de ses conquêtes féminines.
– Amiral Alexandre de Floris… c’est un bonheur de te voir ! Cette chemise à soufflets te va bien ! Je ne suis pas aussi élégante que toi…
Un sourire s’esquisse sur ses lèvres et d’une chiquenaude, fait tomber ma coiffe en feutrine.
– Pierre, tu m’as manqué ! Moi aussi, je suis enchanté de te voir. Viens t’asseoir…
Alors qu’il se recule et se dirige vers un fauteuil, je remarque sa claudication et son dos voûté. L’ami, que t’est-il arrivé ? Ta voix paraît hésitante et tes yeux renvoient un néant.
– Tu es bien logé ! Le cadre est magnifique et tu as à ta disposition des trésors. A qui appartient le palais ? Les ancêtres de Napoléon ? de Tino Rossi ?
– Ah ! quel historien tu fais ! Nous sommes bien éloignés de tes références, n’est-ce pas ?
Non, le château appartient à l’Office de Saint-George. Ils ont des finances inépuisables !
Nous parlons de reconstruire la ville ailleurs, avec une forteresse et des tours sur la côte. Je vais les aider. Tu sais que ma première passion est l’architecture !
– Et vois-tu toujours la belle espagnole ? Comment elle s’appelle déjà… Maria, Isabella, Anunziata ?
– Pierre, tu es resté romantique ! L’amour, je le définis au pluriel !
– Tu fais des heureuses ! Et Sigismond, ton secrétaire ? Tu partages toujours avec lui tes mémoires en plus des faveurs de ces dames ?
– Il est mort.
– Je suis navré.
Le silence envahit la pièce, donnant à l’atmosphère une lourdeur palpable. Sigismond avait été recruté au XVIIIème siècle. Il avait le raffinement précieux de son époque et l’esprit des Lumières. J’avais beaucoup aimé converser avec lui et je savais qu’Alex était fortement atteint par le décès.
– Que s’est-il passé ?
– Je ne veux pas en parler Pierre. S’il te plaît.
Alex se perd dans le verre qu’il se sert. Il ouvre plusieurs fois la bouche mais aucune parole n’en franchit le seuil. C’est la première fois que je le vois si désemparé. Le temps des confidences viendra plus tard… peut-être ce soir lors d’une partie d’échecs. J’avais trois jours à lui consacrer.
– … Raconte-moi ce mois passé sur le Bysance ! Tu t’habitues à tes gens ? Et Jouve ?
Je prends le verre de vin qu’il me tend et je m’écroule dans un fauteuil capitonné. Je ne sais pas comment aborder mon récit. Jouve… je ne peux m’empêcher d’éclater de rire. Les nerfs craquent et je m’effondre à mon tour dans un silence abyssal.
Alex lève un sourcil et tord la bouche. La vie de ses sourcils m’a toujours épaté.
– Donc, Jouve ?
– Jouve !
– Oui !… Marcel Jouve ! Assistant de Martins, celui à qui tu devais remettre ton journal et la pierre du Nil.
– Ouais… ben, il est avec Chaid, le capitaine du bateau.
– Et ?
– Et… et… ils sont tous deux dans une orangeraie près de Meknès.
– Ils se lancent dans les cultures ?
– Vu ainsi, c’est vrai que l’idée est plaisante.
– Mais ce n’est pas ça ?
– Non, c’est pas ça. Ils y sont enterrés.

Il va bien falloir que je lui raconte la mission et la trahison des deux lascars..
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Suite de l’histoire cet automne…

D’autres plumes chez Asphodèle, Adrienne, Béatrice, Célestine, Cériat, Coccinelle, Dame Mauve, Eeguab-ModroneEvalire, FabienneGhislaine, Hurluberlu, Janickmm, Jean-Charles, L’Or Rouge, La Plume et La PageMarlaguette, Mélanie, MerquinMon café lecture, Nunzi, PatchCathPierrot Bâton, Pivoine blanche, Sharon, SoèneSolange, T. et Yentl..
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Récits décousus d’un naufragé du temps – Chapitre VI

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Exercice, jeu, écriture pour l’été
Participation occasionnelle !
et suite des aventures des récits décousus d’un naufragé du temps

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Mots imposés :
Espérer, flotter, perdition, cap, sillage, bouteille, iceberg, vent, déambuler, bateau, continent, flots, amiral, génétique, sentiment, débarquer, faille… et myrte, malhabile, muraille.


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Je suis las de ce voyage à bord du Bysance.
La caravelle trace un sillage blanc, laissant déambuler des petits icebergs d’écume. J’ai le sentiment que ma perdition est à la mesure d’un continent à la dérive, prêt à sombrer dans la mer. Le crissement des cordages répond aux cris aigus des mouettes. Nous distinguons un horizon encore malhabile, sorte de mirage longiligne frémissant entre cieux et flots. Dans moins de deux heures, nous débarquerons dans le port d’Ajaccio pour rencontrer l’émissaire du professeur Martins, l’amiral de Fleuris, à qui je devrai remettre mon rapport accompagné d’une pochette en velours ; un poids en carat.
La faille temporelle a eu une faiblesse et nous ne devons prendre aucun risque.

Nous avions quitté Meknassa et le palais du sultan Ben Hamad depuis plus de trois semaines. J’avais arrêté mes derniers récits aux portes de la cité alors que nous étions accueillis par Abdel, l’ami de Cortes. A l’abri derrière les murailles, nous étions épargnés par le vent du sud qui charriait un sable rouge, recouvrant les vestiges de notre caravane et les dernières traces d’humanité dans le désert. Je ne songeais qu’à la pierre du Nil ; une obsession qui commençait à dévorer mes nerfs. Les plans pour accéder au harem m’avaient été remis, ainsi que des armes et une tenue de la garde du califat. Nous ne devions pas perdre de temps et programmer l’action à la faveur de la nuit. Le capitaine Chaid avait perdu son persiflage et semblait moins fier. Je n’étais pas mesquin, ni suicidaire, de le traiter de couard, mais il puait la peur. Conrad ne devait pas participer, il avait la charge de garder les chevaux prêts pour notre fuite. Quant à Mabrouk Cortes, il était fidèle à lui-même. Je crois bien que mon admiration pour son sang-froid était à son point culminant !

La journée s’était parée d’un malaise latent et de silences crispés. Les élucubrations de Conrad étaient remisées au fin fond de mes pensées et je n’avais plus le coeur à les fantasmer. Je n’espérais qu’au lendemain, revoir le jour et donner à ma génétique une longue et heureuse vie ! Je flottais dans une torpeur qui frôlait l’inconscience, mais il aurait été malvenu de m’évanouir. Après cette mission, les vacances seraient de rigueur et peut-être m’offrirais-je une démission…

Je suis sur le pont arrière du bateau et je ne peux me remémorer cette aventure sans en éprouver l’angoisse qui depuis est enracinée en moi. Deux semaines de fièvre et de délires, à me tordre sur ma couchette, à recevoir les soins maternels de Conrad, la compassion de Cortes, à perdre une à une mes dignités en me vidant du haut et du bas, à frémir au moindre bruit et à ingurgiter les mixtures infâmes, additionnées de  vin de myrte pour en masquer le fiel. Le Diamant du Nil a sa légende et je peux affirmer qu’elle n’est pas usurpée !
« La pierre ne s’arrache que si elle s’entache du sang d’un lâche. » … Le sang a coulé.
J’ai passé les deux derniers jours à écrire un témoignage incomplet. Boire au goulot des bouteilles pour oublier, m’enlever de la tête l’image de Chaid crucifié.

Nous avions attendu les premières ombres de la nuit pour nous rapprocher de l’enceinte du palais. Les remparts étaient imprenables, il fallait donc ruser et passer en même temps que la relève de la garde extérieure. Lorsque Cortes avait soumis l’idée, j’avais éclaté de rire ! Etait-ce si simple ? Seul son regard hermétique m’avait dissuadé d’en savoir plus.
Le premier sang versé, fut celui de trois gardes. De gauche à droite, la lame de Cortes a glissé en douceur. C’était pour moi quelque chose de surnaturel. Je n’en confierai pas plus dans ces écrits. La suite m’apparaît à ce jour irréelle, quelque chose de chimérique.  Je me dédoublais et mettais mes pas dans ceux de Cortes et de Chaid. La formation que j’avais suivie sur une base militaire était plus théorique que pratique. J’aurais dû faire un stage commando.
Après avoir caché les corps, nous laissions la médina pour nous engager dans le dédales des cours intérieures. De jardins, en patios, nous mettions le cap sur des cloîtres plus privés, sans rencontrer gardes ou serviteurs. Je bénissais les fortunes du hasard.

– Pierre, vous allez mieux ?
– Oui, mon ami. J’avais besoin d’air.
Conrad s’inquiète de ma santé comme une mère. Son regard se porte également sur la côte corse. Que serais-je sans leurs soutiens ? Par deux fois, ils m’avaient sauvé.
Sa présence m’apaise, me sécurise. Lui aussi écrit ses mémoires, j’ai vu ses carnets. Il fallait que nous confessions nos tourments.
Une tour génoise se dessine, ainsi que la forteresse qui met en garde les Barbaresques. Kallyste ! elle est vraiment la plus belle…

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Suite la semaine prochaine

D’autres plumes chez Nunzi, Adrienne, Marlaguette, T. , CélestineSoène, Mon Café Lectures, PatchCath, Dame Mauve, MélanieGhislaine, Béatrice, Solange, Valentyne, Hurluberlu, La Plume et la Page, Pierrot Bâton, Jean-Charles, Plaisir des mots, Merquin, Yentl, Sharon, Eeguab-Modrone, Cériat, Fabienne, Pivoine, Sable du temps, L’OrRouge, Coccinelle.
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Rendez-vous avec les mots

Chez Eiluned : Une image, un texte…

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Aix-en-Provence, le 29 novembre 1880


Ma chère Lili,

Pour t’écrire ma lettre, je profite que la surveillance du dortoir ce soir, soit assurée par Mademoiselle MacBird. Elle est nouvelle au pensionnat et elle ressemble à un ange. Elle fut autrefois une élève du collège et elle connaît tous les coins et recoins de l’établissement, ses mystères aussi ! Cette fois-ci, nous avons eu de la chance et nous bénissons la varicelle de Mademoiselle Berthelot.
Tu sais mon amie Chlotilde a inventé une chanson sur elle, que nous chantons en canon. Nous faisons attention pour ne pas nous faire prendre ! Voici le premier couplet et son refrain…

C’était dans la nuit froide,
Des couloirs de Passy,
Que Berthelot la roide
Arpentait endormie.

Berthelot, gros lolos,
Berthelot, pas beau,
Berthelot, chameau,
Berthelot, mollo.

Le froid est arrivé. Cette semaine, nous avons été obligées de casser la glace pour faire notre toilette. Il ne me reste plus beaucoup de savon et j’essaie de l’économiser jusqu’aux vacances de Noël. Il faudra que maman en fasse plus et pourrais-tu lui demander qu’elle mette quelques gouttes d’huile de lavande ? C’est bien plus agréable et cela me fera penser à nos étés dans notre petit mas perdu sur le plateau de Valensole.

Je pense tout le temps à vous. Je vous imagine dans les préparatifs de ton mariage. J’espère que maman s’entend bien avec la mère d’Antoine. Dis-lui de ne pas se laisser faire. La Madeleine ne porte peut-être pas de tablier sur sa robe, mais elle est, elle aussi, fille de paysans. Son médecin d’époux n’a pas modifié ses gènes. Et Antoine, est-il toujours gentil avec toi ?  Continue-t-il à t’écrire des poèmes ? Dans quel tissu et de quelle couleur sera ma robe de demoiselle d’honneur ? Ma Lili, j’ai un baril de questions qui ont hâtes de trouver des réponses. Vous me manquez tant.

Hier, nous avons eu la permission de sortir sous bonne garde, un jour de semaine. Les religieuses ont été aimables car nous avons gagné un petit tournoi d’orthographe entre écoles. Nous nous sommes baladées au gré de notre fantaisie durant deux heures. J’en ai profité pour t’acheter ton cadeau de Noël, que je ne te dévoilerai pas, des berlingots et des calissons pour papa, et une belle paire de gants pour maman. J’ai hésité entre des rouges carmin et des verts émeraude. Mais j’ai imaginé la tête des commères le dimanche à l’église et j’ai opté pour une valeur sûre… le gris tourterelle. J’ai aussi quelque chose d’important à vous dire… Nous avons vu Monsieur Cézanne sur le Cours Mirabeau. D’après Soeur Restitude, il se dirigeait vers un magasin de pigments. Chlotilde et moi avons plutôt pensé qu’il allait se réchauffer dans un café. Nous n’osions pas trop le dévisager, mais nous avons imaginé qu’il allait rejoindre son ami Monsieur Zola. Bientôt, je vais avoir quatorze ans et j’aurai enfin la permission de lire quelques uns de ses livres. Je trouve maman trop sévère, elle ne voit pas son poussin grandir et je pense déjà être assez mature pour comprendre certains écrits. Je suis lasse de la comtesse de Ségur et j’ai lu mes Dumas des dizaine de fois. Mademoiselle MacBird a dans sa chambre des petits livres de Jane Austen, mais dans une version non traduite. J’ai du mal à assimiler cette langue, cependant je pourrais faire un effort herculéen si elle voulait bien me les confier quelques temps. Si tu n’as pas encore trouvé mon présent, je te soumets cette idée… Orgueil et préjugés.

Mademoiselle MacBird espère enseigner. Dans le courant de l’hiver, elle va partir à Lyon pour l’Ecole Normale Supérieure. C’était ton rêve ma Lili, et puis tu as croisé ton Antoine qui a ravi ton coeur. Je pense que tu n’as point de remord, surtout que lorsqu’il aura son affectation, tu verras du pays, tu traverseras des mers et tu m’enverras de longues lettres fleurant l’air des lointaines contrées. Tu y glisseras des grains de sable, quelques fleurs exotiques séchées pour mon herbier, des illustrations, une photo de toi, languide sur un tapis, entre des coussins, telle une odalisque. Crois-tu que cette dernière pensée doit être censurée ? Je te souhaite d’être heureuse, tu es tout de même mon unique soeur préférée !

Dans deux semaines, Germain viendra me chercher à la gare. Je voyagerai avec Alexandre. J’essaierai de l’ignorer. Nous n’avons plus l’âge de nous battre. Bientôt, il sera ton beau-frère et je me montrerai digne, sainte, je serai sourde à ses moqueries, tu seras fière de moi et le Seigneur aussi. Je n’userai plus le bout de mes chaussures et ne casserai plus mes ongles sur sa carcasse. Mon indifférence sera mon insulte. Je vais lui montrer que nos trois ans de différence ne me rabaissent pas à un comportement puéril. La dernière fois que je l’ai vu, Chlotilde était avec moi. C’était un dimanche et nous visitions le musée Granet avec son oncle, son tuteur, qui était de passage dans la région. Nous étions face à Jupiter et Thétis de Jean-Auguste-Dominique Ingres, un tableau impressionnant. Nous étions seules dans la salle où le tableau prend tout un mur, admiratives des formes… jusqu’à ce qu’un discret grattement de gorge nous fasse nous retourner. C’était Alexandre. Il a fallu que je fasse les présentations, contrainte par une urbanité bienséante. Ce dadais bavait devant la blondeur et le teint de porcelaine de mon amie, sans retenue, à réciter des fadaises. Je me suis retrouvée isolée et délaissée. J’étais consternée, même humiliée. Je conçois que Chlotilde a déjà une morphologie de jeune fille et que moi, on me donne à peine dix ans, mais devait-il me reléguer au rang subalterne de la petite soeur encombrante. Je n’en voulais pas à Chlotilde qui paraissait gênée mais j’avais la forte envie de prendre le sceptre de Jupiter pour foudroyer le nigaud sur place. Nous l’avons eu pendu à nos basques tout l’après-midi, l’oncle ayant eu la bonne idée de l’inviter à déguster un chocolat chaud avec nous. Et sais-tu qui a régalé l’auditoire de ses annales ? Devineras-tu son sujet de discussion ? Oui, le goujat a tout déballé… l’histoire du poisson dans le bénitier, le feu dans la grange, l’accident avec le gâteau d’anniversaire… il était intarissable.
Enfin ! Je subirai cette plaie avec grandeur et sans décadence.

Soeur Angeline a dit que je recevrai certainement les félicitations pour cette fin de trimestre. Elle voudrait que je commence à envisager mon futur. Ne serait-ce pas trop tôt ? Je sais que j’ai un an d’avance sur les études, mais j’ai tellement de passions que je suis embarrassée pour en élire une de prédilection. J’aime le dessin, les sciences et la littérature ; vastes disciplines.

Ma chère Lili, Mademoiselle MacBird est passée pour me dire qu’il fallait que je rejoigne ma couche. Je termine ma lettre en t’embrassant bien fort. J’espère qu’elle te trouvera joyeuse et pleine d’enthousiasme. Bise de ma part les parents, bientôt je serai parmi vous. Vous me manquez.

Ta soeur aimante et dévouée,
Marie
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Coupe Gorge, le bois maudit

 

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Par une nuit noire et glaciale de cette fin d’octobre, en cachette de leurs parents, une bande de jeunes adolescents se donne rendez-vous dans un bois au-dessus de leur village. Ce bois, dont le nom se murmurait doucement, s’appelle Coupe Gorge.

Au temps de la Révolution et de l’insurrection en 1793, de nombreux massacres s’étaient perpétrés. Seule la légende du Trou Maudit faisait encore frémir les jeunes gens. Il se racontait qu’un paysan, pour se cacher des soldats, s’était enlisé dans un creux, se recouvrant de feuilles mortes, de terre et de branchages. La troupe de soldats vint faire son campement autour de cet amoncellement et horreur de l’histoire, elle profita de ce bûcher pour faire un feu. Le malheureux homme, asphyxié, mourut carbonisé. Comme tant de tragédies, ce récit aurait pu se terminer ainsi, mais l’histoire eut une suite. Quelques mois plus tard, en allant chercher du bois sec et des champignons, Hubert, un vieil homme usé par les travaux des champs, vit surgir d’un fourré, une forme hideuse, un tronc ou plutôt comme il essaya de le dire au village, la moitié d’un corps sans tête. Criant de panique et de frayeur, il dévala la sente qui menait à la première habitation. Il avait vu le diable. Satan se logeait dans le bois. Croyant à un peu de démence de sa part, les villageois et l’administration locale laissèrent l’affaire aux soins de la famille. Les jours passèrent, le printemps commençait à resplendir. Le bois au profil griffu, se parait de feuilles tendres et offrait aux amoureux des coins de mousse veloutée. Un après-midi, Jacques et sa douce amie Marie vinrent se lover sur le matelas de Dame Nature. Des soupirs, des baisers, des caresses, la voûte des branches au dessus de leurs corps laissait filtrer les rayons du soleil réchauffant leur peau. Lorsque soudain, une ombre comme un courant d’air vint les heurter. Ils relevèrent la tête, et virent un monstre en décomposition. La créature était de vase comme façonnée d’argile, de feuilles et d’immondices. Marie s’évanouit et Jacques, courageux, essaya d’atteindre l’inhumain avec un bâton. Mais le gnome s’enfuit. Le jeune homme ranima Marie et l’aida à se revêtir. Ils allèrent directement à la ferme où le bon abbé Jean se terrait, attendant des cieux plus cléments. Il leur conseilla de voir le maire et d’organiser une battue. La chose fut manigancée le soir même. Munies de torches et de lanternes, les femmes balisèrent le bois. Les hommes de bâtons et de faux pour certains, de sabres et de baïonnettes pour d’autres. Ils quadrillèrent les boqueteaux, battant la cadence de leurs épieux. Un chien se mit à hurler. Un homme cria. Cela venait de la gauche, près de la rivière. Tous se dirigèrent vers cet antre sombre. Il fallait faire attention, quelques marécages risquaient de vous avaler. Le premier arrivé resta tétanisé, puis un second et un troisième… tous les participants de la chasse se mirent en cercle, cernant la bête, un amas de tissus recroquevillé au sol. Le maire et deux gendarmes s’approchèrent et d’une badine tâtèrent le monstre qui émit une faible plainte.
– Tuez-le ! Crevez-le !
Ces paroles empreintes de sauvagerie retentissaient dans la nuit. Nous n’étions plus dans un petit village français, mais dans une arène romaine. La mise à mort était prononcée. Un premier coup, et un autre, les traqueurs avaient le goût du sang ; les années passées dans la terreur avaient laissées des stigmates. Il n’y avait plus de charité, plus de pitié, la foi avait déserté leurs cœurs. Et Jacques s’interposa.
– Pousse toi de là Jacquot, vois pas que c’est le diable ?
– Arrêtez ! Je vous en prie, maîtrisez-vous, on dirait un homme…
La lumière lécha le sol et se porta sur le gisant. Avec crainte, du bout de sa botte, un gendarme retourna le cadavre. Jacques, le plus lettré des environs puisqu’il voulait devenir instituteur, avait déjà vu sur une parution le dessin d’une momie. L’être était enveloppé de bandages et sa peau cartonnée avait la teinte du cuir tanné. Des filaments de cheveux dégoulinaient et s’entortillaient autour de sa tête et de son cou. Sa figure n’avait plus de nez, plus de bouche, seule sa dentition éclatait de blancheur et soulignait d’un trait sa face. Le regard des hommes descendirent sur le corps. On distinguait derrière la barrière d’oripeaux, une masse meurtrie avec un seul bras, l’autre étant un moignon. Brusquement, le magma inerte se réveilla faisant bondir en arrière l’attroupement.
– Elle vit toujours ! C’est que c’est coriace cet’bête !
Un son désarticulé jaillit de la gorge de l’homme « Ac ». Le maire s’adressant à Jacques lui dit – Que dit-il ?
Surpris, Jacques lui répondit :
– Il me semble qu’il prononce mon nom !
Jacques s’accroupit et contempla le déchet humain.
– Ac !
– On se connaît, n’est-ce pas ?
Pour acquiescer, l’homme ferma les yeux deux fois. Jacques scruta les prunelles. Elles avaient le couleur de la mer ou d’un ciel d’été, bleu intense, presque turquoise.
C’est alors que tous virent Jacques pleurer, se coucher près de la créature et l’étreindre avec douceur et amour.
– Pourquoi, pourquoi ? Quel idiot tu fais ! J’étais là moi ! N’étions-nous pas frères pour toujours, toi mon ami ?
Et se tournant vers l’auditoire…
– Bande d’imbéciles, c’est le Pierre.
Amis lecteurs, vous aviez compris dès le début, je pense, que l’homme n’avait pas succombé au feu…
Ils allèrent chercher un brancard et y déposèrent délicatement Pierre. La procession fut lente car la moindre secousse le faisait trembler de douleur. Jacques voulut qu’on le déposa chez lui. Ils étaient frères de cœur et de lait depuis leur naissance. La mère de Pierre était morte des suites de l’accouchement et c’était Dame Jeanne, la mère de Jacques, qui l’avait nourrit.
On le soigna, il vécut encore deux ans, choyé par son ami et Marie la jeune femme de celui-ci. Jacques lui lisait tous les jours des histoires, la gazette qui arrivait toutes les semaines, lui remémorant leur enfance, leurs jeux et espiègleries. Deux belles années… puis un jour au petit matin, on le trouva dans son lit, un petit rictus de sourire déformant sa face. Il était mort, ses poumons avaient été gravement atteints.
Jacques insista pour faire à l’orée du bois, une stèle et un petit monument à sa mémoire pour rappeler à tous ceux qui restaient, que toute bête ou créature maléfique pouvait se tapir au fond de nous et déclencher la méchanceté par la couardise et l’ignorance.

Nous sommes en 2010, et nos six adolescents grimpent allègrement le chemin qui mène au bois. Ils ont apporté de la guimauve, des lampes, des allumettes et le livre d’Edgar Poe « Les contes macabres ». Leurs pas étouffés par les tapis de feuilles d’automne, aucun bruit ne vient troubler la noirceur de la nuit, seuls parfois, les hululements d’une chouette au lointain. Ils arrivent au lieu stratégique, le Trou Maudit. Ils amassent du bois, font la pyramide, allument le feu, et s’installent. Après quelques bouchées de marshmallow, ils entament le récit…
Crick…
– C’est quoi ça ? Interroge Max.
– Hein ? Tais-toi, laisse Méli lire… Répond Jéremy.
Crack…
– Je t’ai dit que j’ai entendu un truc ! Persiste Max.
– Zut, fais pas ton mariole, sinon tu vires ! S’énerve David.
Criiiiiiick…
Une forme blanchâtre s’élève au-dessus du groupe.
– Hou ! hou ! hou !!!!! Je suis le fantôme du Trou Maudiiiiiiit !!!!
Des haaaaaa!!!! et des hooooooo!!! s’éparpillent dans tous les sens. Nos jeunes rebelles se bousculent, trébuchent, tombent, s’époumonent en hurlements et se jettent sur le chemin qui serpente vers le village…
– Christian ? Tu crois que la prochaine fois, ils demanderont la permission de sortir ?
– Ben, j’espère ! Même si je me suis amusé comme un fou ! Il a intérêt à filer droit mon gars !
– Tiens, ils ont laissé de la guimauve, t’en veux ?
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