Protocole gouvernante

Octobre est Halloween avec Lou et Hilde
France obscure
Un livre offert dans le cadre des Masses Critiques de Babelio par les Éditions Payot et Rivages

 

Protocole gouvernante
Guillaume Lavenant

Dans une société qui semble dystopique mais guère éloignée de la notre, l’histoire du Protocole est contée par un narrateur qui dicte un scénario très bien orchestré, à une jeune femme. Tout a été analysé, cadencé, et pour que sa mission soit menée à bien, il faut qu’elle en suive fidèlement chaque mot et chaque tempo. Le rythme est important, essentiel. Celui qui guide ses pas et qui nous invite à les suivre emploie le « vous ». Par ce pronom, il nous associe encore plus à elle… « Vous irez sonner chez eux un mercredi. Au mois de mai. Vous serez bien habillée, avec ce qu’il faut de sérieux dans votre manière d’être peignée. Vous ressentirez un léger picotement dans le bout des doigts. Il vous faudra tourner la tête et projeter votre regard sur le voisinage pour recouvrer votre calme. Ce qui finira par survenir, à la vue des pelouses bien tondues et du soleil qui dessine les contours de chaque chose… ».
La jeune femme suit à la lettre chacune de ses anticipations et lui voue une admiration et une confiance absolue. Dès les premières lignes, on comprend qu’elle a une mission à accomplir et qu’elle n’est qu’un pion sur l’échiquier. Mais le mystère est total.

Elle se présente pour le poste de gouvernante dans une famille aisée pour s’occuper de leur deuxième enfant, une petite fille de cinq ans qui se nomme Elena. Le mari et la femme trop pris par leur travail, ont sollicité ses services pour gérer également le quotidien de la maison. Dans une ambiance aseptisée et très conventionnelle, elle est considérée comme un androïde. Elle suit des rituels, doit se faire très discrète, parler quand on lui demande de parler et se tenir à l’écart ; aucune fantaisie. Cette distance prévue par le protocole est une manigance car au fil des jours, son comportement doit changer. Sans trop de hardiesse, elle doit gagner la confiance du couple et créer une complicité. Habilement, une toile se tisse.

Le narrateur pare au moindre détail, même pour les situations qui s’accompagnent d’un « si ». Le souffle s’accélère et l’angoisse monte crescendo. Des connivences avec la femme qui s’extériorise de plus en plus, oubliant ses névroses, et qui la convie à regarder une série télévisée avec elle, instaurant ainsi une familiarité anticonformiste… jusqu’à une entente charnelle avec le mari, le protocole mène la jeune fille au terme de ce qu’il doit se passer.

Sur un ton faussement monotone, l’intrigue captivante devient envoûtante lorsqu’on comprend que la jeune femme n’est pas seule à agir et que d’autres personnes larvées un peu partout n’attendent que le signal final pour se manifester. On parle alors de chaos.
L’auteur nous livre une fiction très originale qui glace le sang. Son univers nous rappelle un peu celui de « La servante écarlate » et les temps anarchiques des révolutions. Dystopie, thriller, conte terroriste, il est un futur que nous n’aimerions pas connaître. Nous refermons le roman, songeur…
Un livre surprenant à recommander !

Un autre billet du livre de… Keisha

 

 

 

Le mari de la harpiste

logo petit-bac-2019Un livre offert par les Editions Julliard
Challenge Petit Bac d’Enna
Catégorie « Métier »

 

Le mari de la harpiste
Laurent Bénégui

 

Basile le narrateur est horticulteur. Lorsqu’il pense à de belles plantes, ce n’est pas forcément à celles qui poussent dans son jardin, et depuis peu, usé par de nombreuses déceptions amoureuses, il s’est juré de les apprécier de loin ou par intermittence, en quelques clics dit-il… Mais à une soirée, il fait la connaissance de Charlie.
C’est d’abord une masse de cheveux blonds qui s’agite dans le tempo de la musique, du metal électrique, sauvage… un corps qui se tortille… de longues jambes découvertes par une mini-jupe. Puis après, c’est un regard flou, un peu perdu. Et quand elle répond à sa question, une introduction bafouillée, troublée, elle se montre directe et sans artifice. Déjà séduit par l’énergie qu’elle dégageait, il tombe irrémédiablement sous son charme.
« – Et pourquoi la harpe ?
– Un moment, j’ai hésité avec le violoncelle.
– Ce n’est pas pareil.
– Dans les deux cas, tu as un gros instrument qui vibre entre tes jambes. C’est ce que j’aime… »
Charlie est une musicienne qui est totalement habitée par son instrument, la harpe. Différente des autres femmes de sa connaissance, il lui trouve une authenticité et une originalité qui le rend très vite amoureux. A son approche un peu timide et guère subtile, elle ne s’effarouche pas et accepte de le revoir.

Des rendez-vous, un séjour au ski, ils en viennent rapidement à chercher un appartement pour habiter ensemble. Un logement qui peut recevoir ses « six bébés ». Entendez par là, ses six harpes ; l’imposante harpe de concert et toutes les autres… la harpe troubadour, la harpe celtique, la harpe de barde, la harpe péruvienne et la kora, un instrument d’Afrique de l’ouest.
Avec prévenance, avec une grande générosité et surtout avec beaucoup d’amour, Basile va devoir cohabiter avec celles qui partagent l’existence de Charlie. Sur la quatrième de couverture, il est noté que dans ce triangle amoureux, « le rival possède quarante-sept cordes et sept pédales… ».
Partager le quotidien d’une harpiste, c’est toute une vie qu’il faut réorganiser. S’attendre à tout et essayer de parer les tracasseries, chose qu’il fait très bien. Alors leurs tribulations, que l’on lit sans ennui et avec le sourire, Basile les raconte sur un ton plein d’humour et de gentillesse.
Ne pensez pas que cet amour, avec toutes les contraintes qui se greffent, ne parle que de l’abnégation de Basile. A travers ce qu’il nous rapporte, on lit aussi l’amour de Charlie pour lui, et la grande confiance qu’elle lui accorde. Pour Charlie, la harpe est un prolongement de son âme, elle est toute à elle, donc faire une petite place pour une autre personne c’est un gage d’importance.

Je vous recommande ce beau roman. Il est de ceux qui donne de l’optimisme et de l’espérance en l’amour. La plume de Laurent Bénégui est souvent fantaisiste et quand il décrit « La » femme c’est toujours avec délicatesse et révérence. De ma dernière lecture « Naissance d’un père », j’avais été très touchée par l’histoire et l’écriture pleine de sensibilité. Les sentiments étaient plus exacerbés, plus douloureux, c’était une quête, celle de comment devenir père. « Le mari de la harpiste » est plus une ode tendre et passionnée d’un homme à sa femme. Vous lirez son dévouement, sa patience et sa force…
Un auteur à suivre ou à découvrir !

 

Tableau de Karl Hofer

 

 

Dans les rapides

Dans les rapides
Maylis de Kerangal


Après « Tangente vers l’est » et « Un monde à portée de main », je retrouve Maylis de Kerangal dans ce tout petit livre qui parle d’adolescence, de démarche identitaire, d’apprentissage et de musique. Cette fois-ci, elle nous mène en 1978 dans le sillage de trois amies qui découvrent le rock-punk avec Debbie Harry du groupe Blondie et une pop-rock baroque avec Kate Bush.

Lycéennes de quinze ans au Havre, elles se sentent un peu à l’étroit, piégées, dans une ville qui est en constante reconstruction depuis l’après-guerre. Inséparables, elles traînent leur jeunesse fardée de noir en quête d’une trajectoire non conventionnelle à suivre.

Il y a Nina, Lise et Marie la narratrice qui nous raconte comment le groupe Blondie est arrivé comme un astéroïde dans leurs vies. Leurs goûts musicaux étant enclavés entre les variétés françaises qu’aiment leurs parents et les standards sans surprise qui passent à la radio, c’est seulement par l’intermédiaire de leurs frères, leurs cousins et leurs amis, qu’elles peuvent sortir des sentiers battus. Alors lorsqu’elles entendent pour la première fois « Parallel Lines » de Blondie, c’est pour elles bien plus qu’un éveil musical, c’est une révélation qui va les sortir de leur torpeur et les faire rêver. Figure iconique, la blonde Debby Harry semble croquer la vie et mener son monde de main de maître.

Dans un tempo percutant, électrique et haché, nous les suivons sur quelques mois de l’hiver, des journées couleur « anthracite », entre le lycée, les sorties avec alcool et cigarettes, les entraînements à l’aviron, leurs béguins, leur désir de partir à New York, et leurs premières disputes ; car entre Debbie Harry et Kate Bush, qui choisir ?
Malgré le rythme rock, l’auteur distille aussi beaucoup de tendresse. Les adolescentes aspirent à une vie plus adulte, plus indépendante, mais elles ont encore la douceur de l’enfance et leurs terminaisons bien liées à leurs parents. Les passages où Marie évoque ses parents sont très beaux.
Je suis une fille de cette génération, j’avais douze ans. Et si je ne me suis pas retrouvée en elles car j’étais d’un genre plus classique, j’ai quand même connu une Nina, une Lise et une Marie qui ont pris ces rapides.
Un roman à découvrir !

 

 

Un monde à portée de main

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Un livre offert et lu, dans le cadre des matchs de la rentrée littéraire 2018 de Rakuten

 

Un monde à portée de main
Maylis de Kerangal

 

 

Un soir de retrouvailles ; Paula, Jonas et Kate se donnent rendez-vous dans un café pour reprendre contact et revivre quelques instants leur complicité, comme au temps de leurs études dans une école d’art de Bruxelles, où ils se sont rencontrés.

Paula Karst raconte la période d’après le lycée avec ses incertitudes et ses errements, puis sa décision de devenir artiste peintre, plus précisément spécialiste en décor dans l’imitation des marbres et des bois. Dans un entremêlement de souvenirs, tout chronologique, elle s’attache à nous révéler son arrivée à l’Institut, sa recherche d’un appartement qu’elle partagera avec Jonas, les étudiants qu’elle a fréquentés, sa symbiose avec sa classe, les pigments des peintures, les veinures de la matière avec qui elle fait corps, l’odeur de térébenthine qu’ils traînent partout, la fatigue, l’intransigeance de ses professeurs qui espèrent transmettre l’excellence de leur art… Elle dévoile aussi ses sentiments naissants pour son colocataire, une tendresse intuitive, un peu secrète, qui se transmet par les gestes et les regards.
Les souvenirs imbriqués, « Imbricata », dévoilent aussi l’après dans « Le temps revient », jusqu’au présent « Dans le rayonnement fossile ». L’après diplôme avec ses doutes, ses galères, ses allégresses, l’apprentissage, les premières commandes, la dislocation du groupe, inévitable, Rome, Moscou, la quête, l’attente de quelque chose… jusqu’à leur rendez-vous dans le café où Jonas lui propose un travail à Lascaux…

Paula (ou l’auteur) nous transmet dans une très belle écriture un monde de techniques et d’absolu. La créativité demande de la rigueur et une sensibilité exacerbée, un regard précis, méticuleux, amoureux. Une poésie s’en dégage, les mots sont des couleurs, des essences, des émotions, ils sont courbes, lignes, coups de pinceaux.
« Chêne, pin, eucalyptus, palissandre, acajou moucheté, loupe de thuya, tulipier de Virginie ou catalpa, octobre passe et Paula s’en tire, elle est confuse, suante, échevelée, rêve une nuit que sa peau est devenue ligneuse, mais produit des images, même si son panneau se distingue des autres, laborieux, toujours un peu faiblard. Jusqu’au jour où elle entend pour la première fois parler de la vitesse du frêne, de la mélancolie de l’orme ou de la paresse du saule blanc, elle est submergée par l’émotion : tout est vivant. »
Le trompe-l’œil est un art de l’illusoire, mais avec Paula on découvre, ou on arrive à percevoir, qu’il est aussi une porte qui mène vers d’autres univers, plus palpables… à portée de main.

Ce roman a été un plaisir de lecture. Ce que j’ai apprécié le plus, c’est l’évocation des noms des essences, du végétal à la pierre, l’incantation des peintures, et la représentation de son art, comment elle essaie de dompter la technicité, avec persévérance et habileté. Dans un passage, une page presque sans point, les mots racontent une approche alchimiste, charnelle, gourmande, antique.
« … elle ouvre les pots en glissant sous le couvercle la pointe d’un couteau, et découvrant ces surfaces brillantes, ces textures placides et onctueuses comme de la crème industrielle – de la crème Mont Blanc, en bleu -, elle songe aux procédés qui permettaient autrefois d’imiter la couleur du ciel, à ces décoctions dont elle aimait réciter la composition à Jonas, pour le faire rire, pour l’éblouir, pour jouer la sorcière affairée devant ses cornues, l’alchimiste possédant les secrets de la nature et les formules de sa métamorphose, essayant de nouveaux mélanges afin qu’il la regarde, afin qu’il l’interroge ; elle repense à ce bleu que l’on obtenait au Moyen Âge dans les fioles emplies d’essence de bleuet coupée avec du vinaigre et de « l’urine d’un enfant de dix ans ayant bu du bon vin », et à cet outremer que l’on finit par utiliser aux premiers temps de la Renaissance en lieu et place de l’or, mais qui était plus éclatant que l’or justement, et plus digne encore de la peinture, un bleu qu’il fallait aller quérir au-delà de la mer, derrière la ligne d’horizon, au cœur de montagnes glacées qui n’avaient plus grand chose d’humain mais recelaient dans leurs fentes des gouttelettes cosmiques, des perles célestes, des lapis-lazulis que l’on rapportait dans de fines bourses de coton glissées sous la chemise à même la peau, les pierres pulvérisées à l’arrivée sur des plaques de marbre, la poudre obtenue versée dans un mortier… »

Un livre que je vous recommande.

 

Le livre que je ne voulais pas écrire

Un billet de mon amie Dominique

 

Le livre que je ne voulais pas écrire
Erwan Larher

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Erwan Larher, en jean slim, santiags et sans son portable, est au Bataclan, le 13 novembre 2015, pour assister à un concert de Eagles of Death Metal, un groupe qu’il apprécie depuis longtemps. Il y est seul ; ni ses copains, ni sa compagne n’ont pu ou voulu venir.

L’histoire de cette soirée n’est pas la sienne, pas seulement la sienne. C’est l’histoire collective de tous ceux qui ont été blessés, tués dans cette salle, des trois massacreurs, des policiers et gendarmes, des pompiers et sauveteurs, infirmiers et médecins, des amis et familles, de la France choquée. D’abord, il ne veut pas raconter, témoigner, encore moins écrire, ce que tout le monde attend de lui puisqu’il est écrivain. Rejet de la récupération politique ou idéologique, hantise de l’exhibitionnisme, du narcissisme, du pathos, refus d’exploiter l’intérêt morbide du public au service de la promotion de ses romans. Et puis, c’est une tâche impossible : comment raconter un événement dont on n’a rien vu (couché à plat ventre, écrasé contre une barrière métallique, dans le noir) et qu’on ne comprend pas dans sa cruauté absurde ?

Finalement, il cède aux pressions amicales, à l’argument du « Tu dois partager ». Le début s’écrit tout seul (sa découverte du rock), puis le livre tombe en panne : comment réunir histoire intime et drame collectif, le « je » et le « nous » ? Dès le début du « Projet B », l’enjeu de l’écriture est dans le choix du pronom.

Autre écueil : comment transformer le vécu en texte, en « objet littéraire » ? « Ni témoignage, ni récit, donc. »

Erwan Larher nous fait entrer dans les coulisses du livre en gestation : questions, scrupules, difficultés, impasses, ambitions, doutes… C’est passionnant, d’autant que c’est écrit avec la modestie de l’artisan, sans mise en scène du personnage « Moi, l’AUTEUR ! ».

Quelle écriture inventer quand on ne veut pas raconter et qu’on ne peut pas décrire ?

« L’odeur. Les HURLEMENTS. Au-delà des mots. Au-delà de l’imagination. Vous n’en saurez jamais rien, des HURLEMENTS, quelle que soit la plume. »

On pense à Primo Levi. Impuissance de la langue à dire le Mal, l’horreur, la déshumanisation. Au Bataclan, Erwan Larher a fait l’expérience de la déshumanisation ; se souvenant de Sigolène Vinson, épargnée par Saïd Kouachi dans les locaux de Charlie Hebdo, il s’est mis en mode « caillou » pendant l’attente interminable à la merci des kalachnikovs des tueurs. Pétrifié, il est devenu « barrière », « parquet », « animal ». Quels mots pourraient dire cette désappropriation de soi ?

Autre obstacle : l’impossibilité d’une fin. Mais quand la vie apporte à l’écrivain le cadeau d’une fin, alors le processus de création est lancé ; l’écriture, c’est le chemin qu’on trouve pour relier un point A, l’incipit, à un point B, la chute (Pierre Michon sur le plateau de la Grande Librairie).

La jonction entre l’intime et le collectif, Erwan Larher l’opère en ouvrant son texte à d’autres, amis, famille : il intercale entre ses chapitres, 16 « Vu du dehors », 16 voix de proches qui disent cette nuit sans fin entre foi forcenée et désespoir repoussé.

Ses chapitres, Erwan Larher les écrit au « Tu ». Le « Je » étant dissous, le « Nous » impossible parce qu’il ne s’autorise pas à parler au nom de tous, Erwan Larher invente un « Tu » qui lui permet de mettre à distance celui qui n’a pu, dans cette nuit du Bataclan, que subir.

Mais « Tu » devient aussi Iblis, l’un des tueurs, dans quelques pages hallucinantes qui nous ouvrent un gouffre, l’insondable néant de pensée et d’être de celui qui ne se sent exister qu’en donnant la mort.

Syntaxe bousculée et onomatopées restituent le chaos, rendent compte des sensations, hurlements et silence, odeur et poisseux du sang, ankylose et froid, dans un temps suspendu.

Ne pensez pas que ce livre est dur, violent, lourd (au cœur)… Il l’est, mais pas seulement.

Étonnamment, c’est aussi un livre infiniment drôle. Erwan Larher adopte constamment un ton d’auto-dérision ; il se peint non en victime, mais en anti-héros, « Super Lavette » qui s’est jeté à terre et a fait le mort. Cette nuit-là, il y a eu des victimes, ceux qui sont morts ou à tout jamais abîmés. Il y a eu des héros, ceux qui ont protégé ceux qu’ils aimaient. Mais lui s’est « contenté » d’attendre, sans penser à personne, sans prier, attendre d’être sauvé, d’être sorti, d’être soigné… longue, longue attente.

Le texte mêle récit tendu, tenu, et réflexion mi-philosophique, mi-cocasse, sur les facéties d’un Destin qui s’amuse à blesser aux fesses un écrivain qui s’apprête à publier Marguerite n’aime pas ses fesses, dont il corrige les épreuves à l’hôpital, assis sur une bouée.

Le portrait du blessé à l’hôpital déjoue également les clichés. Loin du traumatisé tourmenté d’angoisses et de cauchemars que nous imaginons, Erwan Larher se donne à voir joyeux, blagueur, frivole. Sa seule angoisse : rebandera-t-il ? Son seul tourment : où sont passées ses précieuses santiags ? Toujours cette manière moqueuse de désamorcer toute tentation de s’auto-glorifier : voyez comme j’ai souffert ! Foin du pathos !

Le défi de transformer le cauchemar en « objet littéraire » est-il réussi ? Lisez Le Livre que je ne voulais pas écrire pour en juger.
Pour ma part, vous l’avez compris, je dis OUI !

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Photo « ici »

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Légende d’un dormeur éveillé

Les livres de la rentrée littéraire avec PriceMinister

J’ouvre mon salon à une amie qui a voulu lire et écrire la chronique du livre. Cette amie se nomme Dominique. Je lui laisse la page ; elle vous parle de sa lecture…

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Légende d’un dormeur éveillé
Gaëlle Nohant

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Gaëlle Nohant a réussi un tour de force, nous donner « des yeux de poète » le temps d’une lecture sous enchantement.

A travers les yeux de Desnos, nous voyons s’animer le Paris de ce printemps de 1928, quand il revient de Cuba, accompagné d’Alejo Carpentier qu’il a embarqué clandestinement dans sa cabine pour le faire échapper au dictateur Machado – déjà en résistance contre tous les assassins de liberté – . Dans le quartier des Halles de son enfance, la pierre du square de la Tour St Jacques est mystérieusement chaude sous sa main et les dragons de pierre prêts à s’envoler. Les rues de Montparnasse sont peuplées de poètes, de peintres, de femmes libres. On boit, on danse, on désire, on s’éprend déraisonnablement dans les bars et les bals de ces années encore folles. A travers les yeux de Desnos, nous subissons le charme d’Yvonne George, la chanteuse « à la voix déchirante », qui se meurt de tuberculose et d’opium, l’Étoile de mer, belle et cruelle.

La dompteuse et le lionLa dompteuse et le lion, juin 1930,
peinture à l’huile sur toile, Petit-Palais, Genève

A travers les yeux de Desnos, nous rencontrons Youki Foujita, la très sensuelle épouse du peintre japonais. Troublée par le poète, celle qui deviendra sa Sirène lui dit : « Vous avez des yeux d’huître, c’est joli. »

« Des yeux d’huître. Pourquoi pas ? Ses yeux étranges, où se mêlent le bleu, le vert et le gris, ont les reflets de la mer quand elle se casse sur les falaises crayeuses par temps de pluie. Ce sont des miroirs qui débordent pour embrasser l’infini. »

Desnos, le prophète du Surréalisme, selon son Pape, André Breton, est revenu de Cuba rebelle à l’autocratisme grandissant de ce chef qui exclut ses amis, qui condamne ses moyens de survivre – son activité de journaliste -, qui veut lui imposer choix politiques et amoureux. Il prend ses distances et de tensions en conflit ouvert, ce sera la rupture brutale, violente.

Gaëlle Nohant a choisi de commencer sa biographie romancée à ce moment charnière où Desnos se libère des diktats de Breton, où il devient l’amant de Youki, où sa poésie s’ouvre au monde dans une attention et une perception aiguisées. Impossible de faire la part de la fiction et de l’érudition dans ce livre qui se lit avec passion. Gaëlle Nohant s’est approprié Desnos, son univers, sa poésie, et elle nous fait la grâce de les partager avec nous simplement, naturellement. Le récit intègre des extraits de poèmes ; ils s’éclairent réciproquement et nous avons l’impression que Desnos se confie à nous, que peu à peu, nous le connaissons personnellement, cet amant patient, cet ami généreux et joyeux, ce rêveur lucide qui nous promet que « La peine sera de peu de durée », que « La belle saison est proche ».

L’écriture sensible de Gaëlle Nohant ne nous restitue pas seulement le poète, sa poésie, ses amours, ses lieux d’élection, mais toute une foule de personnages, ceux qu’on attend, bien sûr, les Surréalistes : Breton, Eluard, Aragon, Man Ray et sa muse, Kiki, mais d’autres aussi, méconnus ; je ne peux pas les évoquer tous, et chaque lecteur fera ses propres rencontres au fil de sa lecture ; je reste hantée par deux figures tragiques, deux suicidés, le poète René Crevel, archange foudroyé, aux « yeux de ciel gelé », et un peintre, Pascin, le « prince de Montparnasse », l’ordonnateur de fêtes splendides. La première partie du livre se ferme sur son enterrement qui réunit tout le quartier, jusqu’aux clochards, derrière son cercueil ; c’est la fin de l’insouciance. Ce seront, ensuite, les années de crise, où comme des millions de gens, Desnos connaît le chômage, le ventre vide et les souliers troués, et malgré la parenthèse heureuse du Front Populaire en 36, la montée des fascismes et la guerre d’Espagne, prélude sanglant à la tourmente qui va emporter toute l’Europe. Robert Desnos change, sa poésie se transforme.

Le lecteur découvre un Desnos peu connu, celui qui imagine et dirige « une superproduction radiophonique » qui fait revivre les aventures de Fantômas, le terrifiant bandit masqué de la Belle Époque, auquel Antonin Artaud, artiste tourmenté, prête sa voix et son ricanement à donner la chair de poule. La TSF est alors un médium à explorer, riche de potentialités, pour faire vibrer les auditeurs, les cultiver, les bousculer. Desnos inventera une émission d’interprétation des rêves ; il lit les récits de rêves qu’on lui envoie et les déchiffre. La créativité du poète s’exerce dans de multiples directions, cherche sans cesse de nouvelles voies pour atteindre le public populaire, la publicité, la chanson, le cinéma. Dans un nouvel appartement, rue Mazarine, la « maison magique », se réunissent les amis, Jacques Prévert, Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud, Henri Jeanson, Théodore Fraenkel ; Youki se laisse davantage aimer ; la Sirène est moins fuyante. Robert veut écrire une poésie claire, qui dise le monde réel, la révolte et l’espoir, une poésie pour tout le monde, aux mots de tous les jours.

Mais les temps sont cruels aux poètes. On tue Federico Garcia Lorca à Grenade ; son crime ? chanter la justice, la liberté, le peuple. Les artistes sont désormais sommés de choisir leur camp. Desnos a choisi de longue date. Je ne connaissais pas le bagarreur qui n’hésite pas à faire le coup de poing quand le dégoût et la rage le submergent contre les ligueurs fascistes dans les années 30, contre les collaborateurs sous l’Occupation, dans cette France où les Céline et les Laubreaux le dénoncent dans leurs journaux comme « juif embusqué ». Desnos devra apprendre la prudence pour protéger ses activités clandestines. Dans ces années obscures, il devient le « Veilleur » : « Je veille tandis que dort Paris. » La poésie se fait arme, celle d’Eluard, d’Aragon, la sienne. C’est « L’Honneur des poètes » de dire non, d’appeler à l’insoumission, d’annoncer l’aube nouvelle : « Nous veillons, nous gardons la lumière et le feu… ». Mais écrire bientôt ne lui suffit plus ; il lui faut agir contre la terreur nazie qui s’abat sur ses amis juifs, résistants, communistes ; il apprend à faire de faux papiers, et même, il passe à l’action directe en intégrant un réseau de résistance. Comment ne pas admirer, ne pas aimer cet homme qui « espère toujours que demain sera plus beau qu’aujourd’hui», et va au bout de ses engagements ?

Gaëlle Nohant, dans la dernière partie de son livre, bouleversante et puissante , a pour lui les yeux de Youki. Elle lui donne voix, maintenant, pour raconter les derniers mois de la vie de Robert Desnos, son arrestation, son internement au camp de Compiègne, sa déportation d’abord, par erreur, à Auschwitz, puis Buchenwald, Flossenbürg et Flöha d’où il lui écrit plusieurs lettres pleines de promesses d’un bel avenir, enfin Theresienstadt où il meurt, épuisé, du typhus, en juin 1945, à 45 ans. Ce livre peut se lire aussi comme un étonnant roman d’amour : entre la première rencontre et cette fin déchirante, Youki, la volage, l’écervelée, la frivole, se métamorphose en une femme audacieuse et tenace, prête à tout pour sauver celui dont l’amour – enfin, elle s’en rend compte – lui est vital. Elle l’avait, d’ailleurs, presque sauvé, avait obtenu que son nom soit rayé de la liste du convoi de déportation, quand l’intervention haineuse d’Alain Laubreaux annihile tous ses efforts.

A travers les témoignages que Youki recueille de tous ses compagnons de déportation, l’ultime portrait qui se dessine de Desnos est celui d’un homme pleinement homme, qui, dans l’enfer concentrationnaire, transformé en pitoyable clown, rasé, en guenilles, n’abdique pas une once de son humanité, grâce à l’humour, la compassion, la poésie. Image saugrenue que je retiens pour conclure : Desnos, pour remonter le moral de ses compagnons les plus affaiblis, leur lisait les lignes de la main et leur prédisait un avenir radieux ; comment se laisser emporter par le désespoir quand on vous a prédit que vous auriez trois enfants ?

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© Henri Martinie / Roger – Viollet

« … des cernes profonds ombrent son drôle de regard myope […] ses yeux toujours en voyage entre ce monde et d’autres »

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Ils vont tuer Robert Kennedy

Un livre offert par les Éditions Gallimard dans le cadre des partenariats Babelio

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Ils vont tuer Robert Kennedy
Marc Dugain

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Mark O’Dugain, un professeur universitaire de soixante ans, retourne avec sa jeune compagne sur l’île de Vancouver, dans la maison familiale héritée de ses parents lorsqu’il avait quatorze ans. A travers cette maison, dressée sur une falaise de roches noires face au Pacifique, ce sont les souvenirs d’une enfance tourmentée, ponctuée par des moments heureux et insouciants de sa prime jeunesse et ceux qui ont scarifié le reste de sa vie. Il nous raconte les origines de sa famille, une mère Irlandaise et un père d’ascendance juive qui a quitté la France en 1951 pour s’installer au Canada. Il nous raconte le dévouement inconditionnel de l’une, qui vient à contre-courant du sérieux et de la réserve de l’autre, un éminent psychiatre reconnu pour ses travaux sur l’hypnose et les traumatismes endurés par les survivants des camps de concentration.

Ce retour dans le passé s’articule surtout autour de deux évènements tragiques et traumatisants qui détermineront l’avenir de chacun, car le narrateur lie à la chronologie de son histoire, les assassinats des Kennedy, John (1963) et Robert (1968). Les années soixante dans leurs différentes sphères, citent un répertoire de noms fascinants et dévoilent tous les désordres politiques, les névroses et les passions de l’époque. La base sur laquelle tout repose est chancelante et gangrénée.

Élevé par sa grand-mère Maine après les décès mystérieux et suspects de ses parents (suicide de sa mère en 1967 et accident de la route pour son père en 1968), Mark a orienté ses études sur le clan Kennedy. D’un chapitre à l’autre, il alterne les confidences sur sa famille et les informations collectées pour sa thèse qui retracent le parcours et la personnalité obscure des deux frères. Par des concordances et des suppositions étayées de témoignages indiscutables, il nous fait part de ses recherches et de ses conclusions qui fusionnent petite et grande Histoire, ponctuée par un chapelet de morts singulières. Enquête policière, immersion dans le monde de l’espionnage, entre CIA, IRA et MI6, il doit être vigilant et ne pas dépasser la frontière d’une « paranoïa complotiste », comme le souligne dès le début, Madsen, son directeur de thèse…

Intense, inquiétant, manipulateur, le roman maintient le suspense jusqu’à la dernière page et la fiction s’arrange avec l’Histoire, tout en accentuant et démasquant des faits troublants qu’on s’empresse de vérifier sur le net. Si cet enchevêtrement compliqué ne facilite pas notre lecture, il la rend aussi captivante. Quant à la violence, elle est froide, latente, comme une ombre menaçante.
Mark O’Dugain, Marc Dugain, le jeu des noms place l’auteur dans le rôle du narrateur.

Un livre très intéressant de la rentrée, à noter ! Je vous le recommande…

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