Récits décousus d’un naufragé du temps – Chapitre VII

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Exercice, jeu, écriture pour l’été ; dernières de la saison
Participation occasionnelle !
et suite des aventures des récits décousus d’un naufragé du temps

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Mots imposés :
Gens, survivre, univers, découverte, terre, partage, bonheur, macrocéphale, cultures, tour, astral, grandeur, mer, extraterrestre, envahisseur, animal, mappemonde,  journal, pluriel, couleur, parallèle, fin, guerre et nymphe, néant, négliger.

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carte corse
Ajaccio, août 1453,

Je m’aperçois que j’ai adopté la démarche d’un vrai matelot ! Je tangue sur terre.
Il fait très chaud. Je ne supporte plus l’habit, le tissu gratte.
Dans le couloir exigu et sans fin, je suis un domestique dont la livrée arbore les couleurs rutilantes de la ville ; azur, argent et or. De couloirs en pièces, nous traversons une cour pavée d’une superbe mosaïque qu’animent les borborygmes d’une fontaine ; une nymphe en marbre verse son amphore dans le bassin.
– Signore… volete aspettare qui ?
– Grazie.
Pour la énième fois, je tâte mon pourpoint. Sur le côté, dans une poche intérieure, j’ai le diamant et une liasse de feuilles. J’ai hâte de m’en séparer. Mon regard erre dans la pièce. C’est un bureau avec de hautes fenêtres étroites qui disparaissent derrière de riches tentures. Comme dans les autres pièces du palais, le luxe impose. Je me dirige vers une mappemonde qui me stupéfie. Il me semble que l’objet ne doit apparaître que cinquante ans plus tard. Le globe est un monde décoré d’univers fantasques avec des mers peuplées d’étranges créatures extraterrestres. Des cachalots macrocéphales tenus par des sirènes chevauchent des flots. Le bois est précieux et s’orne de quelques incrustations nacrées et dorées. Ce genre de découverte me réjouit. Curieux, je poursuis mon exploration vers les bibliothèques, ne voulant rien négliger de ses raretés. Une collection d’animaux en ivoire s’étale en procession sur une étagère. Sur une autre, des émaux racontent le chemin de croix du Christ. Les miniatures sont admirables par leur précision et leurs teintes. Je vais vers des enluminures et une carte encadrée qui représente les voies astrales,  lorsque la porte s’ouvre.
– Pierre !
– Alex.
Il m’est difficile de reconnaître en cet homme, mon ami d’enfance. La distance qui nous sépare disparaît en une étreinte chaleureuse.
Je le détaille… il a le visage plus émacié, un regard noir et une petite cicatrice sur la tempe. La dernière fois que nous nous étions vus, c’était il y a cinq ans. Il avait eu une permission de trois mois, hors des mondes parallèles qu’il fréquentait depuis son enrôlement. Je l’avais rejoint dans son château en Bretagne et nous avions longuement parlé de la grandeur du siècle qu’il venait de quitter, des guerres qu’il avait menées à bord de L’Envahisseur, le bateau amiral, et de ses conquêtes féminines.
– Amiral Alexandre de Floris… c’est un bonheur de te voir ! Cette chemise à soufflets te va bien ! Je ne suis pas aussi élégante que toi…
Un sourire s’esquisse sur ses lèvres et d’une chiquenaude, fait tomber ma coiffe en feutrine.
– Pierre, tu m’as manqué ! Moi aussi, je suis enchanté de te voir. Viens t’asseoir…
Alors qu’il se recule et se dirige vers un fauteuil, je remarque sa claudication et son dos voûté. L’ami, que t’est-il arrivé ? Ta voix paraît hésitante et tes yeux renvoient un néant.
– Tu es bien logé ! Le cadre est magnifique et tu as à ta disposition des trésors. A qui appartient le palais ? Les ancêtres de Napoléon ? de Tino Rossi ?
– Ah ! quel historien tu fais ! Nous sommes bien éloignés de tes références, n’est-ce pas ?
Non, le château appartient à l’Office de Saint-George. Ils ont des finances inépuisables !
Nous parlons de reconstruire la ville ailleurs, avec une forteresse et des tours sur la côte. Je vais les aider. Tu sais que ma première passion est l’architecture !
– Et vois-tu toujours la belle espagnole ? Comment elle s’appelle déjà… Maria, Isabella, Anunziata ?
– Pierre, tu es resté romantique ! L’amour, je le définis au pluriel !
– Tu fais des heureuses ! Et Sigismond, ton secrétaire ? Tu partages toujours avec lui tes mémoires en plus des faveurs de ces dames ?
– Il est mort.
– Je suis navré.
Le silence envahit la pièce, donnant à l’atmosphère une lourdeur palpable. Sigismond avait été recruté au XVIIIème siècle. Il avait le raffinement précieux de son époque et l’esprit des Lumières. J’avais beaucoup aimé converser avec lui et je savais qu’Alex était fortement atteint par le décès.
– Que s’est-il passé ?
– Je ne veux pas en parler Pierre. S’il te plaît.
Alex se perd dans le verre qu’il se sert. Il ouvre plusieurs fois la bouche mais aucune parole n’en franchit le seuil. C’est la première fois que je le vois si désemparé. Le temps des confidences viendra plus tard… peut-être ce soir lors d’une partie d’échecs. J’avais trois jours à lui consacrer.
– … Raconte-moi ce mois passé sur le Bysance ! Tu t’habitues à tes gens ? Et Jouve ?
Je prends le verre de vin qu’il me tend et je m’écroule dans un fauteuil capitonné. Je ne sais pas comment aborder mon récit. Jouve… je ne peux m’empêcher d’éclater de rire. Les nerfs craquent et je m’effondre à mon tour dans un silence abyssal.
Alex lève un sourcil et tord la bouche. La vie de ses sourcils m’a toujours épaté.
– Donc, Jouve ?
– Jouve !
– Oui !… Marcel Jouve ! Assistant de Martins, celui à qui tu devais remettre ton journal et la pierre du Nil.
– Ouais… ben, il est avec Chaid, le capitaine du bateau.
– Et ?
– Et… et… ils sont tous deux dans une orangeraie près de Meknès.
– Ils se lancent dans les cultures ?
– Vu ainsi, c’est vrai que l’idée est plaisante.
– Mais ce n’est pas ça ?
– Non, c’est pas ça. Ils y sont enterrés.

Il va bien falloir que je lui raconte la mission et la trahison des deux lascars..
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Suite de l’histoire cet automne…

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Récits décousus d’un naufragé du temps – Chapitre VI

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Exercice, jeu, écriture pour l’été
Participation occasionnelle !
et suite des aventures des récits décousus d’un naufragé du temps

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Mots imposés :
Espérer, flotter, perdition, cap, sillage, bouteille, iceberg, vent, déambuler, bateau, continent, flots, amiral, génétique, sentiment, débarquer, faille… et myrte, malhabile, muraille.


delacroix16

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Je suis las de ce voyage à bord du Bysance.
La caravelle trace un sillage blanc, laissant déambuler des petits icebergs d’écume. J’ai le sentiment que ma perdition est à la mesure d’un continent à la dérive, prêt à sombrer dans la mer. Le crissement des cordages répond aux cris aigus des mouettes. Nous distinguons un horizon encore malhabile, sorte de mirage longiligne frémissant entre cieux et flots. Dans moins de deux heures, nous débarquerons dans le port d’Ajaccio pour rencontrer l’émissaire du professeur Martins, l’amiral de Fleuris, à qui je devrai remettre mon rapport accompagné d’une pochette en velours ; un poids en carat.
La faille temporelle a eu une faiblesse et nous ne devons prendre aucun risque.

Nous avions quitté Meknassa et le palais du sultan Ben Hamad depuis plus de trois semaines. J’avais arrêté mes derniers récits aux portes de la cité alors que nous étions accueillis par Abdel, l’ami de Cortes. A l’abri derrière les murailles, nous étions épargnés par le vent du sud qui charriait un sable rouge, recouvrant les vestiges de notre caravane et les dernières traces d’humanité dans le désert. Je ne songeais qu’à la pierre du Nil ; une obsession qui commençait à dévorer mes nerfs. Les plans pour accéder au harem m’avaient été remis, ainsi que des armes et une tenue de la garde du califat. Nous ne devions pas perdre de temps et programmer l’action à la faveur de la nuit. Le capitaine Chaid avait perdu son persiflage et semblait moins fier. Je n’étais pas mesquin, ni suicidaire, de le traiter de couard, mais il puait la peur. Conrad ne devait pas participer, il avait la charge de garder les chevaux prêts pour notre fuite. Quant à Mabrouk Cortes, il était fidèle à lui-même. Je crois bien que mon admiration pour son sang-froid était à son point culminant !

La journée s’était parée d’un malaise latent et de silences crispés. Les élucubrations de Conrad étaient remisées au fin fond de mes pensées et je n’avais plus le coeur à les fantasmer. Je n’espérais qu’au lendemain, revoir le jour et donner à ma génétique une longue et heureuse vie ! Je flottais dans une torpeur qui frôlait l’inconscience, mais il aurait été malvenu de m’évanouir. Après cette mission, les vacances seraient de rigueur et peut-être m’offrirais-je une démission…

Je suis sur le pont arrière du bateau et je ne peux me remémorer cette aventure sans en éprouver l’angoisse qui depuis est enracinée en moi. Deux semaines de fièvre et de délires, à me tordre sur ma couchette, à recevoir les soins maternels de Conrad, la compassion de Cortes, à perdre une à une mes dignités en me vidant du haut et du bas, à frémir au moindre bruit et à ingurgiter les mixtures infâmes, additionnées de  vin de myrte pour en masquer le fiel. Le Diamant du Nil a sa légende et je peux affirmer qu’elle n’est pas usurpée !
« La pierre ne s’arrache que si elle s’entache du sang d’un lâche. » … Le sang a coulé.
J’ai passé les deux derniers jours à écrire un témoignage incomplet. Boire au goulot des bouteilles pour oublier, m’enlever de la tête l’image de Chaid crucifié.

Nous avions attendu les premières ombres de la nuit pour nous rapprocher de l’enceinte du palais. Les remparts étaient imprenables, il fallait donc ruser et passer en même temps que la relève de la garde extérieure. Lorsque Cortes avait soumis l’idée, j’avais éclaté de rire ! Etait-ce si simple ? Seul son regard hermétique m’avait dissuadé d’en savoir plus.
Le premier sang versé, fut celui de trois gardes. De gauche à droite, la lame de Cortes a glissé en douceur. C’était pour moi quelque chose de surnaturel. Je n’en confierai pas plus dans ces écrits. La suite m’apparaît à ce jour irréelle, quelque chose de chimérique.  Je me dédoublais et mettais mes pas dans ceux de Cortes et de Chaid. La formation que j’avais suivie sur une base militaire était plus théorique que pratique. J’aurais dû faire un stage commando.
Après avoir caché les corps, nous laissions la médina pour nous engager dans le dédales des cours intérieures. De jardins, en patios, nous mettions le cap sur des cloîtres plus privés, sans rencontrer gardes ou serviteurs. Je bénissais les fortunes du hasard.

– Pierre, vous allez mieux ?
– Oui, mon ami. J’avais besoin d’air.
Conrad s’inquiète de ma santé comme une mère. Son regard se porte également sur la côte corse. Que serais-je sans leurs soutiens ? Par deux fois, ils m’avaient sauvé.
Sa présence m’apaise, me sécurise. Lui aussi écrit ses mémoires, j’ai vu ses carnets. Il fallait que nous confessions nos tourments.
Une tour génoise se dessine, ainsi que la forteresse qui met en garde les Barbaresques. Kallyste ! elle est vraiment la plus belle…

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Suite la semaine prochaine

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