Le rituel

Halloween à Poudlard avec Hilde et  Lou
Billet n°10

 

 

Le rituel
Adam Nevill

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La trentaine passée, Luke, Dom, Phil et Hutch, quatre amis de longue date, ont décidé de se retrouver pour une randonnée de trois jours dans la vallée de Maskoskarsa, en Suède. Mais dans la forêt dense et sombre, sous une pluie drue, le dynamisme enjoué et potache qui était le leur au début du périple, se gâte rapidement lorsque Dom et Phil se blessent. Moins sportifs et plus massifs que les deux autres, ils contraignent Luke, élu chef du quatuor, à modifier leur itinéraire et à abréger leur équipée.
Le nouveau chemin qu’ils empruntent étant aussi rude, sinon plus, et la pluie ne facilitant pas leur avancée, l’ambiance entre eux devient électrique et la forêt, véritable forteresse, se présente de plus en plus inhospitalière. A la tension cauchemardesque qui se profile, s’ajoute des années d’amertume et d’aigreur pour chacun d’entre eux. C’est en cheminant misérablement vers la nuit à la recherche d’un coin pour planter leurs tentes, qu’ils découvrent au dessus de leurs têtes, suspendue à une branche, la grande carcasse d’un animal dépouillé de ses chairs. L’horrible scène est saisissante et leste un peu plus le moral de la troupe qui s’oblige à avancer. Perdus et ne pouvant plus faire demi-tour, les amis continuent malgré la terrible image qui les hante et les questions qu’ils ne cessent de se poser. Qu’elle était cette créature et qui a fait ça ?
L’angoisse monte crescendo quand ils perçoivent à tour de rôle, une forme qui semble les suivre et les surveiller. Lorsqu’ils voient au bout du chemin une petite maison abandonnée, les avis sont une fois de plus divisés ; Luke réticent ne souhaite pas rentrer et les trois autres se bousculent pour se mettre à l’abri sans se préoccuper de l’effraction. Mais qu’auraient-ils pu faire d’autre ?

A l’intérieur c’est noir, très noir, plein d’inscriptions runiques et sataniques, de crânes d’animaux et de crucifix. A l’étage dans le grenier, un autel ou un cercueil, des squelettes et un monstrueux bouc momifié.
A l’extérieur c’est noir aussi et derrière les échos de l’orage, des cris perçants annoncent que leur aventure ne fait que commencer. « La folie guette ceux qui font désormais partis du Rituel »…

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« Promenons-nous dans les bois, pendant que le loup n’y est pas, si le loup y était, il nous mangerait… ». L’auteur qui s’est spécialisé dans les romans d’horreur, a divisé en deux parties son histoire en lui donnant une part fantastique et une part plus concrète. L’une et l’autre suscitent l’effroi et content les vieilles croyances païennes des Vikings et les adorateurs de Satan.
Violent et angoissant, le récit s’implante dans un paysage sauvage et grandiose. On s’écarte du chemin balisé pour pénétrer dans un territoire indompté. La nuit et la pluie accentuent l’hostilité de la nature. La fatigue intensifie les ressentiments et les jalousies des quatre amis. Sur le parcours, les runes antiques gravées dans les pierres délimitent les frontières. Et des charniers exposent toute la monstruosité du scénario. Ainsi la première partie introduit l’histoire qui va s’étendre sur une deuxième partie plus délirante, schizophrène et sanglante. On encaisse et on ne réfléchit plus !

J’ai bien aimé cette lecture, et éventuellement je pourrais la suggérer pour une nuit d’Halloween, mais je reste réservée sur la deuxième partie qui est un peu assommante et poussive.
Ce roman a eu le Prix British Fantasy du meilleur roman d’horreur en 2012.

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Parc national de Muddus

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Le parfum des fraises sauvages


Le mois anglais avec Cryssilda et Lou

Littérature anglaise avec Titine

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Le parfum des fraises sauvages
Angela Thirkell

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Les fraises sauvages ont un parfum de liberté à Rushwater House. Cette demeure imposante de style néo-gothique, construite par le grand-père du propriétaire actuel Lord Leslie, est pleine d’enfants de de petits-enfants en ce début d’été.
Nous faisons la connaissance de cette famille par l’entremise du révérend de l’église St. Mary’s qui les attend pour célébrer l’office du matin. Il nous confie que leurs personnalités sont peu classiques et que Lady Emily, tête de proue, est assurément la plus fantasque.
Nous sommes dans la deuxième période de l’Entre-deux-guerres et le roman ne va raconter que l’insouciance des beaux jours.

Un anniversaire à fêter et un bal à organiser, c’est dans cette ambiance qu’arrive Mary Preston, une nièce du colonel Graham qui est l’époux d’Agnès, la fille cadette des Leslie. A vingt-trois ans, Mary a essayé de s’affranchir de sa mère autoritaire en travaillant dans une bibliothèque, mais une modeste rente et une éducation stricte ont fait qu’elle n’a pas pu aller bien loin. Au contact des Leslie, Mary sort de sa chrysalide et se prend d’affection pour tous les membres de la famille. Ils sont charmants, intelligents, taquins et unis. Lady Emily et son mari ont la générosité du cœur. Après avoir perdu leur fils aîné à la guerre, ils ont surmonté leur douloureuse peine pour le bonheur des autres. De leurs enfants, John est le deuxième de la fratrie. Responsable, sérieux, doux et attentionné, il a connu le malheur de perdre sa femme un an après leur mariage. Le deuil est difficile à vivre, il ne recherche l’apaisement que dans le travail et le bien-être des siens. Après lui, vient Agnès, une mère de famille comblée. De son caractère on retient qu’elle est une sotte gentille et c’est dit avec beaucoup de tendresse. Elle est, elle aussi à sa manière, une originale. Le quatrième, le benjamin, est David. La première fois qu’elle le voit, Mary ne peut s’empêcher de tomber sous le charme de ce diablotin égocentrique qui rêve de faire du cinéma, de travailler à la radio ou d’écrire un livre. Artiste, il insuffle à Rushwater House le dynamisme de sa jeunesse, sa désinvolture et un esprit jazzy. David est aussi le modèle de son neveu Martin qui a dix ans de moins que lui. Martin, fils du fils aîné disparu, est l’héritier du domaine et celui qui va fêter ses dix-sept ans…
Que du monde à tous les étages de la maison !

De la superficialité, de l’extravagance mais aussi beaucoup d’humanité, il semble que le temps ait été suspendu et qu’une sphère protège ce coin de campagne des désolations de l’époque. L’été, c’est aussi la saison des amours. Les roucoulades sont innocentes, les élans timides et seules les pensées vagabondent vers la romance. Mary se met à rêver au parfum des fraises sauvages… et ainsi, permettre à Lady Emily et sa fille Agnès de jouer les Cupidon.
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Ne prenez pas ce livre au premier degré, ni au deuxième, et retenez plutôt le comique de cette satire qui nous est contée. Il est difficile de suivre le fil du scénario car nous avons parfois l’impression que l’auteur nous plonge dans une dimension surréaliste tant les personnages nous paraissent stupides. L’histoire en elle même n’est pas transcendante. De la nurserie, nous passons à table, puis sur les chaises longues du jardin, et les bavardages sont des banalités désopilantes. Mais ce qui élève l’intérêt du roman, c’est la peinture de cette société de la campagne anglaise. La bizarrerie étant dans un mélange de conservatisme et d’anticonformisme fantaisiste de la famille Leslie, des domestiques qui sont à leurs services et des voisins.
Ce livre édité en 1934 est… intéressant !

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Peinture de John Collier représentant Angela Thirkell

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Le couteau sur la nuque


Le mois anglais avec Cryssilda et Lou

Littérature anglaise avec Titine
Policier avec Sharon

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Le couteau sur la nuque
Agatha Christie

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Cette fois-ci, le capitaine Hastings nous rapporte une affaire bien retorse dont le dénouement avait donné beaucoup de mal à Hercule Poirot. « Le petit détective Belge » s’était fourvoyé dans ses déductions et avait orienté l’inspecteur Japp de Scotland Yard sur de mauvaises pistes. La tragédie mettant en scène de grands noms de l’aristocratie et du monde du théâtre, l’intérêt du public avait été maintenu par les nombreux actes qui avaient ponctué l’histoire ; trois meurtres et une pendaison…

Je vais juste vous raconter les premières pages et vous situer dans la chronologie. Hastings est revenu d’Argentine pour quelques temps et Poirot semble un peu s’ennuyer. L’histoire se passe au début de l’été, à Londres, mais il est aussi question de la France et de l’Amérique au fil de l’enquête.

Tout commença au théâtre où Poirot et Hastings étaient venus voir Carlotta Adams, une actrice Américaine à la carrière prometteuse. Ses multiples talents allaient du comique à la tragédie, en passant par des imitations. Parmi tous les portraits qu’elle proposait avec plus ou moins de mordant, il y avait la caricature d’une célèbre comédienne, Jane Wilkinson. La jeune femme en question avait quitté momentanément la scène pour épouser le baron Edgware et, après trois ans d’une union houleuse faite de séparations, elle s’apprêtait à le quitter, clamant à tout le monde qu’elle aimerait en être débarrassée. Ce soir d’avant-dernière représentation, elle était dans la salle à rire des pitreries de Carlotta et à saluer son intelligence et sa finesse.
C’est plus tard dans la soirée au restaurant de l’hôtel du Savoy que Poirot et Hastings rencontrèrent Jane, Lady Edgware, qui était à une table voisine de la leur. Invités à la suivre dans sa suite, elle leur fit part d’une requête en réitérant son vœux le plus cher : « Se débarrasser » définitivement de son mari qui lui refusait toute rupture. Lorsque Poirot avait sursauté en lui faisant la remarque que le terme « débarrasser » définissait une suppression bien plus radicale qu’un divorce, Jane avait répondu en riant qu’elle en avait tout à fait conscience…
La demande voulait que Poirot intercède auprès de son mari pour qu’il lui accorde le divorce le plus rapidement possible car elle était amoureuse du duc de Merton qui était prêt à l’épouser.

Pour les beaux yeux de Jane, pour la sympathie qu’elle suscitait, pour l’extravagance de la mission, ou tout simplement pour se divertir, Poirot accepta et prit rendez-vous avec Lord Edgware qui ne tarda pas à le convier.
De cette rencontre, il en était reparti satisfait et troublé par tant de facilité, car Lord Edgware avait lui aussi émis le souhait d’une séparation définitive et avait parlé d’une lettre qu’il aurait envoyée à sa femme, six mois auparavant à Hollywood, pour lui confirmer son accord. La lettre se serait-elle égarée ?
Cette lettre disparue qui avait dès le début intrigué Poirot, avait été l’un des nombreux points à élucider.

Une enquête ? Le lendemain de l’entrevue, Poirot était sollicité par l’inspecteur Japp pour l’assister dans une enquête. On venait de découvrir Lord Edgware assassiné, un coup de poignard dans la nuque. Ainsi commence l’affaire…

Si les soupçons des policiers désignent la frivole et infidèle Jane, très vite, ils doivent lister d’autres suspects car Jane a une pléthore de témoins irréprochables qui lui servent d’alibi. A qui profite le crime ? Il faut préciser que le défunt était détestable ! Manipulateur et sadique, il était haï par toutes les personnes qui l’entouraient. Sa fille, son neveu héritier du titre et des biens, sa secrétaire, son majordome, l’amant de sa femme ? Il y a de quoi faire ! jusqu’à imaginer la comédienne Carlotta Adams dans le rôle de l’assassin et peut-être même, son ami le comédien Bryan Martin.
Les petites cellules grise d’Hercule Poirot vont beaucoup réfléchir au machiavélisme de l’affaire, le capitaine Hastings essaiera de suivre ses raisonnements et l’inspecteur Japp va en perdre son latin, surtout qu’un deuxième et un troisième meurtres suivront.

Japp désespéré de la tournure de l’enquête se plaint à Hastings du comportement de Poirot :
« – Je l’ai toujours trouvé un peu bizarre, dit Japp. Il a une façon très particulière et très étrange d’envisager les choses. C’est une espèce de génie, je le reconnais, mais on dit bien que le génie se situe à la frontière de la folie et qu’il est susceptible d’y basculer à tout moment. Il a toujours aimé les choses compliquées. Une affaire simple ne le satisfait jamais. Non, il faut qu’elle soit tortueuse. Il n’adhère plus à la réalité. Il joue son propre jeu. Comme une vieille dame qui fait des patiences. Si elle ne réussit pas, elle triche. Lui, il triche au contraire si cela vient trop facilement pour rendre les choses plus difficiles. C’est ainsi que je le vois… »

Ce roman publié en 1933  est la huitième des enquêtes d’Hercule Poirot dont les lectures sont de réels plaisirs ! L’intrigue passionnante est relatée par Hastings et sa personnalité franche, ingénue, bonne et fidèle, donne le ton. Lorsque John Watson rapporte les déconvenues de Sherlock Holmes, il le fait avec beaucoup moins d’indulgence. Hastings vénère Poirot et n’hésite pas à nous le témoigner.
Le dénouement surprend moins que la trame qui est tissée de façon à nous perdre. Il est difficile de sonder les personnages car les apparences sont toujours trompeuses.
Une histoire de plus à recommander !

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Agnès Grey

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Mois anglais avec Cryssilda et Lou

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Agnès GreyAgnès Grey
Anne Brontë

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Pour mieux apprécier ce roman, il faut d’abord se pencher sur la vie de l’auteur. Dans cette histoire, elle est Anne-Agnès qui confie au lecteur des morceaux de son journal mis en scène. Si elle agrémente ses écrits d’une romance fantasmée, bien des passages de ce livre racontent son vécu.
Anne est la cadette de la famille Brontë. A l’âge de dix-neuf ans, elle travaille déjà comme gouvernante ; dans son premier poste, elle n’y restera pas plus de deux trimestres et dans son second, elle y restera quatre ans. Orpheline de mère à un an, elle a vu partir au cours de sa jeune existence, ses sœurs et son frère, morts de la tuberculose. Elle mourra également de cette maladie en 1849, à vingt-neuf ans. Ces décès doivent être précisés car ils ont façonné son esprit. Deuxième point important à souligner, à Haworth, lorsque son père le vicaire Brontë s’est retrouvé seul, il a fait venir sa belle-sœur Elizabeth Branwell pour s’occuper des enfants. Femme aimante, attentionnée, elle avait aussi toute la rigueur et la morale d’une méthodiste. Sévère, elle voulait donner une éducation basée sur « l’effort et l’étude ». De la fratrie, on dit qu’Anne a été la plus sensible à cette pédagogie et on le perçoit bien dans « Agnès Grey » où elle y parle principalement de religion, valeurs et abnégation. Ça peut sembler ennuyeux, mais c’était sa vie, à replacer dans le contexte, époque-lieux-société.
Jeune fille humble et réservée, voire même austère, elle a dû dans le secret de sa solitude, rêver… beaucoup rêver.

Même si Agnès est heureuse avec ses parents et sa sœur Mary, son aînée, elle désire quitter sa maison et devenir indépendante. Pour les femmes de son rang, il n’y a alors que trois emplois qui sont admis par la bonne société, dame de compagnie, institutrice et gouvernante, et c’est sur ce dernier que son choix s’est porté. Gouvernante…
D’abord chez de riches commerçants, les Bloomfield, où elle n’y passe pas une année. La famille entière est pleine de suffisance et de mépris à son égard ; les enfants se montrant la plupart du temps désobéissants, cruels et capricieux. Agnès constate que cette vulgarité et ce pédantisme sont tout simplement un manque d’éducation. De plus, ce n’est pas auprès des domestiques qu’elle peut rechercher du réconfort car elle décèle une discrimination même chez eux. Elle n’appartient ni à l’aristocratie, ni à la bourgeoisie, ni aux classes dites inférieures.
Elle trouve une autre place chez les Murray où elle doit s’occuper de trois jeunes filles. Elle y restera plus longtemps. Autre milieu, autre ambiance, elle apprend à composer, à être transparente, avec ces frivoles superficielles et peu cultivées. C’est dans ces pages qu’Anne exprime la piété et sa spiritualité. Agnès fréquente l’église le dimanche et a de quoi dire sur le recteur Hatfield, un homme infatué et peu sympathique. Jusqu’au jour où un vicaire arrive pour le seconder, Edward Weston…

Dans la première partie du livre, Agnès fait le dur apprentissage de l’enseignement. Elle apprend beaucoup au contact de cette famille de boutiquiers et ce qui aurait pu la blesser ou la décourager, ne fait qu’entériner son émancipation. La deuxième partie raconte son arrivée à Horton-Lodge. C’est plus léger car il y a l’entrée dans le monde de l’aînée des Murray et un bal. Il s’en dégage également de la tristesse, Agnès ne connaîtra jamais cette aisance et cette insouciance. On discerne dans ce faste, une parade factice et très raisonnée. S’en suit des passages sur l’église, la campagne environnante, les balades, le voisinage et les relations amicales, puis l’arrivée du jeune vicaire. Agnès est une personne effacée, peu sûre d’elle. Quand elle rencontre Edward Weston, elle ressent une attirance qui se renforcera par la suite, mais elle ne fera aucun pas vers lui, acceptera tout juste un bouquet de primevères… On peut dire qu’Edward est le rayon de soleil de ce roman bien taciturne ! En troisième partie, proche de l’épilogue, le père d’Agnès décède et elle doit quitter les Murray pour retourner vivre avec sa mère. Elles commencent une autre vie sur la côte, face à l’océan, et ouvrent une école pour jeunes filles. C’est vivifiant et plein de promesses pour Agnès, surtout lorsqu’elle revoit Edward qui a obtenu une paroisse près d’elle…
Anne voyait-elle son futur ainsi ? C’est une confession douloureuse et amère car dans ses rêves, elle ne semble pas résignée.

« Agnès Grey » est fidèle à Anne, sans emphase, modeste, simple, jusque dans la fin où elle termine par « Et maintenant, je pense en avoir dit assez ». Cette petite phrase en dit long sur sa modération, sa retenue. Son livre n’a pas la passion du roman d’Emily, le mystère du roman de Charlotte, ou l’ironie mordante de Jane Austen, mais il est intéressant car il témoigne de la condition des gouvernantes en ce temps et de la société victorienne. Elle livre également une réflexion sur le rôle des parents dans l’éducation de leurs enfants.
A lire, pour lui rendre hommage…

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D’autres billets chez
Mind, MissPendergast, Nathalie, ClaudiaLucia, Lou,

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Quand j’étais Jane Eyre

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Mois anglais de Lou, Titine et Cryssilda,
10ème billet

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Quand-jétais-Jane-EyreQuand j’étais Jane Eyre
Sheila Kohler

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Manchester, 1846,

Charlotte crayonne dans un petit coin de la chambre « … sur une ottomane basse, près de la cheminée en marbre, et elle écrit dans le silence et la semi-obscurité du jour naissant. » Elle surveille la respiration de son père le révérend Brontë qui vient de subir une intervention chirurgicale pour ses yeux. Sensible à ses grimaces, ses suppliques, ses angoisses, elle dit qu’elle sera toujours là pour lui. Au creux de ces temps interminables, Charlotte se sent bien seule, loin de sa fratrie. Elle se réfugie alors dans l’écriture et invente une personne proche. La frontière est ténue entre elle et la petite orpheline qui commence à immerger de son imaginaire. On lui avait dit que son premier livre « Le professeur » manquait de ressort, avec cette nouvelle histoire, elle mettra toute la passion qui la brûle.
La petite a dix ans, toute frêle, une brindille, un regard perçant, noir, une intelligence vive. Sans le sou, elle est livrée à la tutelle des Reed et subit de la part de sa tante et de son cousin, humiliations et châtiments. Charlotte puise dans son vécu et dans ses connaissances certains traits de caractères pour ses personnages. Elle songe à sa tante, à sa solitude, à son insignifiance, à son avenir si son père devait partir. Il n’y aurait pour elle que deux alternatives, institutrice ou gouvernante… Elle pense aussi à son ancien professeur de littérature à Bruxelles pour qui elle a longtemps ressenti une ardeur amoureuse ; le Cygne noir.
Elle se nommera Jane. Jane Eyre. Et Jane va la sauver de sa mélancolie…

Son père est réceptif à tous les sons ; à l’affut des résonances qui lui rappellent sa campagne, son presbytère à Haworth, son chien, la couleur des bruyères, ses enfants, sa femme décédée, la lumière… Il aime aussi écouter sa voix, sentir sa présence et sa chaleur. Elle l’aide du mieux qu’elle peut, essayant de lui communiquer cette patience qui lui manque. Ils sont si différents ! Lui, toujours entreprenant et empressé, elle, si pondérée.
Elle écrit et profite de « ce luxe de pouvoir rester là, pendant des heures dans la lumière voilée et le silence de la ville ! Elle écrit toute la journée, ne s’interrompant que lorsque son père murmure une requête ou que l’infirmière lui apporte un repas léger. »… elle y passerait ses nuits.
Qu’ils sont amers et déchirants ses souvenirs ! Elle se revoit avec sa sœur Emily arrivant dans le pensionnat de Madame Héger à Bruxelles où elle y séjournera un temps comme élève et un autre comme enseignante. Elle le revoit, lui, Constantin Héger, l’amour secret, interdit…

Et la lectrice captivée que je suis dévore cette biographie romancée. L’auteur, Sheila Kohler, peint ce début dans un clair-obscur, à la manière de de La Tour. Le silence entoure Charlotte, mais j’ai associé du baroque aux mots, avec la viole de Monsieur de Sainte-Colombe.

L’aînée des Brontë cache ses sentiments et donne une image équilibrée, moins impulsive que ses sœurs et son frère. Pourtant lorsque l’auteur aborde ses passions, on comprend qu’elle avait autant d’appétit que les autres. Donc, on apprend quelques lignes de sa vie à Bruxelles, comment elle a commencé Jane Eyre, son espoir dans la parution, ses lettres à cet éditeur qui ne connaît rien d’elle, même pas son vrai nom. Elle mêle à la réalité sa fiction. D’une petite chambre à l’air vicié, nous passons dans les jardins de Thornfield aux côtés de Monsieur Rochester. La douce et effacée Charlotte fait parler Jane l’audacieuse… « Je ne pense pas, Monsieur, que vous ayez le droit de me donner des ordres simplement parce que vous êtes mon aîné et que vous connaissez mieux le monde que moi ; votre supériorité dépend de l’usage que vous avez fait de votre temps et de votre expérience. » Comme elle aurait aimé balancer ces mots à Héger !

C’est à Haworth qu’elle termine ses écrits et nous entamons la deuxième partie du livre de 1846 à 1848, plus petite que la première mais tout aussi riche et intéressante. On lit la famille, son enfance, les fantaisies et les troubles de chacun, surtout leur talent qui semble être inhérent à la fratrie, sa place, les rancœurs et les petites jalousies, « l’attente », Branwell, ce frère impossible à dompter, malade… Jane Eyre édité… Charlotte est Currer Bell un auteur qui connaît le succès… et Londres ! Sa vie n’est plus en suspension et surtout, elle aime de nouveau et espère. On l’invite, on s’intéresse à elle, elle en devient belle. De 1848 à 1853, elle vit des moments les plus heureux et les plus enthousiasmants de son existence, mais aussi les plus horribles. Branwell meurt en 1848, suivi d’Emily qui ne peut résister au deuil de ce frère tant aimé, et Anne en 1849. Le drame s’attache à la famille et l’éteint petit à petit. Quant à l’amour, il est aussi désespéré que le premier.

L’épilogue narre la fin de sa vie. Charlotte a épousé le vicaire de son père. Cet épisode est romanesque ! Son père était contre le mariage, le vicaire a tenu bon… Elle semble vraiment heureuse. Elle peut alors penser que le malheur ne va plus franchir les portes de sa maison. Elle meurt à trente-huit ans, en 1855. Elle attendait un enfant.

J’ai trouvé un beau style à l’écriture de Sheila Kohler, avec une intuition fine et pleine d’émotions. Les images de la première partie sont belles lorsqu’elle décrit cette apesanteur faite de langueur et d’espoir et lorsqu’elle narre les sentiments filiaux et paternels. J’ai lu Jane Eyre un nombre incalculable de fois, il a été des années dans un tiroir de mon chevet, et j’ai aimé voir Charlotte l’écrire.

Je vous conseille ce roman. 

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D’autres billets chez Titine, Fondantauchocolat, L’Or, Ys, Céline, Kheira,

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Charlotte_Brontë
Charlotte Brontë, gravure de George Richmond

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Le cercle de Farthing

11188172_391095041080163_5368143613513055468_nlogo_babelioUn livre offert dans le cadre des Masses Critiques de Babelio avec la collection Lunes d’encre – Denoël – Gallimard

Mois anglais de Lou, Titine et Cryssilda, 2ème billet

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Le cercle de Farthing
Le cercle de Farthing
Jo Walton

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Le cercle de Farthing est une société conservatrice très influente de politiciens, de militaires et de gens du monde de la finance, qui règne en sous-main sur l’Angleterre depuis le traité de paix signé avec Hitler, en 1941. Farthing est aussi un domaine dans le Hampshire qui appartient à la famille Eversley.
Huit ans après la guerre, Hitler a remisé ses ambitions et se contente de la partie occidentale de l’Europe (la France incluse). Les Juifs sont toujours persécutés, faits prisonniers et gazés. Le fascisme s’insère partout, même en Angleterre où de plus en plus les Juifs sont ostracisés.
L’élite, la caste supérieure dominante tirée de l’aristocratie britannique,  Lucy Eversley, petite-fille de duc, a voulu s’en affranchir. En épousant David Kahn, elle est allée à l’encontre de sa famille et de leur monde. Même si David est l’héritier d’une famille fortunée et directeur de sa propre banque, il a une tare qu’on ne lui pardonnera jamais.

Le temps d’un week-end, tous se retrouvent à Castle Farthing pour un raout politique. Faux-semblants, adultères et concile sur l’avenir, Lucy, à mille lieux de ces intrigues, se demande pourquoi sa mère a tant insisté pour qu’elle vienne en compagnie de son mari que tous méprisent. L’ambiance est pesante, hypocrite, puis survient le drame… L’un des invités découvre dans un boudoir le cadavre de Sir James Thirkie, un politicien en pleine ascension qui fut à l’origine du pacte de paix avec l’Allemagne. Près du corps, un poignard de style oriental, sur le corps, l’étoile jaune de David.

L’inspecteur Peter Anthony Carmichael de Scotland Yard est appelé sur les lieux du crime car l’enquête ne peut être menée par une police rurale. Dès le premier coup d’œil, il comprend que le corps a été déplacé et que le meurtre est bien plus complexe qu’il ne semble. Poignardé, étranglé, gazé, Carmichael voit en cet acharnement un acte raisonné pour brouiller les pistes.
Les invités doivent rester à demeure pour interrogatoires ; le personnel, les hôtes et les convives, à commencer par David dont la culpabilité est trop évidente.
Crime politique organisé par des terroristes venus de l’est, crime commis par un Juif ou simplement crime passionnel ?
Lucy sait que tous ont quelque chose à cacher, quant à Carmichael, il va falloir qu’il fasse tomber le légendaire flegme de toute cette intelligentsia britannique.

Vous prendrez une tasse de ce thé noir de Chine ?

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Ce roman est une uchronie policière. Et si Hitler… l’auteur imagine alors son enquête dans une Histoire revisitée. Churchill a été évincé, l’Angleterre a négocié sa tranquillité et Hitler continue ses exécrations. Dans une demeure aristocratique où les membres d’un cercle politique se sont réunis, un meurtre est commis. Comme dans les romans d’Agatha Christie, tout s’assemble pour le scénario d’un huis clos sis dans un beau domaine… un inspecteur accompagné de son sergent, une veuve éplorée, une maîtresse énigmatique, des personnalités tortueuses, une ambiance délétère, malsaine, un coupable servi sur un plateau, un mort qui était détestable… et une société toujours tirée à quatre épingles, policée, ambiguë, très anglaise.
L’histoire est vue par deux personnes. Lucy qui se confie, qui raconte son désarroi et la personnalité des uns et des autres, et Carmichael qui n’est dupe d’aucun subterfuge et qui va essayer d’innocenter David. Si les intrigues avec Hercule Poirot sont basées sur le machiavélisme du meurtrier et les déductions de l’imminent détective, Jo Walton met l’accent sur une atmosphère angoissante, fascisante, dystopique. Il y a deux mondes, celui d’une après-guerre qui essaie de se reconstruire et le prochain qui se structure dans toute l’horreur qu’on peut imaginer.
J’ai appréciée cette lecture surprenante, mais la fin est encore plus déconcertante… (le dénouement de l’enquête, un peu trop simpliste, et l’épilogue). J’aurais émis un avis mitigé si je n’avais pas lu que ce livre est en fait le premier tome d’une trilogie. La fin n’en est donc pas une et il est à souhaiter que nous retrouvions tous les protagonistes pour clarifier certains points et espérer que le bien puisse triompher du mal.
Alors… à suivre !

D’autres billets chez Dionysos,
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View from Shoulder of Mutton Hill in Ashford Hangers near Petersfield, Hampshire
Photo du Hampshire prise sur Google

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La dame à la camionnette

livres noel
Un livre offert par Lou…

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la-dame-à-la-camionnetteLa dame à la camionnette
Alan Bennett

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Miss Shepherd…
Durant plus de vingt ans, l’auteur Alan Bennett a côtoyé cette vieille dame qui habitait dans une camionnette jaune, véritable capharnaüm d’une vie de sans domicile fixe. De sa camionnette sur le trottoir, elle s’est retrouvée à cohabiter avec lui, logée dans l’appentis de son jardin.
Des notes prises, résumant toutes ces années, forment ce petit livre qui est au final un bel hommage à cette femme marginale et peu sympathique (aux premiers abords).
De son bureau, il la voyait gesticuler, haranguer les gens, et ça perturbait son travail d’écrivain. Jupes longues, morceaux de tissus informes et colorés, chapeau de paille, chaussons, elle était l’épouvantail d’un quartier cossu de Londres, véritable escarre, surprenante et mystérieuse. Sous sa crasse et ses haillons, son regard noir qui harponnait, il était difficile de percevoir sa réelle identité. Qui était Miss Shepherd ? Ce n’est qu’à son décès que sa personnalité se dévoile… juste un peu.
Un jour, menacée par la municipalité de Camden Town, genre « encombrement de la voie publique », il lui propose de garer sa camionnette dans son jardin. Sentiments conflictuels ; il regrette parfois cette impulsive générosité, la souhaitant ailleurs, tout en étant attiré par le personnage. Un lien se créait, amical, empreint d’une tendresse cachée.
Miss Shepherd sait se montrer envahissante ! Elle s’autorise des incursions dans la vie d’Alan Bennett et manifeste ses émotions de façons théâtrales. Dans certaines anecdotes, elle semble importune, peste, et dans d’autres, elle laisse paraître de la sensibilité.
Cruelles, les notes racontent la société qui gravite autour d’eux, cocasses, elles narrent cette association singulière qui s’accommode assez bien l’une de l’autre.
Entre l’étude de cas et le journal de bord d’un voisinage tumultueux, l’histoire suscite quelques réflexions. L’auteur s’interroge sur le passé de cette femme, les raisons de sa déraison, son quotidien qu’elle préserve avec pudeur… et peint l’évolution de la collectivité sur vingt-ans.

Ce fut une lecture en demi-teinte car j’aurais aimé apprécier les deux personnages, Miss Shepherd et Alan Bennett. Je suis restée en marge de ce duo. Je pensais retrouver l’humour anglais et léger de « La reine des lectrices » et j’ai lu une verve grinçante, froide, distante. J’ai peu souri. A croire que l’auteur a voulu contrebalancer la trop grande fantaisie de Miss Shepherd par une écriture plus neutre.
Cette histoire a été adaptée pour le théâtre et le cinéma. Maggie Smith est Miss Shepherd. Le film va sortir dans le courant de l’année. A suivre !

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D’autres billets chez Lou, Nahe, Jérôme,

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la dame à la camionnette.

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