Drame en trois actes

Juin en Angleterre avec Lou et Cryssilda,
Challenge polars avec Sharon
et
une année en Angleterre avec Titine
Une lecture partagée avec Nahe

 

 

Drame en trois actes
Agatha Christie

 

Ce drame en trois actes commence sur les hauteurs du port de Loomouth en Cornouailles, dans la belle maison de Sir Charles Cartwright, Nid de Corneilles. Cette fois-ci, le narrateur n’est point le capitaine Hastings, mais nous suivons l’histoire avec les observations de Mr Satterthwaite, un mécène  fortuné qui fréquente la bonne société et qui se montre curieux de la nature humaine. Il nous présente : une maison, le propriétaire, des invités et un mort, le premier d’un scénario très tortueux.

Sir Charles, acteur de renom à la cinquantaine bien fringante, a invité pour la soirée des amis et des voisins, « des gens du pays ». Dans cette assemblée d’une douzaine de personnes, il y a…
Mr Satterthwaite, riche mécène
Miss Lytton Gore, (Pomme), une jeune fille qui ne laisse pas indifférent Sir Charles,
Lady Mary Lytton Gore, sa mère,
Miss Milray, secrétaire et gouvernante de Sir Charles,
Miss Will, auteur de pièce de théâtre qui se fait appeler Anthony Astor,
Mr Oliver Manders, journaliste,
Mr Dacres, capitaine à la retraite, et Mrs Dacres, modiste et propriétaire de la boutique Ambrosine,
Mrs et Mr le révérend Babbington,
Miss Suttcliffe, comédienne,
Sir Bartholomew Strange, (Tollie), médecin neurologue,
et… Mr Hercule Poirot, détective à la retraite.

Lorsque Sir Charles parle avec Sir Bartholomew Strange et Mr Satterthwaite du petit détective Belge, les trois compères dressent de lui un portrait peu flatteur en le qualifiant de « prétentieux lascar », « égoïste » et « drôle de loustic ». Mr Satterthwaite conclut aussi par… « un individu remarquable ». Et c’est Sir Bartholomew Strange qui, suivant une théorie plus ou moins fumeuse, espère que la soirée ne se terminera pas par un meurtre.

« – (…) En tout cas Charles, j’espère que nous n’aurons pas de crime ce week-end.
– Pourquoi ? Parce que nous avons un détective à la maison ? Tu n’aurais pas un peu tendance à mettre la charrue avant les bœufs, Tollie ?
– Ma foi, ça a toujours été une de mes théories.
– Quelle est cette histoire, docteur ? demanda Mr Satterthwaite.
– Ce sont les évènement qui vont vers les hommes, et non l’inverse. Pourquoi certaines personnes ont-elles une vie exaltante et d’autres pas ? A cause de leur milieu ? Pas du tout ! Untel pourra voyager jusqu’aux confins de la Terre sans qu’il lui arrive rien. Il y aura un massacre une semaine avant son arrivée, un tremblement de terre le lendemain de son départ et le bateau qu’il aura failli prendre fera naufrage. Tel autre qui habite la banlieue de Londres et ne va jamais plus loin que la City, vivra toutes sortes d’aventures. Il sera mêlé à des affaires louches : bandits, chantage, jolies filles, poursuites en voiture, que sais-je ? Il y a des gens qui attirent les naufrages : même s’ils ne prennent le bateau que sur un lac de plaisance, il leur arrivera quelque chose. De la même manière, les hommes comme votre Hercule Poirot n’ont pas besoin de chercher le crime, c’est le crime qui vient à eux. »

Sir Bartholomew Strange ne croit pas si bien dire car une mort survient, non pas à la fin de la soirée mais en son début, à l’heure des cocktails. Le sympathique révérend Babbington meurt en buvant son verre de vermouth. D’après la police locale et le médecin, le décès est certainement dû à une crise cardiaque et n’a pas d’origine meurtrière. Ce constat rassure tout le monde, excepté un petit noyau de personnes qui doute des faits sans pouvoir étayer leur suspicion. Ainsi se termine le premier acte…

Le deuxième acte nous mène à Monte-Carlo quand Mr Satterthwaite apprend par le Daily Mail que son ami Sir Bartholomew Strange vient de mourir dans les mêmes circonstances que le révérend Babbington, en portant à ses lèvres son verre de porto, lors d’une soirée donnée chez lui dans le Yorkshire, avec la plupart des invités qui étaient venus à Nid de Corneille. Mais dans cette nouvelle affaire, l’enquête a conclu que l’honorable Sir Bartholomew Strange est mort empoisonné.
La nouvelle à peine lue, que Sir Charles apparaît pour l’informer du décès et pour lui confier ses craintes. Il semblerait que dans leur entourage, un meurtrier tue ses victimes avec de la nicotine…

Comme dans une représentation théâtrale, les rebondissements s’enchaînent, nous ramenant de la Riviera par le train Bleu, en compagnie de Sir Charles, Mr Sattethwaite et… Mr Hercule Poirot qui quitte sa villégiature pour élucider cette sombre énigme.

Même si nous sentons l’aura d’Hercule Poirot à chaque page tournée, Agatha Christie donne à son héros un rôle « secondaire » car il n’interviendra que dans la troisième partie du livre, dans un chapitre intitulé « Hercule Poirot rentre en scène », pour clore cette tragédie en trois actes. Les investigations qui nous sont racontées sont menées par Sir Charles, Mr Sattethwaite et la délicieuse Miss Lytton Gore. Tous trois vont tuer l’ennui en jouant les détectives et en élaborant un « plan de campagne » pour regrouper les indices susceptibles de faire avancer l’enquête. Puis survient une troisième victime…

Trois morts, trois empoisonnements, et combien de mobiles ? Quels sont les liens qui réunissent les trois affaires ? et qui est le meurtrier ? Pour cette dernière question, nous n’avons que l’embarras du choix dans le vivier des invités et des domestiques.
Ce n’est qu’à la fin quand Hercule Poirot nous convie pour le baisser de rideau, à un sherry-party, que nous découvrons un scénario diabolique, savamment, habilement, orchestré.

Dans la chronologie des livres avec Hercule Poirot, ce roman vient après « Le crime de l’Orient Express ». Le détective a pris sa retraite et profite de l’argent qu’il a gagné. Dans un moment de partage avec Mr Satterthwaite, il se confie et lui parle de son enfance dans une famille pauvre, de ses débuts dans la police en Belgique, et de son arrivée en Angleterre alors qu’il avait été démobilisé pour blessure. Sincère et sans artifice, il avoue également jouer un rôle en se montrant précieux et ridicule afin de mieux tromper « l’ennemi »…

Je vous recommande cette passionnante enquête structurée comme une pièce ; amours, suspense et tragédie. A la fin, nous applaudissons.

 

 

 

 

 

 

A l’aveuglette


Juin en Angleterre avec Lou et Cryssilda
et
une année en Angleterre avec Titine

 

A l’aveuglette
Patricia Wentworth

 

Pour rendre service à son amie Ivy Hodge, Flossie Palmer accepte de se faire passer pour elle durant un mois chez Miss Rowland, où elle travaillera comme domestique. Dès le premier jour, la cuisinière l’informe des us draconiens de la maison, car toutes les tâches sont orchestrées à heures fixes et les rituels sont immuables. Miss Rowland étant malade et alitée, rien ne doit venir la perturber. Seule son infirmière personnelle fera le lien entre elle et la domesticité.
Le soir même, après avoir apporté le chocolat chaud, Flossie s’aventure dans un salon où elle admire tout le décorum. Les tentures en velours, les objets, le piano et l’immense miroir à l’encadrement surchargé de dorure.  Mais en poussant sa visite dans les profondeurs de la pièce, elle s’aperçoit que le miroir a fait place à un trou béant et que de cette bouche noire en sort un homme à la tête ensanglantée et au regard cruel. L’épouvante est telle que Flossie s’enfuie de la maison en courant…

Miles Clayton se retrouve sans argent après s’être fait voler juste avant d’arriver à Londres. Secrétaire particulier et homme de confiance d’un riche homme d’affaire New-yorkais, Mr. Macintyre, il a été mandaté pour rechercher une jeune fille de dix-neuf ans dont il ne connaît ni le nom, ni le prénom. Nièce et future héritière de son employeur, il n’a pour s’orienter qu’un vieux courrier, une adresse et le nom de la personne qui les hébergeait, elle et sa mère, vingt ans auparavant.

En pleine nuit, Flossie et Miles se retrouvent prisonniers d’un épais brouillard, incapables de faire un pas de plus. A l’abri dans l’embrasure d’une stèle, tous deux vont lier connaissance ; Flossie racontant le pourquoi de sa fugue et Miles expliquant sa mission. Miles la sermonnant d’être partie sans chercher une explication sur la fantasque apparition et Flossie se moquant de son impossible affaire qui s’annonce pire que de chercher une aiguille dans une meule de foin.
Rapprochement éphémère, au lendemain matin chacun s’en retourne à sa vie sans songer qu’un jour ils se reverront. Et c’est lors d’un dîner que tous deux auront la surprise de se rencontrer à nouveau ;
l’un en tant que convive, l’autre en tant que serveuse…

Pris en charge par un vieil ami, Ian Gilmore, agent au ministère des Affaires étrangères, Miles commence son enquête en mettant des annonces dans les journaux et Flossie qui a réintégré la maison de sa tante qui l’a élevée, apprend que son amie Ivy est entre la vie et la mort depuis qu’on a repêché son corps dans la Tamise. En retrouvant Miles, Flossie n’hésite pas à lui en parler...

Chez Miss Rowland, une nouvelle domestique a pris la place. Kay Moore, une jeune orpheline, semble tout aussi aventureuse et émotive que Flossie car en voyant la vieille dame pour la première fois, un malaise s’empare d’elle, et lorsque la nuit  d’étranges bruits la réveillent, elle ne manque pas d’aller fureter dans les couloirs. Elle découvre alors que les communs où logent les domestiques sont fermés à clef et qu’il lui est impossible de circuler ailleurs.

Flossie, Kay, Miles et une pléthore d’autres personnages sont pris dans une toile qui les mène tous vers une même histoire et un collier de perles noires. Des chassés-croisés providentiels, telles des synapses, les mettent en relation dès les premiers paragraphes et donnent un rythme impétueux, mais aussi théâtral et alambiqué. Ce n’est que dans la dernière partie que les intrigues prennent du sens, lorsque les mystères se dévoilent.
Qui est Miss Rowland ? Qui est l’homme passe-miroir ? Où est l’héritière ? et tant d’autres questions que l’on se ressasse…
Pour ce roman, Patricia Wentworth a été publiée en 1935. Elle plonge le lecteur dans une ambiance très anglaise du début du XXè siècle et décrit une classe ouvrière qui se montre moins timorée avec la bourgeoisie, plus impertinente. Un peu de romance et de noirceur gothique étoffent une intrigue policière assez plaisante. Il me plairait donc bien de lire d’autres livres de l’auteur…
A suivre !

Tableau de Albert Braitou-Sala

 

 

Rendez-vous avec le crime

Un livre offert par Babelio et les Éditions Robert Laffont
Une année en Angleterre avec Titine
Challenge polars avec Sharon

 

 

Rendez-vous avec le crime
Une enquête de Samson et Delilah,
les détectives du Yorkshire
Julia Chapman

 

De retour dans sa petite ville natale après quatorze ans d’absence, Samson O’Brien redécouvre Bruncliffe ; les vallons, la campagne bordée de murets en pierre, les falaises crayeuses, les manufactures abandonnées et l’animosité des habitants. Au premier coup d’œil, il semblerait que peu de choses aient changé, sauf que son père a vendu la vieille ferme pour habiter une résidence pour le 3ème âge et qu’il ne reverra pas son meilleur ami Ryan mort au combat en Afghanistan.
Lorsqu’il pénètre le pub, un uppercut l’accueille et le laisse inconscient quelques petites minutes. C’est un direct droit de Delilah Metcalfe, la petite sœur de Ryan, qui ne lui a pas pardonné de les avoir abandonnés sans une explication et de ne pas avoir donné de nouvelles durant toutes ces années. (La liste des rancœurs qu’elle partage avec le reste des Metcalfe est longue !)
Depuis son divorce, Delilah essaie de maintenir son agence de rencontre que la banque risque de saisir. Ensevelie sous les dettes de son ex-mari et pratiquement ruinée par le rachat de ses hypothèques, elle se voit obliger de louer une pièce de ses bureaux pour renflouer la caisse. La surprise est totale, lorsqu’elle apprend par son banquier que son nouveau locataire n’est autre que Samson qui souhaite ouvrir une agence de détective… A.R.V. l’agence de rencontre des Vallons, devient aussi l’agence de recherche des Vallons.

Leur cohabitation fait taire pour quelques temps tout un passif de reproches et de secrets. Si Samson n’est pas le bienvenu à Bruncliffe, il est quand même sollicité pour mener une enquête. On a découvert le cadavre de Richard Hargreaves. La police locale annonce un suicide, mais la mère du défunt est persuadée qu’il s’agit d’un crime.
Ancien flic de Londres, aux intuitions acérées, Samson relève immédiatement les incohérences des premières investigations et le doute n’est plus permis quand on lui annonce une deuxième mort… Tom Alderson meurt tragiquement écrasé par son quad. Un suicide, un accident, Samson ne tarde pas à lier les deux morts qui le mènent à l’agence de rencontre de Delilah, car les deux hommes venaient de participer à une soirée de speed-dating organisée par la jeune femme.
De son côté, Delilah, qui a fait le parallèle, ressort les dossiers de ses clients et commence à chercher le moindre petit indice.

Après des retrouvailles houleuses, Samson et Delilah s’associent le temps de l’enquête, et leur complicité renaît. Deux morts suspectes et bientôt une troisième… le meurtrier n’a pas l’air de vouloir s’arrêter ! La petite ville de Bruncliffe n’a rien à envier aux grosses métropoles ; on ne s’ennuie guère. En arpentant la campagne sur sa Royal Enfield, Samson va vite le reconnaître !

Premier tome d’une série, je découvre avec plaisir un duo de nouveaux enquêteurs qui officieront dans la campagne du Yorkshire. Suspense, humour, action, amitié sont les composants d’un sympathique roman policier, auxquels pourrait bien se greffer de la romance… Avec des personnages attachants, aux caractères bien affirmés (Samson, Dalilah, les habitants de Bruncliffe, Calimero le chien) et le sombre passé de Samson dans son rôle de flic intégré dans la mafia, l’intrigue bien amenée et dynamique nous tient captif. Dans ce premier épisode, l’auteur qui prend le temps d’implanter le décor, l’ambiance et la société typiquement anglaise, nous laisse présager à la fin que la suite des aventures sera pleine de tempérament.
Je vous recommande donc ce roman qui j’espère tiendra ses promesses…

Vous trouverez d’autres avis chez Hilde, Sharon, Bianca, Alex

 

Une image prise « ici »

 

 

Un monde après l’autre

Un livre offert par Babelio et HC Editions

 

Un monde après l’autre
Les chroniques de St Mary
Jodi Taylor

 

Le docteur Madeleine Maxwell qui vient de terminer ses études d’Histoire à l’université de Thirsk, est embauchée à l’institut de recherches archéologiques St Mary. Mais ce centre classé top secret, comme elle le constate très vite, n’est pas un lieu de recherches comme les autres. Imaginez qu’on puisse enfin voyager dans le temps à bord de capsules aménagées pour les séjours et qu’on puisse ainsi enquêter sur notre Histoire ; assister à la guerre de Troie, à la construction des pyramides, au couronnement d’Elizabeth Ire, aller jusqu’à  la période du Crétacé et voir des dinosaures… vérifier les évènements et revenir les rapporter le plus fidèlement possible, tout en essayant de ne pas bousculer l’ordre des choses.

Roman d’aventure, roman fantastique, cette histoire, premier tome d’une longue série, revisite le livre « La machine à explorer le temps » de H.G. Wells, dans un rythme beaucoup plus trépident et rocambolesque. C’est Madeleine qui nous relate les péripéties à multiples rebondissements, entre une formation physique et théorique très difficile, où seulement trois historiens sur sept seront sélectionnés, et ses sauts dans le passé qui parfois auront des dénouements tragiques, car les incidents nombreux occasionneront des pertes humaines.

Divisé en trois parties, le livre nous fait passer de l’apprentissage, aux premiers voyages, et des missions à un épilogue explosif qui dénoue certaines intrigues (vengeances, trahisons, conspirations) et qui en amène d’autres. Un cruel adversaire, pire que les plus vilains raptors, menace St Mary et son directeur, le Dr Edward Bairstow.
Dans une ambiance excentrique et légère, qui n’est qu’une façade car les employés tentent d’oublier les aspects dangereux de leurs tâches, Madeleine, que tout le monde nomme Max, apprend vite à reconnaître les caractères de ses collègues, accordant ainsi sa confiance à certains et à d’autres sa défiance. Elle trouve un allié en la personne du directeur technique Léon Farrell qui va souvent l’orienter dans ses actes et l’influencer dans ses jugements, sympathise avec un historien Tim Peterson qui sera par la suite un binôme sur qui elle pourra compter, et découvre des adversaires sans vergogne au sein même de l’entreprise qui lui réserveront de terribles surprises.

Avec pour narratrice son héroïne charmante, courageuse, résolue et fougueuse, l’auteur donne à notre lecture un ton à l’humour mordant et un tempo frénétique, en action comme en émotion. Les intermèdes où Madeleine s’accorde du répit sont peu fréquents… A tout cela, se greffe une romance qui ajoute du peps au scénario.

Je vous recommande cette sympathique lecture qui vous divertira. Oubliez le rationnel et embarquez-vous à bord d’une de ces capsules !

 

Photo du film Jurassic Park

 

 

 

 

 

Emma G. Wildford

La BD de la semaine chez Stéphie

Un album offert par les éditions Soleil, collection Noctambule, et Priceminister-Rakuten, dans le cadre de « La BD fait son festival ». Note 20/20

 

Emma G. Wildford
Zidrou, Scénariste
Dessinatrice et coloriste, Edith

 

Cet été de 1920 est très chaud, et dans leur propriété de la campagne de l’Essex, loin de la fournaise de Londres, Emma G. Wildford reste aux côtés de sa sœur Elizabeth qui est enceinte de son premier enfant.
Elizabeth se languit et Emma écrit. Écrire de la poésie est la seule façon pour elle de supporter l’absence de son fiancé Roald, parti dans la région du lac Inari, au nord de la Finlande. Descendant sur quatre générations, d’une longue lignée d’explorateurs-aventuriers, il avait dans l’idée de retrouver le tombeau de la géante Dola, déesse protectrice, et ainsi, rendre hommage à ses prédécesseurs. Mais voici plus d’un an qu’Emma n’a pas reçu de nouvelles, et ses multiples requêtes auprès des membres la Royal Geographical Society restent vaines car ils le croient tous mort.

Roald avait promis d’épouser Emma le jour de ses vingt ans et lui avait laissé une lettre à ne lire que si le destin se montrait cruel. Certaine qu’elle le reverra et dotée d’un caractère fortement obstiné, elle décide de ne pas tenter le mauvais sort en décachetant la lettre et de prendre le premier paquebot de la Blue Star Lines pour le rechercher sur les terres de Laponie. Là-bas, Borge Hansen, le représentant local de la Royal Geographical Society, l’attendra pour lui servir de guide…

Trésors, légendes, étendues enneigées, grand froid, nous accompagnons l’intrépide et folle Emma dans son périple du bout du monde, avec ce très bel album, un livre coffret qui recèle des petites surprises (une photo, un billet d’embarquement, une lettre…). L’histoire est avant tout l’émancipation d’une jeune fille qui se libère des carcans de son époque. Des débuts enchanteurs, poétiques et mélancoliques qui dévoilent avec pudeur son amour passionné pour son fiancé, l’ambiance change lorsque nous abordons sa quête initiatique empreinte d’aventures et d’amour, lors de ce voyage qui se révèlera être difficile et douloureux, mais aussi un tremplin pour l’avenir. La transition se fait en couleur, en paysages et en sentiments, avec une touche plus onirique.
Je vous recommande ce très beau portrait de femme, sensible, fier, courageux, ardent, éloge à l’espérance, la foi, l’amour et au féminisme. Un coup de cœur.

 

 

 

La chorale des dames de Chilbury


Challenge « Une année in England » de Titine
Un livre offert par Babelio et les Éditions Albin Michel

 

 

La chorale des dames de Chilbury
Jennifer Ryan

 

Mars 1940, des maris et des fils sont partis à la guerre depuis six mois, et d’autres s’apprêtent à le faire. L’Angleterre s’engage avec la France à ne pas signer d’armistice et Churchill, qui n’est pas encore Premier ministre, essaie de galvaniser le gouvernement et le peuple britannique ; la « guerre totale » ne fait que commencer.

Dans le petit village de Chilbury, dans le Kent, tout le monde se réunit pour l’enterrement du fils et héritier du général Winthrop. Edmund Winthrop, jeune homme de vingt ans, mort dans un sous-marin en mer du Nord, avait le tempérament violent de son père, alors les bonnes âmes qui se sont rassemblées autour de son cercueil n’ont que peu de peine et pensent plus à ce que le pasteur leur a annoncé : Les hommes n’étant plus, la chorale de la paroisse est dissoute.


Dans son journal intime, Mrs. Tilling raconte la chorale, la guerre, son fils David qui part en France, son emploi d’infirmière qui va beaucoup l’occuper, et passe en revue certains habitants de Chilbury, dont la pauvre Mrs Winthrop qui pleure son fils, entourée de ses deux filles, Venetia, Kitty, et de son mari le général, toujours aussi rigide, insensible et rageur.
Nous apprenons à les connaître un peu plus avec les lettres de Miss Edwina Paltry, la sage-femme de Chibury, qu’elle adresse à sa sœur, les lettres de Venetia à sa meilleure amie qui a quitté le village pour Londres et les écrits dans leurs journaux intimes de Kitty et Silvie. A chacune son ton, des confidences sur leurs situations, leurs amours, leurs attentes, leurs visions de la guerre, des commérages avec les petits secrets honteux des uns et des autres et les problèmes de la chorale. Elles ne peuvent vivre que l’instant présent, sans trop oser se projeter vers l’avenir. Et lorsque Miss Primrose Trent arrive pour enseigner la musique à l’université de Litchfield, c’est comme si Mary Poppins venait pour tout régler… Une Mary Poppins fantasque et pleine d’entrain qui se désole de voir qu’il n’y a plus de chorale : « Ah, mais c’est très dommage, enfin ! Dissoudre une chorale ! Dans un instant pareil ! »… Une chorale insufflerait de la joie et unirait les femmes dans…

un instant pareil.

Le 15 avril, une note affichée à la mairie annonce que la chorale reprend du service sous la direction de Miss Trent et toutes répondent présentes. Même Mrs. B., pompeuse et condescendante, qui reste scandalisée de voir que le pasteur a cédé trop facilement à tant d’enthousiasme ! L’épicière Mrs. Gibbs, Hattie la jeune institutrice qui va bientôt accoucher, l’organiste Mrs. Quail, des dames du SVF, le Service Volontaire Féminin, Mrs. Tilling, Miss Paltry, Venetia, Silvie et Kitty. Toutes là, à chanter et à faire vibrer la voute de l’église dans un même élan.

Avec des personnalités si complexes et affirmées, et des priorités différentes, il y a beaucoup à dire !
Mrs. Tilling est une veuve que tout le monde apprécie, honnête et bienveillante, à la fois forte et fragile, qui se partage entre le dispensaire de la paroisse et l’hôpital. Son fils David vient de partir, la laissant seule et angoissée. Pour loger le personnel militaire, une chambre de sa maison a été réquisitionnée et elle loue une petite chambre au colonel Mallard, le nouveau responsable du centre de Litchfield. Dans son journal, elle narre leur cohabitation qui débute bien froidement. Elle le trouve glaçant, il la trouve petite souris grise.
Miss Paltry est la sage-femme du village, une femme aigrie et de peu de foi. Dans la correspondance qu’elle entretient avec sa sœur, pour qui elle a une grande affection, elle parle d’un pacte qu’elle a passé avec le général Winthrop, qui pourrait leur assurer un meilleur avenir et une revanche sur leur passé.
Venetia Winthrop est une jeune fille de dix-neuf ans. Elle profite de sa beauté en jouant les séductrices auprès de la gente masculine et charme tous ses amis d’enfance. Égocentrique, elle narre surtout à son amie Angela les efforts qu’elle fait pour capter l’attention de Mr. Alastair Slater qui semble insensible à ses appâts. Plus qu’un simple badinage venant d’une gamine effrontée, c’est le jeu d’une tigresse qui a fait le pari de le conquérir. Artiste peintre, poète et philosophe, venu en villégiature à Chilbury, Mr. Slater est un homme étrange qu’on pourrait considérer de lâche et peut-être même de malhonnête. Alors que tous les jeunes gens se montrent patriotes en partant combattre les Allemands, lui se contente d’arpenter la campagne et de jouir des mondanités. Mais comme Venetia le précise à plusieurs reprises, Mr. Slater est un être obscur, à multiples facettes.
Kitty est la benjamine de la fratrie Winthrop, une fille franche, un peu frondeuse, qui se voudrait être un esprit libre. Assez mûre pour son âge, elle aime dire à tout le monde qu’elle a déjà quatorze ans, alors qu’elle n’en a que treize. Amoureuse depuis longtemps d’Henry, un ami de sa sœur, elle s’imagine que ses sentiments sont partagés et se voit déjà mariée à lui. Rêveuse et romanesque, Kitty désire aussi devenir chanteuse. Dans son journal, elle découpe ses écrits par chapitres. La guerre, son horrible sœur Venetia, la chorale, sa famille et Chilbury. Intelligente, elle a assez de pertinence et d’intuition pour définir la nature humaine. Elle donne aux gens des couleurs qui vont des tons les plus doux aux tons les plus sombres avec des nuances ; « noir comme la suie, et noir comme un ciel sans étoiles ».
Silvie est une petite réfugiée de dix ans, d’origine juive, qui a fui son pays, la Tchécoslovaquie. Confiée aux bons soins de la famille Winthrop, elle est dans un premier temps, une enfant craintive et très malheureuse qui doit apprendre une nouvelle langue et faire confiance à des étrangers. C’est Kitty qui lui a conseillé de tenir un journal dans lequel elle pourrait s’épancher et libérer un peu du chagrin qui l’étreint. Moins bavarde que sa nouvelle amie, peu assurée, elle va petit à petit s’épanouir, rapporter son quotidien et parler de la guerre. Si elle sait déjà qu’elle ne reverra plus ses parents internés dans un camp, elle garde l’espoir de retrouver son petit frère.

De la première page à la dernière, nous passons sept mois à Chilbury. Tout est rationné, la nourriture, les vêtements, l’électricité. Les femmes se dévouent et souffrent des pertes qu’elles subissent. Et puis fin juillet, suivant les aspirations d’Hitler qui se voit envahir le Royaume-Uni, ce sont les opérations aériennes ennemies qui détruisent une partie de Chilbury… A compter de ce jour, pour certaines personnes, la solidarité ne sera plus un vain mot. C’est le moment de donner, de faire confiance et de pardonner.
« Ouvrez votre cœur et chantez ! » disait Prim…

C’est sur les souvenirs que lui racontait sa grand-mère, que l’auteur a travaillé. Elle a gardé sa jovialité et sa force pour décrire le plus dur de son histoire. Ce roman, un bel hommage, n’est donc pas un livre triste car il est fait de toutes les espérances, les convictions et le dynamisme des femmes de cette époque qui ont soutenu comme elles le pouvaient, leurs héros. Livre de plusieurs voix, beaucoup de sujets sont abordés qui rendent l’histoire passionnante et le fil conducteur de la chorale donne une belle vivacité. Romantique, intrigante, mâtinée d’humour anglais, tragique, j’espère que vous apprécierez cette lecture que je vous recommande.

 


Photo prise « ici »

 

 

Le tordu

 

 

Challenge Polars de Sharon,  une année en Angleterre avec Titine et Le mois British Mysteries de Lou

 

 

Le tordu
Les mémoires de Sherlock Holmes
Arthur Conan Doyle

 

Été 1888,

John Watson, marié depuis quelques mois, reçoit dans sa demeure la visite tardive de son ami Sherlock Holmes qui souhaite avoir son soutien dans le dénouement d’une affaire à Aldershot, dans le comté du Hampshire. Et la réponse ne tarde pas… Si Watson aime sa nouvelle vie, plus régulière et apaisée qu’avant, il est  toujours empreint de ce désir d’aventure que lui procuraient les enquêtes de Holmes.
L’histoire est toute récente et n’a pas encore fait la une des journaux. L’honorable colonel Barclay a été retrouvé mort dans son salon, fermé à clef de l’intérieur, avec sa femme à ses côtés simplement évanouie. Le major Murphy en charge du dossier souhaite clore l’enquête rapidement avec le moins de remous possible, et innocenter l’épouse, Nancy Barclay, qui est la première suspecte.

En regroupant tous les témoignages, ceux des domestiques, des voisins et des amis, il apparaît que ce couple marié depuis trente ans était uni et heureux. Ils s’étaient rencontrés en Inde, dans la garnison de Bhurtee, et s’étaient mariés après la révolte des Cipayes. Le colonel avait eu une carrière militaire exemplaire et son épouse n’était pas seulement une très belle femme, elle était aussi une personne digne, valeureuse et généreuse qui œuvrait dans le cercle de Saint-George en s’occupant des pauvres du quartier. Mais deux dépositions remettent en question l’harmonie du couple. Une soubrette les avait entendus se disputer violemment juste avant la mort du colonel, et Mlle Morrisson, une amie de Nancy Barclay, rapporte un fait marquant qui s’était également passé dans la même soirée. En revenant de leur cercle de bienfaisances, un homme difforme, affublé de guenilles, avait apostrophé Nancy et s’était entretenu  avec elle quelques minutes, à l’écart de toute indiscrétion.

Henry… Qui est cet homme qui avait ému Nancy au point de la métamorphoser en furie ?
A partir de cette information et avant même de rencontrer le vieux vagabond, Holmes dit à Watson : « Pour moi, comme vous le devinez, ce fut la lumière dans la nuit. Tout ce qui était auparavant sans lien commença à s’insérer dans un ordre normal… ».


La nouvelle est une belle histoire, même si le destin s’est montré horriblement cruel pour deux des protagonistes. Une histoire d’amour, avant d’être une intrigue policière, la genèse criminelle prend ses racines en Inde et s’étend sur une trentaine d’années. Quant à l’arme du crime, elle est avant tout un sentiment amer, douloureux et fielleux : la jalousie.
Tirée des mémoires de Sherlock Holmes, et éditée en 1893 dans le mensuel, le Strand Magazine, cette chronique que l’on titre aussi « L’homme estropié » reste l’une de mes préférées et certainement l’une des plus poignantes.
A recommander !