La bassine jardin de Célestin

Challenge Chlorophylle
Challenge Petit Bac d’Enna catégorie « Objet »

 

 

La bassine jardin de Célestin
Marie Zimmer
Leïla Brient

Quel est le secret de Célestin ?
Célestin a le bonheur de voir pousser dans une vieille bassine en zinc, trois arbres et des fleurs. Tout un joli jardin tient dans même pas un mètre carré de terre ! D’après les voisins, Célestin ne peut être qu’un sorcier. Il y a bien sorcellerie dans cette affaire, n’est-ce pas ?!
Chez eux, c’est la misère et la terre ne produit presque rien, en tout cas, pas un jardin aussi épanoui que le sien. Alors, ils sont là, derrière la palissade, à l’épier dans tous ses gestes et à l’envier. Ils viennent de partout, ces jardiniers curieux de son « don », il y a même des hommes d’affaires un peu menaçants qui sont prêts à financer son savoir-faire et les mystères de son jardinage…
Lorsqu’on lui pose la question, Célestin répond qu’il ne sait pas et que seul son jardin décide de son évolution car il est libre.
Tout seul face à lui, il arrive à communiquer son amour et son bonheur, et le jardin lui raconte alors qu’il s’enracine partout où la fantaisie le prend. Dans les lieux les plus insolites et pas toujours très confortables, il voyage avec un peu de vent et prend ses aises.
Mais un jour, Célestin a la surprise de découvrir que son jardin est parti. Il se retrouve seul, triste, mais empli de rêves de ses confidences.

Où est-il allé ? Célestin ne tardera pas à le découvrir et aura une belle surprise… car le bonheur est toujours là !

Texte et dessins racontent une très belle et douce histoire. Le bonheur se cultive comme un jardin qui peut se lover dans les endroits les plus rustiques, les plus improbables. En écrivant ce conte poétique et métaphorique, Marie Zimmer pensait nostalgiquement à une vieille bassine de son enfance et Leïla Brient, en l’illustrant, songeait à son « jardinier magicien », certainement son amoureux. Le bonheur-jardin suscite la convoitise et génère des mesquineries, mais Célestin, le héros, conserve toute son innocence et sa pureté. Il est heureux de voir que même après la disparition du jardin, il garde encore la félicité dans le souvenir de ce qu’il avait partagé avec lui. Des oiseaux, un chat, un fruit de son pommier et la promesse de voir un autre jardin pousser, lui apporte de la joie. Mais le petit lecteur aura une belle surprise dans l’épilogue…
Un album à recommander !

L’avis de Bastien « ici »

 

 

 

 

Dans les rapides

Dans les rapides
Maylis de Kerangal


Après « Tangente vers l’est » et « Un monde à portée de main », je retrouve Maylis de Kerangal dans ce tout petit livre qui parle d’adolescence, de démarche identitaire, d’apprentissage et de musique. Cette fois-ci, elle nous mène en 1978 dans le sillage de trois amies qui découvrent le rock-punk avec Debbie Harry du groupe Blondie et une pop-rock baroque avec Kate Bush.

Lycéennes de quinze ans au Havre, elles se sentent un peu à l’étroit, piégées, dans une ville qui est en constante reconstruction depuis l’après-guerre. Inséparables, elles traînent leur jeunesse fardée de noir en quête d’une trajectoire non conventionnelle à suivre.

Il y a Nina, Lise et Marie la narratrice qui nous raconte comment le groupe Blondie est arrivé comme un astéroïde dans leurs vies. Leurs goûts musicaux étant enclavés entre les variétés françaises qu’aiment leurs parents et les standards sans surprise qui passent à la radio, c’est seulement par l’intermédiaire de leurs frères, leurs cousins et leurs amis, qu’elles peuvent sortir des sentiers battus. Alors lorsqu’elles entendent pour la première fois « Parallel Lines » de Blondie, c’est pour elles bien plus qu’un éveil musical, c’est une révélation qui va les sortir de leur torpeur et les faire rêver. Figure iconique, la blonde Debby Harry semble croquer la vie et mener son monde de main de maître.

Dans un tempo percutant, électrique et haché, nous les suivons sur quelques mois de l’hiver, des journées couleur « anthracite », entre le lycée, les sorties avec alcool et cigarettes, les entraînements à l’aviron, leurs béguins, leur désir de partir à New York, et leurs premières disputes ; car entre Debbie Harry et Kate Bush, qui choisir ?
Malgré le rythme rock, l’auteur distille aussi beaucoup de tendresse. Les adolescentes aspirent à une vie plus adulte, plus indépendante, mais elles ont encore la douceur de l’enfance et leurs terminaisons bien liées à leurs parents. Les passages où Marie évoque ses parents sont très beaux.
Je suis une fille de cette génération, j’avais douze ans. Et si je ne me suis pas retrouvée en elles car j’étais d’un genre plus classique, j’ai quand même connu une Nina, une Lise et une Marie qui ont pris ces rapides.
Un roman à découvrir !

 

 

Un soleil entre des planètes mortes

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Ce mercredi BD se passe chez Moka
dans le cadre nordique de Cryssilda
Une lecture commune avec Nahe qui a lu « Le centre de la Terre »

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Un soleil entre des planètes mortes
Anneli Furmark

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Murjek, Gällivare, Kiruna… le train file vers des montagnes, des précipices, des fjords, un ciel bas, blanc, qui se dépose sur un paysage enneigé, glacé, vers Narvik le terminus et Tromso. Barbro, une Suédoise de cinquante ans, a décidé de s’offrir un périple dans le nord de la Norvège, sur les traces de l’héroïne du roman qui l’accompagne depuis toujours, « Alberte » de Cora Sandel.

Complexée et confondant sa timidité avec de la lâcheté, Barbro s’identifie à Alberte, jeune fille du siècle dernier qui se sentait laide, insipide et prisonnière de sa condition de femme dans une province reculée ; une province à la bordure du monde qui s’invite par la mer, mais très à l’écart aussi. L’histoire en trois volumes, éditée dans les années 20 jusqu’à la fin des années 30, commence par la présenter dans sa famille bourgeoise et austère, envieuse de son frère Jacob qui voulait braver le courroux paternel en arrêtant ses études pour s’embarquer sur un navire marchand.

Petite souris, Barbro s’était emparé de ces livres comme si elle se saisissait d’un bouclier et avait rêvé toute sa vie d’émancipation et d’aventures, sans jamais oser entreprendre. A cinquante ans, alors que le miroir lui renvoie le portrait de sa grand-mère, elle se demande si ce n’est pas déjà trop tard…

Tour à tour, dans des tons aux dominantes vives de bleus et de rouges pour Barbro et des tons de gris, noirs et blancs pour Alberte, l’album graphique d’Anneli Furmark raconte ces deux personnalités déchirées, craintives, si embrouillées dans leurs modesties et leurs fantasmes ; si semblables.
L’auteur parvient à nous faire ressentir leurs détresses, leurs envies, leurs espérances, leurs solitudes… l’attente et l’ennui. Les dessins sont taillés, rudes, abrupts, dépouillés, et riches de cette atmosphère étrange et polaire.
Je recommanderai ce livre qui a su m’apprivoiser et m’émouvoir.

 

Le billet de Nahe « ici »

 

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Légende d’un dormeur éveillé

Les livres de la rentrée littéraire avec PriceMinister

J’ouvre mon salon à une amie qui a voulu lire et écrire la chronique du livre. Cette amie se nomme Dominique. Je lui laisse la page ; elle vous parle de sa lecture…

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Légende d’un dormeur éveillé
Gaëlle Nohant

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Gaëlle Nohant a réussi un tour de force, nous donner « des yeux de poète » le temps d’une lecture sous enchantement.

A travers les yeux de Desnos, nous voyons s’animer le Paris de ce printemps de 1928, quand il revient de Cuba, accompagné d’Alejo Carpentier qu’il a embarqué clandestinement dans sa cabine pour le faire échapper au dictateur Machado – déjà en résistance contre tous les assassins de liberté – . Dans le quartier des Halles de son enfance, la pierre du square de la Tour St Jacques est mystérieusement chaude sous sa main et les dragons de pierre prêts à s’envoler. Les rues de Montparnasse sont peuplées de poètes, de peintres, de femmes libres. On boit, on danse, on désire, on s’éprend déraisonnablement dans les bars et les bals de ces années encore folles. A travers les yeux de Desnos, nous subissons le charme d’Yvonne George, la chanteuse « à la voix déchirante », qui se meurt de tuberculose et d’opium, l’Étoile de mer, belle et cruelle.

La dompteuse et le lionLa dompteuse et le lion, juin 1930,
peinture à l’huile sur toile, Petit-Palais, Genève

A travers les yeux de Desnos, nous rencontrons Youki Foujita, la très sensuelle épouse du peintre japonais. Troublée par le poète, celle qui deviendra sa Sirène lui dit : « Vous avez des yeux d’huître, c’est joli. »

« Des yeux d’huître. Pourquoi pas ? Ses yeux étranges, où se mêlent le bleu, le vert et le gris, ont les reflets de la mer quand elle se casse sur les falaises crayeuses par temps de pluie. Ce sont des miroirs qui débordent pour embrasser l’infini. »

Desnos, le prophète du Surréalisme, selon son Pape, André Breton, est revenu de Cuba rebelle à l’autocratisme grandissant de ce chef qui exclut ses amis, qui condamne ses moyens de survivre – son activité de journaliste -, qui veut lui imposer choix politiques et amoureux. Il prend ses distances et de tensions en conflit ouvert, ce sera la rupture brutale, violente.

Gaëlle Nohant a choisi de commencer sa biographie romancée à ce moment charnière où Desnos se libère des diktats de Breton, où il devient l’amant de Youki, où sa poésie s’ouvre au monde dans une attention et une perception aiguisées. Impossible de faire la part de la fiction et de l’érudition dans ce livre qui se lit avec passion. Gaëlle Nohant s’est approprié Desnos, son univers, sa poésie, et elle nous fait la grâce de les partager avec nous simplement, naturellement. Le récit intègre des extraits de poèmes ; ils s’éclairent réciproquement et nous avons l’impression que Desnos se confie à nous, que peu à peu, nous le connaissons personnellement, cet amant patient, cet ami généreux et joyeux, ce rêveur lucide qui nous promet que « La peine sera de peu de durée », que « La belle saison est proche ».

L’écriture sensible de Gaëlle Nohant ne nous restitue pas seulement le poète, sa poésie, ses amours, ses lieux d’élection, mais toute une foule de personnages, ceux qu’on attend, bien sûr, les Surréalistes : Breton, Eluard, Aragon, Man Ray et sa muse, Kiki, mais d’autres aussi, méconnus ; je ne peux pas les évoquer tous, et chaque lecteur fera ses propres rencontres au fil de sa lecture ; je reste hantée par deux figures tragiques, deux suicidés, le poète René Crevel, archange foudroyé, aux « yeux de ciel gelé », et un peintre, Pascin, le « prince de Montparnasse », l’ordonnateur de fêtes splendides. La première partie du livre se ferme sur son enterrement qui réunit tout le quartier, jusqu’aux clochards, derrière son cercueil ; c’est la fin de l’insouciance. Ce seront, ensuite, les années de crise, où comme des millions de gens, Desnos connaît le chômage, le ventre vide et les souliers troués, et malgré la parenthèse heureuse du Front Populaire en 36, la montée des fascismes et la guerre d’Espagne, prélude sanglant à la tourmente qui va emporter toute l’Europe. Robert Desnos change, sa poésie se transforme.

Le lecteur découvre un Desnos peu connu, celui qui imagine et dirige « une superproduction radiophonique » qui fait revivre les aventures de Fantômas, le terrifiant bandit masqué de la Belle Époque, auquel Antonin Artaud, artiste tourmenté, prête sa voix et son ricanement à donner la chair de poule. La TSF est alors un médium à explorer, riche de potentialités, pour faire vibrer les auditeurs, les cultiver, les bousculer. Desnos inventera une émission d’interprétation des rêves ; il lit les récits de rêves qu’on lui envoie et les déchiffre. La créativité du poète s’exerce dans de multiples directions, cherche sans cesse de nouvelles voies pour atteindre le public populaire, la publicité, la chanson, le cinéma. Dans un nouvel appartement, rue Mazarine, la « maison magique », se réunissent les amis, Jacques Prévert, Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud, Henri Jeanson, Théodore Fraenkel ; Youki se laisse davantage aimer ; la Sirène est moins fuyante. Robert veut écrire une poésie claire, qui dise le monde réel, la révolte et l’espoir, une poésie pour tout le monde, aux mots de tous les jours.

Mais les temps sont cruels aux poètes. On tue Federico Garcia Lorca à Grenade ; son crime ? chanter la justice, la liberté, le peuple. Les artistes sont désormais sommés de choisir leur camp. Desnos a choisi de longue date. Je ne connaissais pas le bagarreur qui n’hésite pas à faire le coup de poing quand le dégoût et la rage le submergent contre les ligueurs fascistes dans les années 30, contre les collaborateurs sous l’Occupation, dans cette France où les Céline et les Laubreaux le dénoncent dans leurs journaux comme « juif embusqué ». Desnos devra apprendre la prudence pour protéger ses activités clandestines. Dans ces années obscures, il devient le « Veilleur » : « Je veille tandis que dort Paris. » La poésie se fait arme, celle d’Eluard, d’Aragon, la sienne. C’est « L’Honneur des poètes » de dire non, d’appeler à l’insoumission, d’annoncer l’aube nouvelle : « Nous veillons, nous gardons la lumière et le feu… ». Mais écrire bientôt ne lui suffit plus ; il lui faut agir contre la terreur nazie qui s’abat sur ses amis juifs, résistants, communistes ; il apprend à faire de faux papiers, et même, il passe à l’action directe en intégrant un réseau de résistance. Comment ne pas admirer, ne pas aimer cet homme qui « espère toujours que demain sera plus beau qu’aujourd’hui», et va au bout de ses engagements ?

Gaëlle Nohant, dans la dernière partie de son livre, bouleversante et puissante , a pour lui les yeux de Youki. Elle lui donne voix, maintenant, pour raconter les derniers mois de la vie de Robert Desnos, son arrestation, son internement au camp de Compiègne, sa déportation d’abord, par erreur, à Auschwitz, puis Buchenwald, Flossenbürg et Flöha d’où il lui écrit plusieurs lettres pleines de promesses d’un bel avenir, enfin Theresienstadt où il meurt, épuisé, du typhus, en juin 1945, à 45 ans. Ce livre peut se lire aussi comme un étonnant roman d’amour : entre la première rencontre et cette fin déchirante, Youki, la volage, l’écervelée, la frivole, se métamorphose en une femme audacieuse et tenace, prête à tout pour sauver celui dont l’amour – enfin, elle s’en rend compte – lui est vital. Elle l’avait, d’ailleurs, presque sauvé, avait obtenu que son nom soit rayé de la liste du convoi de déportation, quand l’intervention haineuse d’Alain Laubreaux annihile tous ses efforts.

A travers les témoignages que Youki recueille de tous ses compagnons de déportation, l’ultime portrait qui se dessine de Desnos est celui d’un homme pleinement homme, qui, dans l’enfer concentrationnaire, transformé en pitoyable clown, rasé, en guenilles, n’abdique pas une once de son humanité, grâce à l’humour, la compassion, la poésie. Image saugrenue que je retiens pour conclure : Desnos, pour remonter le moral de ses compagnons les plus affaiblis, leur lisait les lignes de la main et leur prédisait un avenir radieux ; comment se laisser emporter par le désespoir quand on vous a prédit que vous auriez trois enfants ?

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© Henri Martinie / Roger – Viollet

« … des cernes profonds ombrent son drôle de regard myope […] ses yeux toujours en voyage entre ce monde et d’autres »

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Le chat qui venait du ciel

Un livre offert par Babelio et les Editions Philippe Picquier dans le cadre des Masses Critiques

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Le chat qui venait du ciel
Hiraide Takashi

Illustration de Qu Lan
Traduction d’Elisabeth Suetsugu

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Une vieille bâtisse japonaise enchâssée entre deux autres maisons pavillonnaires, des fenêtres donnant sur un jardin bien entretenu dominé par un orme majestueux et un passage que le narrateur nomme la sente de l’éclair… Ce tableau devient une source de contemplation et d’inspiration, lorsqu’un petit chat vient animer cette enceinte.

C’est le petit garçon de la maison voisine qui dans un cri se déclare propriétaire de cette boule de poil bien sympathique et remuante qu’il nomme Chibi.
Pas timide, plutôt sauvage et libre, Chibi aime venir chasser les insectes du jardin, se tapir derrière les touffes d’herbes et combattre les chimères qui se présentent à lui. Équilibres, jeux de pattes, petit à petit Chibi se rapproche de la maison jusqu’à y rentrer. Le narrateur qui aime l’observer décrit ses mouvements et se montre ravi de sa curiosité. Empreint de lassitude et de mélancolie pour la vie qu’il mène, il voit en ce nouvel ami un instigateur à de nouvelles gaietés. Ce plaisir, il le partage avec sa femme qui lui voue d’emblée une affection inconditionnelle ! Elle le trouve spécial…

Prévenus dès le début par leurs vieux locataires qui ne désirent aucun enfant et aucun animal, le couple ne s’attendait pas à inviter Chibi pour un gite et couverts par intermittence. En commençant par une petite écuelle, puis un carton bien douillet, ils offrent à Chibi une seconde maison qu’il adopte rapidement pour de longues siestes.

Le récit tourne essentiellement autour de Chibi et la maison ne semble s’éveiller qu’en sa présence. Pourtant ce n’est pas un huis clos et ce n’est pas ennuyeux, car le narrateur poète parle aussi de ses aspirations et de son travail dans une maison d’édition. Quant aux images qu’il nous donne, elles sont des havres harmonieux et sereins.
Les saisons passent, les années aussi, Chibi se montre toujours espiègle et libre. La notion de liberté chère à l’auteur, est importante et souvent soulignée. On dirait qu’il l’a apprise avec Chabi. Aux consonances heureuses, viennent s’ajuster d’autres échos bien plus tristes et inéluctables. Mais si rien n’est éternel, l’âme et les souvenirs le sont.

Cette belle histoire qu’on nous dit autobiographique, douce, rêveuse, poétique et joliment illustrée, vous rappellera peut-être un vécu. Mon Chabi s’appelait Minette…

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Une autre lecture chez Alex,
 

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Hamlet au paradis – Subtil changement, tome 2

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Un livre offert dans le cadre des Masses Critiques de Babelio

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Hamlet au paradisHamlet au paradis
Le Cercle de Farthing, Subtil changement – Tome 2
Jo Walton

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Nous sommes dans le Londres de 1949, huit ans après la fin de la guerre. L’Angleterre a négocié avec Hitler leur paix, laissant au dictateur le reste de l’Europe ; un monde fascisant, conservateur, anticommuniste, antisémite et homophobe.
Viola Lark, comédienne talentueuse promise à un bel avenir, partage le récit de ce roman policier et uchronique avec l’inspecteur Carmichael de Scotland Yard…

Viola Lark a commis un acte qui mérite la pendaison, mais elle sait que tout lui sera pardonné si elle rentre dans « le rang ». Fille renégate d’une famille patricienne, belle-sœur de Himmler, elle va devoir courber l’échine pour survivre. Elle entame le récit comme une confession et raconte comment tout a commencé.
Un metteur en scène de renom lui propose un rôle qu’elle ne peut refuser. Dans une adaptation avant-gardiste, Hamlet est une femme ! Viola veut ce personnage et n’hésite pas à sacrifier sa belle chevelure pour le rôle. Alors que l’excitation exacerbe une partie de la troupe, on apprend qu’une des actrices, Lauria Gilmore, vient de mourir dans un attentat à la bombe.

L’enquête sur l’attentat est menée par l’inspecteur Peter Anthony Carmichael de Scotland Yard. Acte terroriste de la part des communistes ou des Juifs ? Carmichael doute du fait et oriente son investigation dans le cercle intime de l’actrice. Rapidement, il découvre une personnalité complexe et des motivations qui ont pour but de changer la politique du pays.
Un groupe d’hommes démocrates souhaite accorder à Churchill le pouvoir de réformer le gouvernement et de briser le pacte de Farthing.

Par l’intermédiaire de son oncle lord Scott, Viola est approchée par ces hommes de l’ombre qui préméditent une action de grande envergure. Quant à l’inspecteur Carmichael, il débute son enquête sous la pression de sa hiérarchie qui, sans subtilité, veut l’impliquer dans de nouvelles réformes et la création d’une police secrète qui prendrait exemple sur la Gestapo d’Hitler.
Contraints à suivre des voies qu’ils ne souhaitent pas prendre et poussés vers les extrêmes, tous deux ont conscience d’être des funambules qui avancent sur une corde raide.

Le metteur en scène de « Hamlet, princesse du Danemark » ne le sait pas encore… mais sa pièce va connaître un certain retentissement…
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On retrouve dans ce deuxième tome de la trilogie, un montage similaire au premier. Une histoire racontée par deux personnes, deux visions, une tonalité très britannique, une sphère conservatrice, aristocratique, et la montée du fascisme en Angleterre. L’auteur nous fait la surprise de convier Hitler dans son livre et nous le faire rencontrer… Mais si « Le Cercle de Farthing » nous présentait un scénario sis dans un huis-clos, « Hamlet au paradis » nous fait circuler dans différents univers. Les ambiances de la ville (théâtre, cafés, hôtels, dédales des rues…) et les ambiances extérieures (campagne, manoir, gares…) apportent au livre un réel intérêt.
Livre uchronique, livre d’espionnage, l’intrigue policière n’est pas le véritable moteur, ce que je regrette un peu car j’aurais aimé plus de suspense dans la trame.
Cette suite est aussi intéressante pour certaines révélations faites sur le caractère  de l’inspecteur Carmichael. On apprend qu’il est homosexuel et qu’il vit avec un ami. Son personnage prend de l’ampleur et si parfois on peut faire la moue, agacé à lire tant de candeur de sa part, on peut espérer que dans le troisième opus sa personnalité se révèlera plus frondeuse, car il est temps qu’il comprenne certaines choses…
Pour Viola, ce n’est que vers la fin du roman que j’ai ressenti de l’intérêt pour le personnage, lorsqu’elle réalise ce que fait Hitler. Auparavant, son histoire familiale, ses sentiments pour Devlin, sa passion pour le théâtre, n’ont pas su me captiver et me la rendre sympathique.
Pour conclure, je souhaite donner un avis assez favorable car j’ai lu ce livre avec plaisir, toujours curieuse des pages à tourner. J’ai aimé le côté froid et angoissant des romans d’espionnage et cette fin qui annonce des actes de résistance.
J’espère ne pas être déçue par le tome à venir…
A suivre !
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D’autres billets chez AcrO, Dionysos,

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Hamlet

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L’Elue

l'ElueL’Elue
Lois Lowry

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Kira qui était orpheline de père, vient de perdre sa maman, et son kot, sa maison, a brûlé avec toutes ses possessions. Handicapée depuis sa naissance d’une jambe difforme, personne ne veut l’accueillir et presque tous désirent l’envoyer dans la forêt où elle sera dévorée par des bêtes féroces ; hors des limites, nul n’ose s’y aventurer, sauf les chasseurs pour ramener du gibier. Ce monde, régi par un conseil de douze hommes qui établissent des règles strictes, élimine les faibles de la communauté, une société construite après la Catastrophe. Chacun a sa place et celle de Kira était auprès de sa mère dans l’atelier de tissage où elle excellait dans son rôle d’ouvrière.
Convoquée au Palais du Conseil, seul vestige des anciens temps, Kira se retrouve devant les douze Seigneurs en tant qu’accusée. A ses côtés, Vandara l’accusatrice convoite ses terres. La malformée subit le jugement avec beaucoup de dignité et pour ne pas contrarier les Sages, elle accepte un défenseur en la personne de Jamison, un homme de la génération de son père.
Tout en reconnaissant son statut d’orpheline et d’handicapée, Jamison informe l’assemblée du don de Kira. Elle produit un tissage et des broderies d’une qualité exceptionnelle comme on n’en a jamais vu jusqu’à aujourd’hui. Son travail n’est pas simplement d’une finesse absolue, il est magique. L’étoffe vit, se remplit de lumière, danse, évoque des histoires…

Sauvée… Grâce à son don, Kira est épargnée. Jamison la prend sous sa tutelle, l’installe dans une chambre spacieuse du palais, riche d’un confort qu’elle n’a jamais connu, et lui confie une tâche. Pour débuter, on lui remet un ouvrage d’une rare préciosité. Elle le connait bien pour l’avoir vu tous les ans entre les mains de sa mère. C’est la robe du Chanteur qui raconte la genèse de son peuple avant la Catastrophe. La restauration des vieux fils passe aussi par l’élaboration d’écheveaux. La teinture est un art qu’elle ne maîtrise pas tout à fait et c’est chez Annabella, une vieille femme, qu’elle va poursuivre son apprentissage, à l’élaboration d’un jardin de couleurs ; entre fleurs et racines.

Voisin mitoyen de sa chambre, elle fait la connaissance de Thomas, un garçon de son âge doué pour la sculpture, qui passe son temps à produire des pièces de remarquables factures. Orfèvre talentueux, lui aussi entretient une parure du Chanteur ; sa canne.
Kira ne pouvait rêver d’avenir plus enchanteur ! Surtout lorsque Jamison autorise Matt et son chien Branch à s’installer avec elle. Matt est le frère qu’elle aurait aimé avoir, un gosse débrouillard, fidèle, qui joue a être son chevalier protecteur.
Retracer les dessins érodés, insuffler encore du nerf au tissage, n’est pas le seul objectif qu’on lui destine, et quand l’énigmatique Jamison lui en parle, transfiguré, elle en ressent toute l’exaltation. Elle va devoir écrire leur avenir. Sur un pan de la robe, vierge de toute trace, elle va entreprendre la vision de leur monde ; l’actuelle et la future.

Chez Annabella, Kira se passionne pour la science des teintes dont une est difficile à trouver, le volubilis qui donne le bleu. Matt s’engage alors à le lui trouver et quitte l’enceinte protégée pour s’aventurer dans la forêt. Inquiète, Annabella cherche l’amitié de Thomas et échange avec lui des confidences. C’est lors d’un de leurs rendez-vous nocturnes qu’ils perçoivent les pleurs d’un enfant dans les sous-sols du palais…

Pourquoi enferme-ton un enfant ? Quelle est cette malédiction qui semble frapper les enfants dotés d’un talent particulier ? Et si le palais n’était qu’une prison ? En cherchant des réponses à ses questions, Kira découvrira des secrets bien enfouis et la cruauté des Seigneurs qui les dirigent.

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Ce livre est le deuxième tome d’une tétralogie dystopique qui débute avec « Le Passeur ». L’auteur a imaginé un monde reconstruit après une apocalypse, qui subit la dictature des castes dirigeantes et honore la mémoire des anciens temps. Aucune faiblesse n’y est admise, le savoir n’est que parcimonieusement offert. Dans cette histoire, Kira ne sait pas lire et son univers ressemble à un royaume moyenâgeux avec sa société féodale. Si dans le premier tome les émotions n’étaient pas admises, dans cette suite (qui n’en est pas une), l’amitié, l’amour et la fraternité sont des sentiments tolérés. Moins angoissant que le précédent, mais tout aussi mystérieux, le scénario est plus subtil, moins dramatique, et laisse dans sa fin un espoir d’une vie différente. Alors que Jonas était seul, Kira a deux amis, on ne ressent donc pas le poids de la solitude.
« L’élue » est une belle histoire servie par des personnages très intéressants, ambigus, fourbes pour certains, courageux, intègres pour d’autres. L’intelligence de Kira est sa force, c’est ce qui lui permettra d’affronter les desseins les plus noirs. Au jeu des stratégies et des faux-semblants, elle vaincra.
De Jonas à Kira, on peut penser qu’ils vivent dans des communautés voisines et qu’un jour ils se rencontreront… Leurs mondes sont parallèles, communs, et les frontières pas si infranchissables.
Je vous recommande ce livre de la littérature jeunesse qui fut un plaisir de lecture et je me plonge prochainement dans la suite, « Le Messager ».

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