La crique du Français


Mois anglais avec
Lou et Titine
Challenge Petit Bac avec Enna
Une lecture commune avec Fondant-Grignote

 

 

La crique du Français
Daphné du Maurier

 

Au temps de l’histoire de La crique du Français, le littoral des Cornouailles aux falaises escarpées et aux landes sauvages battues par les vents n’était pas beaucoup fréquenté. Quant au petit hameau d’Helford, il était comme un coin perdu au bout du monde.
C’est dans cette région que la belle sulfureuse, capricieuse et inconstante Dona St Columb décide sur un coup de tête de partir avec ses deux jeunes enfants et leur nounou, pour son domaine de Navron.

En quittant Londres, son mari et ses amis, elle fuie une vie ennuyeuse et débauchée. Car à bientôt trente ans, elle se découvre sans rêves, sans désirs, désabusée et très différente de la femme qu’elle aurait aimé être.
Lorsqu’elle arrive dans le manoir familial où elle n’était pas attendue, elle est accueillie par William, le successeur du vieux régisseur et trouve une demeure en sommeil, pleine de poussière. L’atmosphère des lieux respire un certain mystère et semble porter les promesses d’une vie plus légère et plus saine, sans les miasmes de la capitale et les beuveries de ses fréquentations. Désertée par sa domesticité durant l’absence des propriétaires, elle se remet à vivre lentement.
Sous le regard énigmatique et ironique de William, Lady St Colomb s’acclimate à la douce ambiance de l’été en batifolant dans le jardin avec ses enfants et en menant une existence de bohémienne. Débraillée, enivrée de soleil, alanguie, elle apprécie la solitude et le calme à leur juste valeur. Mais cette quiétude est compromise par l’arrivée de son voisin, Lord Godolphin, qui vient lui présenter ses hommages et l’entretenir d’un sujet important. Il souhaiterait avoir le soutien de son mari pour la traque d’un dangereux pirate qui pille la côte. Le Français les nargue depuis trop longtemps et il serait bon que la justice l’appréhende définitivement.
Intriguée par l’affaire, attirée par le sel de l’aventure et l’aura de ce bandit, Dona se met à surveiller la conduite équivoque de William qui pourrait être de connivence avec lui. Décidant un jour de le suivre discrètement, elle est menée dans une crique près de son domaine, où elle se fait kidnapper et embarquer sur le bateau pirate.
Rudoyée gentiment, juste pour pimenter le rapt, elle se retrouve face au Français, un homme au regard sombre et au charme dévastateur… Étrangement, il l’attendait. Étrangement, tout lui semble normal et naturel, comme si elle avait déjà vécu la scène.

A compter de cet instant, l’existence de Dona va connaître bien des changements ! D’inconséquente, sa vie est happée par un vent de liberté et de passion, car durant un petit intermède en mer sur le bateau La Mouette et sur terre à Navron, les aventures, romanesques et périlleuses, vont s’enchaîner jusqu’à la venue de son mari accompagné de Lord Rockingham, un libertin qui veut la conquérir de gré ou de force.

Au début du roman, l’auteur attribue à l’embouchure d’Helford, le chenal qui conduit à la crique, mille parfums et couleurs, du mystère et de la magie. Cette parcelle de Cornouailles sera le théâtre d’un bel amour, de combats épiques, d’évasions et de malheureuses destinées. Dona devra choisir entre sa vie insipide d’épouse et de mère et une vie exaltante avec l’homme qu’elle aime.

Daphné Du Maurier a implanté son histoire dans une région qu’elle aimait et qu’elle a choisie pour d’autres romans. Récit historique d’aventure et d’amour, elle a attribué à ses héros des caractères forts et nobles, épris de liberté et de justice. On le sait maintenant, elle n’était pas pleinement épanouie aux côtés de son époux et on peut imaginer que le choix qui est soumis à Dona à la fin du roman, elle se l’ait posé aussi un jour…
Je vous recommande cette lecture captivante, très romantique qui n’est aucunement surannée et affectée.

« – En Bretagne, il existe une maison, dit-il, où une fois, vivait un homme, nommé Jean-Benoît Aubéry. Il se peut qu’il y retourne, et recouvre les murs nus de sa demeure de dessins d’oiseaux, de portraits de son mousse. Mais à mesure que passeront les années, ceux-ci pâliront et s’effaceront.
– Dans quelle partie de la Bretagne se trouve la maison de Jean-Benoît Aubéry ? demanda-t-elle.
– Dans le Finistère, ma Dona, répondit-il. Ce qui signifie, la fin de la terre.
Et Dona évoqua les falaises rousses, l’arête déchiquetée du promontoire, le grondement des vagues déferlant contre les rochers, le cri des mouettes, le soleil ardent frappant les falaises, desséchant, brûlant l’herbe rase, ou le doux vent d’ouest, tout enveloppé de brouillard et de pluie.
– Comme un éperon de roches dentelées, elle avance dans l’Atlantique, dit-il. Nous l’appelons la pointe du Raz. Aucun arbre, aucun brin d’herbe n’y poussent. Jour et nuit, elle est battue par tous les vents. Au large, non loin, deux marées se rencontrent ; sans cesse, perpétuellement, le ressac y bouillonne, dans un formidable rejaillissement d’embruns et d’écume… »

 

 

 

Pointe Blanche


Mois anglais avec
Lou et Titine
Challenge Petit Bac avec Enna

 

 

Pointe Blanche
Les aventures d’Alex Rider, Tome 2
Anthony Horowitz

 

New-York,
Le milliardaire Michael J. Roscoe s’imaginait être en sécurité entouré d’anciens agents du FBI, dans sa voiture blindée et dans ses bureaux aux portes ultra sophistiquées avec détecteurs d’empreintes. Mais Roscoe meurt en tombant d’une cage d’ascenseur trafiquée par Le Gentleman, un tueur à gage au service du plus offrant. La mort se voudrait être un accident, toutefois des doutes sont émis du côté des services secrets du MI6 qui étaient en contact avec lui pour une affaire concernant son fils Paul.

Londres,
De retour dans son collège après deux semaines d’absence, Alex Rider se découvre étranger à tout ce qui faisait sa vie avant son enrôlement forcé dans les services secrets et l’assassinat de son oncle. Alors que tout le monde le pensait terrassé par la grippe au fond de son lit, il était à déjouer le complot d’un riche industriel mégalomane.
Mais très vite, suite à une petite bêtise qu’il commet en arrêtant des trafiquants de drogue, Alex se retrouve à nouveau face à Mr Blunt le directeur des opérations spéciales du MI6 qui lui demande d’effectuer une deuxième mission.
Cette fois-ci, Alex doit se faire passer pour le fils rebelle de Sir David Friend un riche homme d’affaire, et intégrer un pensionnat français à la frontière Suisse, le château de Pointe Blanche.
Suite à l’assassinat de Roscoe, c’est au tour d’un ex membre du KGB et chef des services secrets Viktor Ivanov de mourir dans l’explosion de son bateau. Un lien réunissait les deux hommes, leurs fils Paul et Dimitri, tous deux élèves dans la même école qui reconditionne les enfants récalcitrants des hommes les plus influents du monde.
Après une semaine dans la famille de Sir David pour s’imprégner de son rôle, Alex s’envole dans un hélicoptère avec Mme Stellenbosh, l’adjointe du Dr Hugo Grief, le directeur de Pointe Blanche, qui le mène dans cette forteresse perdue dans la montagne. Vieille institution qui fut tour à tour un château, un asile pour aliénés et la demeure de vacances pour des dirigeants nazis, ce fief gardé par des hommes armés devient une prison.
A peine arrivé, Alex comprend que sa mission va se révéler très compliquée… Et ce ne sont pas les simples gadgets de Mr Smithers qui vont l’aider à s’en sortir !
Qui est Grief et quel est son but ?

Sans vouloir dévoiler la trame de l’histoire, sachez qu’Alex va être confronté à un médecin, adepte des théories aryennes sur une race pure, qui a travaillé toute sa vie sur le génome et le clonage.
Avec un héros aussi courageux et sympathique, un méchant horrible et une intrigue bien menée, pleine d’action, cette suite est un épisode bien plus intéressant que le précédent (Strombreaker) et augure d’une série qui captivera le jeune lecteur.
Alors… à suivre !

 

 

 

 

La maison vide

logo petit-bac-2019Challenge polars de Sharon
Challenge mysteries de Lou
Challenge Petit Bac d’Enna – Catégorie adjectif

 

 

La maison vide
Le retour de Sherlock Holmes
Arthur Conan Doyle

 

John Watson reprend ses écrits dans « Le retour de Sherlock Holmes » après l’histoire « Le dernier problème » qui clôt « Les mémoires de Sherlock Holmes », car son ami le grand détective n’est pas mort dans les chutes du Reichenbach…

Dans cette nouvelle, il commence par nous raconter l’assassinat d’un jeune aristocrate dans le bureau de sa demeure de Park Lane (Tué par balle dans une pièce fermée de l’intérieur…). Ronald Adair était le deuxième fils du comte de Maynooth, un homme influent et riche. De Ronald, tous les témoignages s’accordent à dire qu’il était très honorable et qu’il n’avait aucun vice. Il avait les loisirs respectables d’un jeune homme de son âge et appartenait à quelques cercles de jeux très sélects qui n’avaient à lui reprocher aucune immoralité. Le mystère autour de ce crime reste une grande énigme que Scotland Yard n’arrive pas à résoudre et c’est dans ce genre de chroniques criminelles que Watson regrette le plus son ami. Il aurait aimé le voir se torturer les méninges et l’entendre énoncer des évidences qu’aucun autre enquêteur n’aurait soulevées.
En sa mémoire, il décide de se rendre sur place afin de relever quelques indices mais ne découvrant rien il s’en retourne chez lui bredouille, quand il heurte par mégarde un vieux monsieur qui tient une boutique de livres dans le quartier. Ce fait anodin est toutefois très important à souligner car ce personnage ne tarde pas à venir le voir à son cabinet et à dévoiler sa réelle identité… Le vieux bibliophile est Sherlock Holmes !

Après avoir été sévèrement étourdi par cet incroyable évènement, Watson retrouve ses esprits pour entendre son très cher ami lui raconter l’histoire de son duel avec Moriarty, le plus grand criminel de son temps. Nous apprenons alors que pour fuir les complices mafieux qui ont juré de l’assassiner, Holmes a dû se faire passer pour mort et partir dans les quatre coins du globe, du Tibet jusqu’en France, durant ses trois dernières années.
Sans perdre de temps, il emmène Watson dans une vieille maison abandonnée de Baker Street dont les fenêtres donnent sur celles de leur habitation qu’il a réintégrée depuis peu.
Alors… dans les pas de son ami, Watson a matière à se questionner. Quelle est le lien qui relie Holmes au meurtre de Park Lane ?

C’est dans un souffle de soulagement que nous lisons cette résurrection, éditée en 1903 dans The Strand Magazine. Avec cette intrigue du « retour », nous retrouvons Mme Hudson et l’inspecteur Lestrade qui participent également à l’enquête en assistant Sherlock Holmes pour arrêter le bras droit de Moriarty, le colonel Sebastian Moran. Plus qu’une histoire policière qui n’a pas un impact retentissant, cette nouvelle d’une grande théâtralité est très bien construite car elle pioche certains de ses indices dans les écrits précédents.
Humour, frissons et émotions… je ne peux que vous recommander !

Un billet sur la série Granada avec Jeremy Brett, de Belette

 

 

 

Christmas pudding


Des lectures de Noël
Littérature anglaise avec Titine

 

 

Christmas pudding
Nancy Mitford

1930, Londres et le Gloucestershire,

En cette fin de décembre, pour les fêtes, la campagne du Gloucestershire va être le théâtre de nombreuses farces satiriques qui se joueront entre deux imposantes demeures, celles de Lady Bobbyn et de Madame Amabelle Fortescue.
Pour nous aider à situer les seize personnages principaux, Nancy Mitford nous dresse leurs portraits dès les premières pages qui décrivent avec finesse et piquant une société bourgeoise nantie d’un snobisme déconcertant et d’une ringardise déprimante. Deux, voire même trois générations vont se confronter ; les aînés qui sont bien imprégnés des heures glorieuses du passé et qui s’enlisent dans les conventions de leur milieu et les jeunes qui sont avides de plus de liberté, de bêtises, d’anticonformisme et de modernité.

Paul Fotheringay, ancien disciple d’Eton, a décidé de devenir écrivain. Son premier roman voudrait être une tragédie qui raconte les déconvenues romanesques d’un jeune homme, mais, à son grand désespoir, les critiques littéraires et les premiers lecteurs en ont fait le livre le plus divertissant de l’année, saluant la drôlerie de ses écrits en pensant à tort qu’ils sont une bouffonnerie des jeux amoureux. Incompris, déshonoré, Paul aurait aimé être réconforté par la demoiselle qu’il courtise, Marcella, seulement la jeune bécasse, superficielle et égocentrique, n’est d’aucun soutien. C’est donc vers une amie et confidente, Amabelle Fortescue, qu’il épanche sa peine. Cette femme intelligente, pétillante et très estimée, lui conseille de rebondir sur ce semi échec et d’écrire un nouveau livre. Alors, après réflexions et avec un certain entrain, Paul jette son dévolu sur une poétesse du siècle dernier, Lady Maria Bobbin.
Afin d’être au plus juste dans ses écrits, il fait des démarches auprès de ses descendants installés dans le Gloucestershire, pour avoir le droit de consulter son journal intime, mais sa demande reste vaine car la Lady Bobbin actuelle voit en Paul un auteur comique qui ne servirait pas le souvenir de l’ancêtre… Toujours bien aiguillé par Amabelle qui connaît la famille Bobbin, Paul décide de taire sa réelle identité et de se présenter à Lady Bobbin en tant que précepteur pour son fils Bobby, un jeune homme de dix-sept ans qui suit ses études à Eton et qui, durant les vacances de Noël, a grandement besoin d’une remise à niveau.

Ainsi commence le roman. D’une part, nous avons la maison de Lady Bobbin et d’autre part à quelques distances, nous avons la maison qu’Amabelle loue pour les fêtes. De l’une à l’autre, nous participons à l’arrivée des invités venus passer Noël et à un chassé-croisé de leurs visites, ainsi qu’à un chassé-croisé des sentiments.
Il serait bien trop long de vous expliquer qui est qui, qui fait quoi, mais sachez que le lecteur n’éprouve aucun ennui à lire l’ennui des personnages qui se donnent de l’importance jusqu’au ridicule. C’est riche et théâtral, ironique, ça brille de quiproquos, de goujateries, de bêtises et de suffisance. Lady Bobbin est une terrienne qui gère son patrimoine et sa famille à la baguette. En invitant la famille elle accomplit son devoir de chef, mais il ne faut point y mettre de plaisir.

Fille de cette aristocratie trop élitiste, hédoniste, chancelante et gâtée, Nancy Mitford raconte si bien ce qu’elle a vécu ! Sans indulgence, elle peint au vitriol le portrait de son époque et dénonce la condition de la femme dans cette société. Une femme se devait de faire un bon mariage et en oublier l’amour.
Je vous conseille grandement ce livre, à lire juste avant Noël pour le vivre pleinement. La demeure de Lady Bobbin est pleine de houx, on joue et on boit du champagne. Son Noël réunit le faste païen et la rigueur religieuse.

A recommander !

D’autres billets chez Belette,

Tableau peint par Joseph Kleitsch en 1928

 

 

La dame en noir

Octobre, challenge Halloween avec Lou et Hilde
Challenge thrillers avec Sharon

 

 

La dame en noir
Susan Hill


En pleine nuit de Noël, Arthur Kipp, le narrateur, écrit un épisode tragique de sa vie pour qu’une fois pour toutes, il puisse en être exorcisé.

La veille c’était fête, entouré des gens qu’il aime, dans la maison qu’il a acheté avec sa femme Esmé. Il a été séduit par La Moinerie au premier regard, même si ce sentiment avait été partagé aussi par un brin de répulsion, car cet isolement lui rappelait une autre demeure. Tableau de bonheur familial, parfaite sérénité, les enfants de sa femme, les petits-enfants, de la bonne humeur, les chamailleries, les regards attendris et bienveillants, le réveillon s’était annoncé doux jusqu’à l’heure des histoires au coin de l’âtre. Des histoires pour rire, des histoires pour frissonner, chacun était allé à raconter une petite chronique à faire peur jusqu’au moment où on l’avait prié d’en narrer une à son tour. « Vous devez connaître au moins une histoire de fantômes, cher beau-père ! Tout le monde en connaît une… ». Qu’ont-ils alors pensé lorsque après avoir bougonner un « Navré de vous décevoir, mais je n’ai rien à raconter ! », il était sorti de la pièce comme une tornade ? A coup sûr, il avait définitivement plombé la soirée !
En cette nuit de Noël, il se sent prêt à dévoiler son tourment, à confier par écrit ses douleurs et ses peines ravivées. De repos depuis cette époque, il n’en a jamais eu.

Jeune notaire dans un grand cabinet, son employeur l’avait envoyé dans une campagne sur la côte nord-est, plus précisément dans le petit village pittoresque de Crythin Gifford, pour mener à bien la succession d’une vieille femme, Mme Alice Drablow du Manoir du Marais, et assister à son enterrement. Quatre-vingt-sept ans, excentrique et désorganisée, Mr. Bentley lui avait dit qu’il n’en aurait pas plus de deux jours pour classer le dossier et que le grand air ne pouvait que lui faire du bien.
Avec humour, Arthur avait pensé que ce comté ne devait pas être comme tous les autres. Pour y arriver, il avait dû passer dans le Tunnel Ouvre-Gueule, puis à la Chaussée des Neuf Vies pour arriver aux Marais aux Anguilles. C’était l’automne, le ciel était lourd, presque un temps de neige, et le brouillard marin très épais. Lorsqu’il était arrivé à bon port, il avait découvert une nature sauvage cernée par les marais et des gens taiseux, fuyants. Et lorsqu’il s’était rendu au cimetière pour la sépulture, il s’était senti happé par l’atmosphère plombante. Peu de gens étaient venus se recueillir dans le petit cimetière, il avait pu les détailler aisément, jusqu’au petit groupe d’enfants qui s’était tenu derrière le grillage, leurs regards fixes sur l’enterrement. Quand il s’était arrêté sur la silhouette d’une femme enveloppée de noir, il avait été pris d’un malaise. Dans ses habits de deuil de crêpe noir, la jeune femme semblait venir d’un autre temps. Le visage émacié, le teint blanc, elle paraissait malade. Aussitôt, il avait voulu lui venir en aide et avait demandé à son voisin l’identité de cette inconnue, mais apparemment, il avait été le seul à l’avoir vue.

Pour se rendre au manoir de la défunte, il avait dû prendre une carriole tirée par un cheval et surveiller les marées car ce n’était qu’à marée basse qu’on pouvait accéder à ce petit îlot coupé du monde. Sur place, il avait découvert une belle maison à la décoration désuète, suspendue dans une dimension intemporelle et poussiéreuse. Perdu dans ses contemplations et les liasses de papiers en tout genre, il n’avait pas vu le temps passer, et ce n’était qu’en entendant un bruit étrange qu’il s’était aperçu que le jour avait faibli.

En s’épanchant sur le papier, Arthur se souvient peu à peu de tous les détails et de ses impressions. Sa solitude, le vent, les mouettes, un sentiment d’abandon, la nuit… et le cri d’un enfant.

Il avait voulu partir à la rencontre de la carriole du taciturne Keckwick, et s’était vite perdu, obligé de faire demi-tour se mettre à l’abri dans la maison. Il avait eu la sensation qu’on l’observait, que quelqu’un le poursuivait et il avait eu la vision de la femme en noir dans le brouillard épais comme la poisse, ainsi que celle cauchemardesque d’un enfant qui se noie. C’est ce soir là qu’il avait perçu les premiers signes maléfiques et qu’il avait prié pour quitter cet endroit pour rentrer chez lui, avec une certitude bien ancrée que cette maison était hantée et qu’il était déjà prisonnier de sa malveillance.

Mais était-ce déjà trop tard ? Une fois que la Dame en noir apparaît, la malédiction s’abat. Les gens de Crythin Gifford le savaient bien, eux qui continuaient à pleurer leurs peines…

C’est avec une petite appréhension que j’ai commencé ma lecture. Les histoires fantastiques de fantômes et de damnation ne sont pas celles que je préfère ! Elles ont une dimension surnaturelle plus effroyable, certainement due à leur immatérialité. Avant même que l’auteur précise son intrigue gothique, on devine la malédiction et c’est avec angoisse qu’on suit sa progression. Les évènements s’annoncent petit à petit et font monter l’anxiété. Le grenier, le boudoir, la nurserie, le fauteuil à bascule, les portes closes qui s’ouvrent seules… tout est mis en scène d’une main de maître ! Rien d’original dans la trame, mais ça fonctionne, on a peur.
Ce n’est pas la première fois que je lis un roman de Susan Hill, deux lectures un peu décevantes qui n’ont rien à voir avec celle-ci qui m’a plu. Et dans les trois, l’auteur nous entraine dans des lieux isolés noyés par le brouillard, avec des nuits pour le théâtre de nos cauchemars, et des esprits qui pénètrent notre monde pour demander leurs tributs.
L’histoire a été adaptée au cinéma et au théâtre. Pour l’adaptation cinématographique avec Daniel Radcliffe dans le rôle d’Arthur, le scénario n’a de commun avec le livre que la toile de fond car ni le début, ni la fin sont semblables. Par contre, l’ambiance, les décors et les couleurs sont tels que je me les ai imaginés.

Une bonne histoire à lire un soir d’Halloween !

 

 

 

A l’aveuglette


Juin en Angleterre avec Lou et Cryssilda
et
une année en Angleterre avec Titine

 

A l’aveuglette
Patricia Wentworth

 

Pour rendre service à son amie Ivy Hodge, Flossie Palmer accepte de se faire passer pour elle durant un mois chez Miss Rowland, où elle travaillera comme domestique. Dès le premier jour, la cuisinière l’informe des us draconiens de la maison, car toutes les tâches sont orchestrées à heures fixes et les rituels sont immuables. Miss Rowland étant malade et alitée, rien ne doit venir la perturber. Seule son infirmière personnelle fera le lien entre elle et la domesticité.
Le soir même, après avoir apporté le chocolat chaud, Flossie s’aventure dans un salon où elle admire tout le décorum. Les tentures en velours, les objets, le piano et l’immense miroir à l’encadrement surchargé de dorure.  Mais en poussant sa visite dans les profondeurs de la pièce, elle s’aperçoit que le miroir a fait place à un trou béant et que de cette bouche noire en sort un homme à la tête ensanglantée et au regard cruel. L’épouvante est telle que Flossie s’enfuie de la maison en courant…

Miles Clayton se retrouve sans argent après s’être fait voler juste avant d’arriver à Londres. Secrétaire particulier et homme de confiance d’un riche homme d’affaire New-yorkais, Mr. Macintyre, il a été mandaté pour rechercher une jeune fille de dix-neuf ans dont il ne connaît ni le nom, ni le prénom. Nièce et future héritière de son employeur, il n’a pour s’orienter qu’un vieux courrier, une adresse et le nom de la personne qui les hébergeait, elle et sa mère, vingt ans auparavant.

En pleine nuit, Flossie et Miles se retrouvent prisonniers d’un épais brouillard, incapables de faire un pas de plus. A l’abri dans l’embrasure d’une stèle, tous deux vont lier connaissance ; Flossie racontant le pourquoi de sa fugue et Miles expliquant sa mission. Miles la sermonnant d’être partie sans chercher une explication sur la fantasque apparition et Flossie se moquant de son impossible affaire qui s’annonce pire que de chercher une aiguille dans une meule de foin.
Rapprochement éphémère, au lendemain matin chacun s’en retourne à sa vie sans songer qu’un jour ils se reverront. Et c’est lors d’un dîner que tous deux auront la surprise de se rencontrer à nouveau ;
l’un en tant que convive, l’autre en tant que serveuse…

Pris en charge par un vieil ami, Ian Gilmore, agent au ministère des Affaires étrangères, Miles commence son enquête en mettant des annonces dans les journaux et Flossie qui a réintégré la maison de sa tante qui l’a élevée, apprend que son amie Ivy est entre la vie et la mort depuis qu’on a repêché son corps dans la Tamise. En retrouvant Miles, Flossie n’hésite pas à lui en parler...

Chez Miss Rowland, une nouvelle domestique a pris la place. Kay Moore, une jeune orpheline, semble tout aussi aventureuse et émotive que Flossie car en voyant la vieille dame pour la première fois, un malaise s’empare d’elle, et lorsque la nuit  d’étranges bruits la réveillent, elle ne manque pas d’aller fureter dans les couloirs. Elle découvre alors que les communs où logent les domestiques sont fermés à clef et qu’il lui est impossible de circuler ailleurs.

Flossie, Kay, Miles et une pléthore d’autres personnages sont pris dans une toile qui les mène tous vers une même histoire et un collier de perles noires. Des chassés-croisés providentiels, telles des synapses, les mettent en relation dès les premiers paragraphes et donnent un rythme impétueux, mais aussi théâtral et alambiqué. Ce n’est que dans la dernière partie que les intrigues prennent du sens, lorsque les mystères se dévoilent.
Qui est Miss Rowland ? Qui est l’homme passe-miroir ? Où est l’héritière ? et tant d’autres questions que l’on se ressasse…
Pour ce roman, Patricia Wentworth a été publiée en 1935. Elle plonge le lecteur dans une ambiance très anglaise du début du XXè siècle et décrit une classe ouvrière qui se montre moins timorée avec la bourgeoisie, plus impertinente. Un peu de romance et de noirceur gothique étoffent une intrigue policière assez plaisante. Il me plairait donc bien de lire d’autres livres de l’auteur…
A suivre !

Tableau de Albert Braitou-Sala

 

 

La chorale des dames de Chilbury


Challenge « Une année in England » de Titine
Un livre offert par Babelio et les Éditions Albin Michel

 

 

La chorale des dames de Chilbury
Jennifer Ryan

 

Mars 1940, des maris et des fils sont partis à la guerre depuis six mois, et d’autres s’apprêtent à le faire. L’Angleterre s’engage avec la France à ne pas signer d’armistice et Churchill, qui n’est pas encore Premier ministre, essaie de galvaniser le gouvernement et le peuple britannique ; la « guerre totale » ne fait que commencer.

Dans le petit village de Chilbury, dans le Kent, tout le monde se réunit pour l’enterrement du fils et héritier du général Winthrop. Edmund Winthrop, jeune homme de vingt ans, mort dans un sous-marin en mer du Nord, avait le tempérament violent de son père, alors les bonnes âmes qui se sont rassemblées autour de son cercueil n’ont que peu de peine et pensent plus à ce que le pasteur leur a annoncé : Les hommes n’étant plus, la chorale de la paroisse est dissoute.


Dans son journal intime, Mrs. Tilling raconte la chorale, la guerre, son fils David qui part en France, son emploi d’infirmière qui va beaucoup l’occuper, et passe en revue certains habitants de Chilbury, dont la pauvre Mrs Winthrop qui pleure son fils, entourée de ses deux filles, Venetia, Kitty, et de son mari le général, toujours aussi rigide, insensible et rageur.
Nous apprenons à les connaître un peu plus avec les lettres de Miss Edwina Paltry, la sage-femme de Chibury, qu’elle adresse à sa sœur, les lettres de Venetia à sa meilleure amie qui a quitté le village pour Londres et les écrits dans leurs journaux intimes de Kitty et Silvie. A chacune son ton, des confidences sur leurs situations, leurs amours, leurs attentes, leurs visions de la guerre, des commérages avec les petits secrets honteux des uns et des autres et les problèmes de la chorale. Elles ne peuvent vivre que l’instant présent, sans trop oser se projeter vers l’avenir. Et lorsque Miss Primrose Trent arrive pour enseigner la musique à l’université de Litchfield, c’est comme si Mary Poppins venait pour tout régler… Une Mary Poppins fantasque et pleine d’entrain qui se désole de voir qu’il n’y a plus de chorale : « Ah, mais c’est très dommage, enfin ! Dissoudre une chorale ! Dans un instant pareil ! »… Une chorale insufflerait de la joie et unirait les femmes dans…

un instant pareil.

Le 15 avril, une note affichée à la mairie annonce que la chorale reprend du service sous la direction de Miss Trent et toutes répondent présentes. Même Mrs. B., pompeuse et condescendante, qui reste scandalisée de voir que le pasteur a cédé trop facilement à tant d’enthousiasme ! L’épicière Mrs. Gibbs, Hattie la jeune institutrice qui va bientôt accoucher, l’organiste Mrs. Quail, des dames du SVF, le Service Volontaire Féminin, Mrs. Tilling, Miss Paltry, Venetia, Silvie et Kitty. Toutes là, à chanter et à faire vibrer la voute de l’église dans un même élan.

Avec des personnalités si complexes et affirmées, et des priorités différentes, il y a beaucoup à dire !
Mrs. Tilling est une veuve que tout le monde apprécie, honnête et bienveillante, à la fois forte et fragile, qui se partage entre le dispensaire de la paroisse et l’hôpital. Son fils David vient de partir, la laissant seule et angoissée. Pour loger le personnel militaire, une chambre de sa maison a été réquisitionnée et elle loue une petite chambre au colonel Mallard, le nouveau responsable du centre de Litchfield. Dans son journal, elle narre leur cohabitation qui débute bien froidement. Elle le trouve glaçant, il la trouve petite souris grise.
Miss Paltry est la sage-femme du village, une femme aigrie et de peu de foi. Dans la correspondance qu’elle entretient avec sa sœur, pour qui elle a une grande affection, elle parle d’un pacte qu’elle a passé avec le général Winthrop, qui pourrait leur assurer un meilleur avenir et une revanche sur leur passé.
Venetia Winthrop est une jeune fille de dix-neuf ans. Elle profite de sa beauté en jouant les séductrices auprès de la gente masculine et charme tous ses amis d’enfance. Égocentrique, elle narre surtout à son amie Angela les efforts qu’elle fait pour capter l’attention de Mr. Alastair Slater qui semble insensible à ses appâts. Plus qu’un simple badinage venant d’une gamine effrontée, c’est le jeu d’une tigresse qui a fait le pari de le conquérir. Artiste peintre, poète et philosophe, venu en villégiature à Chilbury, Mr. Slater est un homme étrange qu’on pourrait considérer de lâche et peut-être même de malhonnête. Alors que tous les jeunes gens se montrent patriotes en partant combattre les Allemands, lui se contente d’arpenter la campagne et de jouir des mondanités. Mais comme Venetia le précise à plusieurs reprises, Mr. Slater est un être obscur, à multiples facettes.
Kitty est la benjamine de la fratrie Winthrop, une fille franche, un peu frondeuse, qui se voudrait être un esprit libre. Assez mûre pour son âge, elle aime dire à tout le monde qu’elle a déjà quatorze ans, alors qu’elle n’en a que treize. Amoureuse depuis longtemps d’Henry, un ami de sa sœur, elle s’imagine que ses sentiments sont partagés et se voit déjà mariée à lui. Rêveuse et romanesque, Kitty désire aussi devenir chanteuse. Dans son journal, elle découpe ses écrits par chapitres. La guerre, son horrible sœur Venetia, la chorale, sa famille et Chilbury. Intelligente, elle a assez de pertinence et d’intuition pour définir la nature humaine. Elle donne aux gens des couleurs qui vont des tons les plus doux aux tons les plus sombres avec des nuances ; « noir comme la suie, et noir comme un ciel sans étoiles ».
Silvie est une petite réfugiée de dix ans, d’origine juive, qui a fui son pays, la Tchécoslovaquie. Confiée aux bons soins de la famille Winthrop, elle est dans un premier temps, une enfant craintive et très malheureuse qui doit apprendre une nouvelle langue et faire confiance à des étrangers. C’est Kitty qui lui a conseillé de tenir un journal dans lequel elle pourrait s’épancher et libérer un peu du chagrin qui l’étreint. Moins bavarde que sa nouvelle amie, peu assurée, elle va petit à petit s’épanouir, rapporter son quotidien et parler de la guerre. Si elle sait déjà qu’elle ne reverra plus ses parents internés dans un camp, elle garde l’espoir de retrouver son petit frère.

De la première page à la dernière, nous passons sept mois à Chilbury. Tout est rationné, la nourriture, les vêtements, l’électricité. Les femmes se dévouent et souffrent des pertes qu’elles subissent. Et puis fin juillet, suivant les aspirations d’Hitler qui se voit envahir le Royaume-Uni, ce sont les opérations aériennes ennemies qui détruisent une partie de Chilbury… A compter de ce jour, pour certaines personnes, la solidarité ne sera plus un vain mot. C’est le moment de donner, de faire confiance et de pardonner.
« Ouvrez votre cœur et chantez ! » disait Prim…

C’est sur les souvenirs que lui racontait sa grand-mère, que l’auteur a travaillé. Elle a gardé sa jovialité et sa force pour décrire le plus dur de son histoire. Ce roman, un bel hommage, n’est donc pas un livre triste car il est fait de toutes les espérances, les convictions et le dynamisme des femmes de cette époque qui ont soutenu comme elles le pouvaient, leurs héros. Livre de plusieurs voix, beaucoup de sujets sont abordés qui rendent l’histoire passionnante et le fil conducteur de la chorale donne une belle vivacité. Romantique, intrigante, mâtinée d’humour anglais, tragique, j’espère que vous apprécierez cette lecture que je vous recommande.

 


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