L’appel de Portobello Road

lappel-de-portobello-roadL’appel de Portobello Road
Jérôme Attal

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Dès la première page, je rigole. Mister B., près de moi, sourit et confirme : « Tu es atteinte. ». Oui-oui, d’une attalite aiguë.
Il y a des mots ou des petites phrases surréalistes qui s’incrustent toujours dans les récits d’Attal, là où on ne les attend pas, donnant à sa plume originalité et légèreté. Des petits mots et des petites phrases qui prennent notre affection. L’histoire de ce livre commence par un conte japonais. Au XVe siècle, un chevalier s’éprend d’une jeune princesse qu’il entraperçoit derrière les rideaux de son palanquin. Saisi d’amour, il va essayer de la retrouver et de l’approcher… Il ne pense qu’à elle. « Les jours suivants sont des nuits »… On voit alors ce guerrier samouraï arnaché de cuir partir en quête de la si belle princesse. Il traverse des estampes, paysages de rivières, de monts et d’arbres en fleurs… La route est périlleuse, la quête est difficile… Quand il arrive aux portes du palais, il est accueilli par un serviteur qui lui demande de bien vouloir patienter. La princesse est là, mais elle n’est pas en mesure de le recevoir, car c’est l’heure de la cérémonie du thé. La poésie de ce conte est belle, on perçoit le vent dans le jardin, nous ne sommes qu’attente avec le chevalier, et espérance… quand… la fantaisie de l’auteur terrasse le Moyen-Âge et nos rêves :
« Tiraillé par l’impatience, la mine sombre et émaciée par le feu qui embrase son cœur, le chevalier fait les cent pas dans le jardin.
La cérémonie du thé, vous savez, surtout si vous êtes amateur de café en capsule, ça dure des plombes. La tête baissée, les épaules en dedans, il tue, poursuit, déborde le temps, écrase les secondes sous ses pas comme un tas de feuilles mortes… »
« si vous êtes amateur de café en capsule »… j’écris et je rigole… Ne me dites pas que je suis la seule ! Pitié…
Voilà… si je commence ce billet-lecture par cette parenthèse c’est simplement pour vous expliquer comment je perçois Jérôme Attal. C’est un poète-pitre, un doux diablotin. Le livre est ainsi construit, une énigme, une quête, des émotions et une bonne dose d’absurdités à la Kafka.

Ethan Collas est un musicien qui a du mal à percer dans le métier. Il rêve qu’un jour en poussant le charriot des courses dans un grand magasin, l’écho d’une musique ou d’une chanson qu’il aurait écrite le surprenne au détour d’un rayon. Ersatz de sacre suprême !
Après avoir végéter dans différentes facultés, après avoir « tester » plusieurs études, il avait décidé, avec accord parental, de prendre un tout autre chemin ; celui de la musique.
Maintenant, à l’aube de la quarantaine, il se retrouve seul, indécis, dans un petit appartement parisien hérité de ses parents, sans attache amoureuse, obnubilé par la perte de ses cheveux, et bénéficiaire d’une misérable rente, un jingle composé pour la météo d’une chaîne câblée. Son copain Sébastien se plaît à lui dire qu’avec ce pécule, il peut s’offrir une fois par semaine une tartelette aux pommes de chez  Poilâne… ce qu’il fait.
Puis une nuit, le téléphone sonne. S
a mère au bout du fil lui demande comment il va. Il entend aussi son père bougonner comme à son habitude, des mots bourrus, des mots d’amour. Ils appellent d’un endroit inconnu, où la communication va bientôt être interrompue. « Allô, mon chéri ? »… Comment il va ? Il ne faut surtout pas qu’il s’inquiète. Et surtout, il faut qu’il dise à sa sœur que ses parents pensent à elle, tous les jours…
Seulement… Primo, ses parents ne sont plus depuis deux ans. A ce stade de la lecture, nous doutons déjà de ce que nous avons lu et perçu. Ne sont-ils pas morts ? Secundo, il est fils unique. Commence alors ce que la quatrième de couverture dévoile « Un secret de famille tombé du ciel ».
Transposition du conte, le chevalier-Ethan part à la recherche de sa sœur et va tout au long de sa route vivre des épisodes un peu fous. Sur une vieille photo retrouvée, une petite fille pose à ses côtés. Il devait avoir onze ans, elle devait en avoir sept.

« … Des nuits parisiennes et le vacarme de la solitude. Une décision à prendre. Une fille au bout de la route… De la porcelaine anglaise. Comme est la vie. Fragile et robuste à la fois. Et une ode à l’amour au tournant de chaque page. »

Je n’en raconte pas plus, c’est un roman court qui pèse moins lourd que « Les jonquilles de Green Park » (un coups de cœur de 2016). L’équipée d’Ethan, qu’il fera à bord d’une Triumph Spitfire décapotable jaune de 1975, est dans la veine des récits initiatiques. Sur l’itinéraire, il va croiser des personnages extravagants, parfois en marge de la société, qui seront des étapes anecdotiques, pleines de sensibilité et d’humanité. Jérôme Attal parle de filigranes du bonheur et de fêlures, pas nécessairement importantes, juste des petits interstices de la vie que l’on aimerait réparer pour pouvoir avancer.
L’écriture fantasque nous fait prendre un chemin de traverse menant vers différents mondes, différentes dimensions, entre du réel et des chimères. De l’humour, de la poésie, de la délicatesse, tout un bouquet subtil d’émotions, c’est ce que je demandais à ma lecture.
Je vous le recommande.

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L’idole

 

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Serge Joncour

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Être une idole ce n’est pas de tout repos. C’est angoissant. Peut-être même pire ! Dans ce monde, on peut se réveiller un matin et sans le savoir être une « star ». On boit son café, on passe sous la douche, on s’habille, on fait des gestes mécaniques, on se prépare pour la journée, on sort… et tout bascule, on n’est plus transparent. George Frangin va vivre un cauchemar. Il a été sélectionné, on ne sait trop comment, pour être une célébrité. Partout on le reconnaît, on lui demande des autographes, on veut le photographier, on veut lui serrer la main, lui poser des questions, lui taper l’épaule, s’en faire un ami. Il est en couverture des magazines, on parle de lui dans les journaux, à la télé, on le réclame, on l’encense. Il est de l’étoffe des héros… Mais des héros de quoi ? Les questions le hantent. Pourquoi ? Qu’a-t’il fait ? On l’oblige à revêtir un rôle, on lui dit qu’il est passionnant, que son livre (qu’il n’a pas encore écrit) est déjà dans le top 10, qu’il est attendu partout. Il apparaît et on l’applaudit.

George Frangin est pourtant bien ordinaire, d’une petite vie étriquée, quarante-six ans, célibataire, sans enfant. Quand les feux de la renommée l’éclaboussent et le brûlent, il dit ne rien vouloir de tout ça ! Mais l’engrenage est bien huilé, tout est programmé pour le rendre dépendant.
Une attachée de presse, une chambre luxueuse à l’hôtel, un chauffeur, on lui façonne une identité, on lui offre du rêve. Il raconte son aventure qu’il ne maîtrise pas ; des chapitres cocasses, incisifs et fantasques. Mais jusqu’où peut-il aller dans la supercherie ? Est-il prêt à tout accepter ? Et après ?

« – Dites-moi mon cher Frangin, puisque je vous ai sous la main, permettez que j’en profite pour vous demander deux ou trois petites choses.

– Ne comptez pas sur moi pour les éclaircissements.
– Tout de même, il y a un détail que je n’ai pas bien saisi ; vous avez des enfants ?
– Non.
– Pas de femme non plus ?
– Non.
– Vous êtes sûr ?
– …
– Bon. C’est mieux comme ça, beaucoup plus profitable, dans le sens de notre projet s’entend, et du contenu qu’on y veut donner… »

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Fable satirique sur le monde de la télévision, de la surmédiatisation, l’auteur prend pour cobaye un homme ordinaire pour le propulser au devant de la scène. Sur la thématique de la télé-réalité, du showbiz, de notre société consommatrice, Georges est un pantin qu’on actionne en coulisse. Ridicule (sa crédulité, son inexpérience), parfois agressif (surtout dans les premiers temps quand il cherche à comprendre et qu’il ne supporte pas sa notoriété), souvent émouvant (vers la fin), il ne nous laisse pas indifférent. L’histoire est poussée dans l’extrême quand on l’oblige à participer à des émissions télévisées, des rencontres sportives, quand il doit se raconter et extrapoler… Vous n’auriez pas un petit secret à dévoiler ? dites-nous tout ! Vampirisé, on le voit devenir petit à petit accro au système, s’en est pathétique car le zapping est tel, qu’un produit à peine déballé est déjà périmé. Et là, après avoir scénarisé la célébrité, l’auteur imagine le déclin.
Ce livre est presque une dystopie dans sa forme, tirant vers le fantastique, mais le fond est très réel, très ordinaire, montrant la vulgarité de notre monde… « Du pain et des jeux »

Ce roman intéressant, surprenant, cruel, railleur, plume scalpel, a reçu le Prix de l’Humour noir Xavier Forneret en 2005, et a été adapté au cinéma par Xavier Giannoli, avec Kad Merad dans le rôle de Georges. L’acteur ressemble beaucoup au personnage que j’ai imaginé.

Mon prochain livre de Serge Joncour sera « Combien de fois je t’aime »…

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Image extraite du film « Superstar »

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Les étourneaux

les étourneauxLes étourneaux
Fanny Salmeron

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Devant mon écran de télévision, alors que je regarde les informations qui détaillent les attentats du  13 novembre, je me demande si les gens ont pressenti quelque chose juste avant. Puis juste après, dans la fraction qui suit l’horreur. Dans son roman, Fanny Salmeron traduit cet instant par un temps blanc. Je trouve que le blanc représente bien cet intervalle qui précède le chaos.

« La place de l’Opéra attendait l’orage. Surplombées d’un ciel menaçant, les statues brillaient, dorées comme des phares. Il y avait des bus qui faisaient du bruit. Des voitures qui faisaient du bruit. Les gens, pas tellement. Les gens, ils regardaient autour d’eux, perdus pour la plupart ou dans l’attente d’un rendez-vous, énervés par le ciel électrique. On pouvait compter ceux qui sortaient de la grande bouche de métro au milieu de la danse des moteurs. Une île. On pouvait voir disparaître ceux qui y entraient. Envie de leur dire « n’entrez pas ». Mais personne n’a ce pouvoir.
Juste avant il y a eu ce silence d’une demi-seconde. Un silence d’un seul coup, toutes les mesures des bus, des voitures, des gens, coordonnées sur ce temps très bref. Un blanc irréel. Et puis. Le bruit de l’explosion s’est mêlé à celui du premier coup de tonnerre. Personne n’a su quoi en penser avant les premiers cris et la fumée. »

Brune Farrago et ses amis Lodka Place et Ari Saint-Thomas, sans oublier le chien Ferdinand Griffon, ont décidé de quitter la capitale juste après l’attentat. Une petite maison en pierre dans la campagne, un jardin avec des tilleuls, des champs autour et du soleil. Leur frontière les protègera de la fin du monde, des bombes et de l’astéroïde Tarpeia qui file droit sur la Terre.

Brune nous présente son monde.
D’abord son portrait. Blonde, jeune, jolie, encore un peu enfantine, elle se donne à des liaisons d’un soir qu’elle harponne en un clic sur le net. Elle ne veut aucune attache et ne donne pas facilement sa confiance. Longtemps elle a souffert de l’absence de son père décédé alors qu’elle avait trois ans. Son premier amoureux ? Son chat, Olivier, mort lui aussi. Son deuxième amoureux ? Navel Senza, celui qu’elle n’a jamais vu, son correspondant inconnu. Ils se sont rencontrés sur un forum de musique et n’ont jamais osé se voir. Leurs contacts se font par l’écriture, mails, sms, lettres ; elle lui raconte tout. Elle lui racontait tout. Les nuages d’étourneaux, la couleur du ciel, le parfum des glaces… Doit-elle conjuguer Navel au passé ? Depuis quelques temps leur relation se délie, tristement, c’est implacable.
Lorsqu’elle a vu pour la première fois la comédienne Lodka Place sur scène, elle est tombée en amour. Elle a voulu être discrète et elle ne l’a pas du tout été … Lodka lui a présenté Ari, son ami, écrivain et metteur en scène. Les liens se sont soudés comme une fatalité et ils forment à présent un trio d’amis, une famille dit-elle. Un quatuor avec Ferdinand.

Après l’attentat, ils ont voulu faire leur Résistance à l’écart, et maintenant, ils se retrouvent
à l’abri dans se cocon champêtre. Ari écrit, Lodka écoute Bach, Brune fume, et ils arpentent la campagne en friche.
Chaleur, silence, soupirs. Brune pense à Moune sa mère, à son beau-père, à Navel.
Sa mère pense à Brune, sa Noune. Son beau-père pense au temps qui passe et qui le vieillit. Il aime toujours autant Line. Navel pense au message qu’il va envoyer à Brune. Peut-être son dernier. Oui, certainement sa dernière déclaration, « Le désir avant le verbe ».
Puis un jour, il faudra passer le portail et revenir…

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Des sentiments lourds, exacerbés, égratignés, émouvants et beaucoup de générosité. Une fille fleur qui se découvre et qui fait la paix. Une frontière qui partage deux univers, l’un chaotique comme un enfer, l’autre un véritable éden. Il y a de la musique, de l’écriture, de l’amitié et de l’amour. Des microcosmes qu’on se plaît à observer. Des mots qui nous rappellent des évènements, blessures, morts, Bataclan, métro, anarchie. C’est violent, brut, assourdissant, mais aussi poétique et doux. Fanny écrit « fin du monde », mais ce n’est pas encore l’heure. L’intrigue se tisse et se dévoile sur la fin ; une agression pour un outrage…
C’est un tout petit livre que je vous recommande.

Un autre billet chez Sabine

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éterneau
Etourneaux-sansonnet

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Avant j’étais juste immortel… Un extrait…

billet pour Poudlard

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Extrait tiré du livre « Avant j’étais juste immortel » de Juliette Bouchet
p. 146, 147, 148,149

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« …
– A moi quoi ?
– Ouais, à toi. Je te montre ce que je sais faire, et toi pareil. Montre.
– Je ne pratique aucun art martial…
– Fais-moi les autres choses alors, comme tu veux, ou un petit truc, si t’es fatigué, une boule de feu ou un cri de stegosaurus.
– Hein ? Mais comment veux-tu que je te fasse une boule de feu ?
– Bah, je sais pas moi, fais ton truc, si tu veux je me tourne… ha, OK, c’est ça, t’as peur que je te pique ton pouvoir en fait…
– Vadim… Qu’est-ce que ta mère t’a dit sur moi au juste ?
– Elle a dit que t’étais pas comme les autres… dit-il tout bas, en s’approchant à pas feutrés, elle a dit qu’on pouvait pas te garder à l’hôpital mais qu’elle avait encore besoin de « vérifier certains fonctionnements » ! Elle doit étudier ton anatomie, tes besoins vitaux, tes déplacement et ton endurance.
– Bah ouais, tu m’étonnes…, dis-je pour moi-même. Et donc toi, tu en as déduis que ?
– Bah, c’est clair quand même, non ?
– Ça dépend, moi je pense savoir de quoi elle parle, mais toi, t’as compris quoi ?
Vadim, agenouillé près du lit, me fixe avec émerveillement :
– T’es un super-héros.
Je n’ai jamais envisagé ma condition sous cet angle.
– Vadim, je ne suis pas un super-héros…
– Tstt tstt… T’inquiète pas, je dirai rien, même pas à Ryan alors que lui, il dit qu’il a la cape d’invisibilité. Mais je sais que c’est pas vrai. S’il l’avait vraiment, je l’aurais vue. Parce que je vois des trucs invisibles, le soir dans ma chambre surtout. Tu vois, moi aussi j’ai un super-pouvoir ! Alors dis-moi, t’as quoi toi ?
– Heu… Je cours vite, je suis très fort… Parfois je peux sauter très haut… Et, normalement… je peux pas mourir.
– Et… c’est tout ?
Le mioche a l’air déçu. Le comte Dracula ne fait plus recette.
– Tu voles ?
– Non.
– T’as un sabre laser ? Tu contrôles le feu ou les éclairs ?
– Non, rien de tout ça…
– Tu te transformes quand même ? Ou juste tu cours vite comme un lapin ?
– Ah oui ! Ça oui, je me transforme… on peut dire ça !
– En quelle couleur, vert, jaune ?
– Sans couleur… Je me transforme pas de partout…
– Pfff… ça y est je sais, tu fais comme Wolverine, t’as des couteaux qui te sortent des mains !
– Non plus, non… Je… comment dire…
Je suis en train de perdre la face devant un môme de neuf ans. D’abord la mère, ensuite le fils. Il suffit !
– Montre-moi !
– Non impossible, par contre, je peux te dire qui je suis, si tu me promets de le garder pour toi.
– Promis.
Drapé dans une couette en plumes d’oie à la housse rose pâle, je me redresse d’un coup d’épaule, et, endossant le poids de ma lignée au fond des yeux, je lui révèle mon identité.
– Je m’appelle Raphaël Elmo Mihnea Tepes Basarah Draculea.
Silence gênant, d’où perce un :
– Et… ?
– Je suis le descendant direct de Vlad l’Empaleur, plus connu chez vous les humains sous le nom de « comte Dracula ».
– Désolé, je vois pas !
Ha, la claque !!!
– Dracula, tu vois pas ? Mais faut sortir mon gars ! Mais si, fais un effort… Un monsieur tout blanc, toujours en costard, avec des poches sous les yeux et qui plaît beaucoup aux femmes, ça te dit rien ?
– Qu’a l’air un peu coincé ?
– Oui, voilà, mais c’est parce qu’il est timide en fait !
– Haaaaa… Si, ça c’est M. Gallimard, mon prof de SVT. T’est le fils de M. Gallimard ?
La loose. Ma famille est officiellement tombée dans l’oubli, entraînant dans sa chute feu mon patriarche. Accablé par une vexation cuisante, je joue mon va-tout.
– Francis Ford Coppola ?
– …
– Twilight ?
– Ah… Ça me dit quelque chose… HOOOOO ça y est je sais !!! T’ES UN HOBBIT !!!
Je vais t’en montrer moi du Hobbit.Sûr de mon effet, je ferme les yeux, ouvre la bouche et retrousse les babines sur mes splendides et rutilantes incisives, longues de plus de 1,5 centimètre en pleine action.
– Mais t’es… t’es… haaaa… HAAAAAA !!! MAMAN !!!
… »

Billet à venir dans le courant de la semaine.

 

avant j'étais juste immortel

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Naissance d’un père

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Naissance d'un pèreNaissance d’un père
Laurent Bénégui

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« Plus tard Alessia apprendrait qu’elle était née lors de la tempête, et qu’au moment où se jouaient les premières heures de son destin des vents polaires s’écharpaient sur les barrières d’air fiévreux dressées au-dessus de l’océan.

De mémoire de côtier jamais les chaleurs de mai ne provoquèrent phénomène si soudain. Aux premiers roulement du tonnerre les goélands surgirent par centaines de l’azur enténébré, brassant leurs ailes au ras des falaises, s’enfuyant en direction des bocages où ils s’abattirent à l’abri des bois et des clôtures. Au large la houle s’ébranla, fouettée par le ressac, cinglée par une pluie lourde et, lentement, le dôme liquide enfla, submergea les brisants, masquant les îles voisines comme pour s’unir aux cieux électriques. Alors aux bourrasques succéda un souffle continu qui s’engouffra entre les trouées crayeuses de la côte, tordit la cime des arbres, arracha les charpentes et griffa la surface des lacs, à la manière d’une main colérique, désormais saisie du continent… »

Le roman s’invite par ces images, dans le déchaînement des vents ; un décor bousculé et romantique.
Le narrateur, Romain, nous confie son amour passionnel pour sa compagne Louise ; Louise qui est dans le dernier mois de sa grossesse. Il ne cache pas son appréhension sur le fait qu’il va être père. Lorsqu’il pense à la paternité, il se retourne sur son enfance et voit un géniteur absent, disparu, qui a laissé trois femmes et trois enfants. Mathématicien de renom, Léopold Longeville devait certainement trouver le mot « famille » plus abstrait que toutes les formules algébriques avec lesquelles il jonglait.
Alors qu’il quitte Louise bien à l’abri dans leur lit, pour accompagner sa demi-sœur Maya à l’aéroport, Romain n’imagine pas que quelques heures plus tard, il la retrouvera en salle de travail à la clinique. Car Alessia a décidé d’arriver en ce jour de tempête.

Il lui a laissé croire qu’il était prêt à s’occuper d’elles… il s’était persuadé. Amoureux et responsable. Les choses devant s’ordonner dans une suite logique, sentiments compris. Mais aux côtés de Louise, alors que le monitoring mesure des contractions plus ou moins fortes, Romain s’interroge et remet en question son engagement. Prêt ? Il ne faut pas se leurrer, il est loin de l’être !

Dans la salle, une autre femme est sur le point d’accoucher d’une petite fille. Sandrine, déjà mère trois fois, est ce qu’on appelle une multipare. Il apprend que le mari ne viendra pas, déçu et fâché de ne pas avoir de garçon. Étrangement, Sandrine n’a pas l’air de lui en tenir rigueur et sa conversation allège un peu la sacralité de l’instant. Des sourires complices, quelques confidences, et des mots rassurants. (Ce que nous lisons, nous nous le chuchotons).
Dehors, la tempête fait rage. Intérieurement, Romain est en accord avec ce désordre, extérieurement, il essaie d’assurer, proposant même son aide à cette inconnue.
Perdu dans un dédale d’émotions, il tâtonne et n’ose s’aventurer vers ce chemin inexploré. Puis très vite tout s’emballe. Louise met au monde Alessia et ça se passe bien. Quant à Sandrine, on doit la descendre au bloc pour une césarienne car le cœur de son bébé faiblit. Sur sa demande, Romain accepte de rester avec elle le temps de la préparation. Elle parle, il l’écoute… Plus tard, il apprendra que la petite Inès souffre d’une malformation cardiaque et qu’elle a été transférée dans une unité de soins intensifs pédiatriques.

Incapable d’avoir des gestes instinctifs envers Alessia, la prendre dans ses bras, lui souffler des douceurs, respirer son odeur, ni même simuler, Romain ne trouve pas sa place.
« Comment les hommes deviennent-ils père ? » La question enfle dans sa tête et s’étend. Qui était son père ? Pourquoi les a-t-il abandonnés ? Qu’est-il devenu ? A la recherche des réponses, Romain va se rapprocher de sa mère et se remémorer sa propre enfance, orpheline de tendresse. Le drame de Sandrine sera aussi très présent dans sa quête initiatique car il l’aidera à prendre conscience du bonheur d’être père.

Le roman s’articule autour de cette révélation, mais Romain n’est pas notre seul narrateur. A tour de rôle, chacun s’épanche et nous dévoile leurs pensées. Une dynamique qui enrichit le récit et qui donne à cette lecture un ton vif, intense, surprenant, si vrai !
De l’auteur, je n’ai lu qu’un roman, « J’ai sauvé la vie d’une star d’Hollywood », et je retrouve dans cette histoire ce tempo cinématographique qui m’avait plu, car les scènes défilent comme dans un film.
Ambiances chaotiques, charnelles, écorchées, intimistes, troublantes, graves, des mots de poésie, des mots d’amour, il n’en oublie pas son humour. Bénégui sait émouvoir… et témoigne d’une belle sensibilité.
Je vous recommande ce livre.

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D’autres billets chez… L’Irrégulière, Philisine, Noukette, Jérôme, Sandrion,

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Maurice Marinit
« L’enfant à la rose » de Maurice Marinit

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La fille du docteur Baudoin

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la-fille-du-docteur-baudoin-marie-aude-murailLa fille du docteur Baudoin
Marie-Aude Murail

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L’élégant docteur Jean Baudoin s’agace de tout, en pleine crise de la cinquantaine. Son travail l’ennuie, son nouvel et jeune associé Vianney Chasseloup, si gentil, si patient, l’exaspère, et ses enfants grignotent ses nerfs. Atteint de sinistrose, il se réfugie le plus souvent dans l’ironie mordante.
« – Sainte Dolto, priez pour nous ! dit-il de ce ton mondain qui lui allait si bien. Qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu pour qu’il me refile une moule accrochée au canapé, une gravure de mode et une gardeuse de cochons virtuels ?
– Tu parles de tes enfants ?
– Je préfèrerais que ce soient ceux du voisin.
– Pourquoi tu dis ça ? Quelqu’un t’entendrait, il croirait que tu ne les aimes pas.
– Je les aime… Mais j’aurais quand même mieux fait de les noyer à la naissance. »

Cerise, huit ans, est obsédée par ses élevages, bébé cochon, vache, poussin ninja, dragon, et quand sa cochonne se fait bouffer par un loup, c’est le drame !…
« – Oh, papa ! s’exclama Cerise. Je sais que c’est pas vrai et qu’il y a d’autres raisons de pleurer dans la vie, mais j’avais réussi à gagner deux cochons, et ils allaient faire un bébé en plus ! Mais il y a quelqu’un qui est entré chez moi et il a lâché un loup qui a mangé ma cochonne. Et mon pauvre cochon, il n’a plus de joie de vivre, maintenant… »
Paul-Louis, quinze ans, brillant élève de seconde, compte bien se dévergonder avec son copain Sixte dans les soirées branchées, les rallyes ; il lui faut donc un nouveau costume, c’est in-dis-pen-sable !…
« – Au fait, demanda Paul-Louis à son père, tu pourras me passer ta CB demain ? (…)
– Mais on se fait jeter dans un rallye si on n’a pas de costume !
– Et une cravate, lui rappela Cerise. »
Violaine, si belle, dix-sept ans et future bachelière ; en mode glandouille, se questionne sur son avenir… Et si elle laissait tomber son bac S pour faire un bac L ?
« – Quoi ? s’écria le docteur Baudoin. Mais le bac, c’est à la fin de l’année !
– Je veux faire une école de journalisme, poursuivit Violaine, sans paraître remarquer l’objection de son père. (…)
– Avec un bac S, on peut faire du journalisme scientifique…
– Oui mais non, l’interrompit Violaine de sa voix la plus molle, moi, ce que je veux, c’est faire des reportages comme d’aller filmer le cyclone en Louisiane… »

Il y a des soirs comme celui-ci, où le docteur Baudoin souhaiterait être ailleurs… mais le jour où Violaine lui rend visite à son cabinet pour lui apprendre qu’elle pourrait être enceinte, c’est pire que tout ! Être maître de ses émotions, museler le fauve qui est en lui, donner un test de grossesse, refermer la porte de son bureau et attendre.
Lorsqu’il lui posera la question, Violaine lui dira que c’est négatif…

Or, Violaine a menti à son père. Avec sa meilleure amie Adélaïde, c’est vers le Centre de planification familiale qu’elle va chercher de l’aide. Là-bas, elle aura la surprise de rencontrer Vianney Chasseloup qui tient un cabinet de consultation durant son temps libre…
Le docteur Chasseloup est le contraire du docteur Baudoin. Investi dans son travail, profondément humain, toujours à l’écoute de ses patients, il voue une admiration envers cet associé qui a eu la générosité de le prendre avec lui. Alors, il va prendre soin de Violaine et l’assister du mieux qu’il pourra dans ses démarches.
Est-ce que Violaine va garder le bébé ?

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J’aime beaucoup les romans de Marie-Aude Murail. Ils apportent toujours de belles émotions. Puis il y a cet humour aux différentes tonalités ; espiègle, radieux, grinçant, noir.
Une belle plume.


Pour faire comme ses copines, pour ne pas être en marge, un soir, Violaine dit oui à son petit ami et se retrouve enceinte. L’histoire du roman raconte sa détresse, son courage et le parcours qu’elle décide de prendre, seule. L’avortement est alors abordé avec tact, intelligence, sans affectation.
La famille, socle branlant, a aussi une belle part. Le docteur Baudoin ne suscite pas une sympathie immédiate tant il est désagréable, cependant il arrive à nous attendrir. Cerise, la petite puce qui semble être obnubilée par sa ménagerie virtuelle, est consciente des états d’âme des uns et des autres. Son regard doux et innocent est un baume. Paul-Louis dit Pilou, qu’on pense égocentrique, n’hésite pas à jouer du poing pour défendre l’honneur de sa sœur aînée. Quant à la mère, Stéphanie, capitaine qui
a subi des houles et des cyclones dans sa vie de femme, continue à faire face à la tempête avec sang-froid. Dans les premières pages, l’union de cette famille ne paraît pas évidente… et pourtant, elle sera du genre « Un pour tous, tous pour un ».
Cette chronique ne serait pas complète si je ne parlais pas du gentil docteur Chasseloup, à l’enfance meurtrie. J’éprouve beaucoup d’empathie pour lui. Il est un médecin comme on en trouve peu. Il répare les corps et les âmes, dévoué, généreux et sensible. Violaine qui le compare à un âne à cause de ses yeux doux, trouvera en lui un soutien loyal et sincère.
Ah… ne pas oublier de vous dire… ce roman est aussi une belle histoire d’amour… Elle aime beaucoup les ânes et son prénom. Il aime son prénom et ses yeux violets.

Une lecture à recommander ++

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D’autres billets chez Bianca, Nahe, Hilde, Noukette,

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picasso femme au miroir

Picasso, La fille au miroir

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Tangente vers l’est

logochallengeamoureuxUn livre offert par Lou
Challenge amoureux de l’Irrégulière
catégorie : Samovar

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Maylis de Kerangal

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De Moscou à Vladivostok, 9 288 kilomètres.

Aliocha est un jeune conscrit d’une vingtaine d’années qui doit effectuer son service militaire en Sibérie, le pays du goulag. Le nez écrasé contre la vitre du Transsibérien, à l’écart de ses camarades, il voit défiler le paysage. Plein de peur et de colère, il songe à sa désertion. Tout, sauf la Sibérie ! Le voyage est long, violent, les étapes dans les stations sont peu fréquentes et surtout surveillées par Letchov, le garde chiourme. Il est impossible de s’évader.
Hélène est une française d’une trentaine d’années qui fuit Anton, l’homme qu’elle aime. Elle abdique car elle ne le reconnait plus, elle ne veut plus de cette vie, de cette Russie qu’elle avait idéalisée. Elle part vers l’est, par ce train qui n’en finit pas d’avaler les distances.
Aliocha et Hélène vont se rencontrer dans le couloir du Transsibérien. Deux solitudes qui s’accostent, très peu de mots dans la fumée de leurs cigarettes, des présentations primitives, Moi Aliocha, Moi Hélène, des sourires timides, le regard maternel et sensible de la femme, le regard fiévreux et violent de l’homme-enfant. La nuit s’étire, très longue, pesante et chaloupée.
Aliocha ne se trompe pas lorsqu’il retient fermement Hélène. Il sait qu’elle peut lui venir en aide. Elle est son seul recours. Le message passe dans des mots aboyés, essoufflés, gutturaux. Si elle ne les comprend pas, elle en devine l’intensité. Elle aurait pu se débattre, crier, mais elle l’invite à se cacher dans son compartiment de première classe, touchée par son angoisse, séduite par sa fierté. Ne fuit-elle pas, elle aussi ?!
Il n’y a aucune ambiguïté à ce geste. Peut-être le regrettera-t-elle, peut-être que non.

« Le paysage défile maintenant par les ouvertures de la cellule grise qu’ils ont occupée ensemble, à touche-touche, unis dans les mêmes soubresauts, dans les mêmes accélérations et les mêmes ralentissements, où ils ont mélangé la fumée de leurs clopes et la chaleur de leurs souffles. Aliocha retient sa respiration, il n’est pas suppliant, il n’est pas une victime, il est comme elle, il s’enfuit, c’est tout. La femme pose ses yeux dans ceux du garçon – une clairière se lève dans le petit jour sale, très verte -, se mords les lèvres, suis-moi. »

Le voyage est sans fin jusqu’à la limite, Vladivostok. Bientôt Irkoutsk, le lac Baïkal, d’autres gares… et Tchita, la caserne, « la ville des exilés ». Arriveront-ils à la dépasser ? Plus loin, il y a la mer et leurs libertés.

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« Tangente vers l’est » est une superbe histoire qui raconte l’aventure de deux âmes perdues, un train mythique et un pays vaste et acéré. C’est le mystère russe, son romantisme et ses ambivalences, c’est un suspens qui compresse le souffle et qui ralentit le rythme de la lecture, ce sont des mots poètes, des mots-images, des mots passionnés, c’est une amitié, un amour, une reconnaissance, un sauvetage, une folie alliée à du courage et du tempérament. L’histoire est d’aujourd’hui, mais elle aurait pu être d’une autre époque. Le roman est court avec de belles phrases, sans vrais dialogues, à deux voix, à deux sensibilités, deux nationalités.
Entre Aliocha et Hélène, les gestes sont beaux, attentifs et prévenants, ils sont ceux d’une mère avec son enfant, d’une femme qui mate son futur amant, ceux aussi d’un garçon qui cherche protection et d’un homme captivé qui vibre… C’est sensuel, pudique et intrigant.

J’ai beaucoup aimé et je vous le recommande.

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D’autres billets chez Sharon, Mango, Philisine,

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