Récits décousus d’un naufragé du temps – Chapitre VI

logo-plumes2Les Plumes d’Asphodèle
Exercice, jeu, écriture pour l’été
Participation occasionnelle !
et suite des aventures des récits décousus d’un naufragé du temps

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Mots imposés :
Espérer, flotter, perdition, cap, sillage, bouteille, iceberg, vent, déambuler, bateau, continent, flots, amiral, génétique, sentiment, débarquer, faille… et myrte, malhabile, muraille.


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Je suis las de ce voyage à bord du Bysance.
La caravelle trace un sillage blanc, laissant déambuler des petits icebergs d’écume. J’ai le sentiment que ma perdition est à la mesure d’un continent à la dérive, prêt à sombrer dans la mer. Le crissement des cordages répond aux cris aigus des mouettes. Nous distinguons un horizon encore malhabile, sorte de mirage longiligne frémissant entre cieux et flots. Dans moins de deux heures, nous débarquerons dans le port d’Ajaccio pour rencontrer l’émissaire du professeur Martins, l’amiral de Fleuris, à qui je devrai remettre mon rapport accompagné d’une pochette en velours ; un poids en carat.
La faille temporelle a eu une faiblesse et nous ne devons prendre aucun risque.

Nous avions quitté Meknassa et le palais du sultan Ben Hamad depuis plus de trois semaines. J’avais arrêté mes derniers récits aux portes de la cité alors que nous étions accueillis par Abdel, l’ami de Cortes. A l’abri derrière les murailles, nous étions épargnés par le vent du sud qui charriait un sable rouge, recouvrant les vestiges de notre caravane et les dernières traces d’humanité dans le désert. Je ne songeais qu’à la pierre du Nil ; une obsession qui commençait à dévorer mes nerfs. Les plans pour accéder au harem m’avaient été remis, ainsi que des armes et une tenue de la garde du califat. Nous ne devions pas perdre de temps et programmer l’action à la faveur de la nuit. Le capitaine Chaid avait perdu son persiflage et semblait moins fier. Je n’étais pas mesquin, ni suicidaire, de le traiter de couard, mais il puait la peur. Conrad ne devait pas participer, il avait la charge de garder les chevaux prêts pour notre fuite. Quant à Mabrouk Cortes, il était fidèle à lui-même. Je crois bien que mon admiration pour son sang-froid était à son point culminant !

La journée s’était parée d’un malaise latent et de silences crispés. Les élucubrations de Conrad étaient remisées au fin fond de mes pensées et je n’avais plus le coeur à les fantasmer. Je n’espérais qu’au lendemain, revoir le jour et donner à ma génétique une longue et heureuse vie ! Je flottais dans une torpeur qui frôlait l’inconscience, mais il aurait été malvenu de m’évanouir. Après cette mission, les vacances seraient de rigueur et peut-être m’offrirais-je une démission…

Je suis sur le pont arrière du bateau et je ne peux me remémorer cette aventure sans en éprouver l’angoisse qui depuis est enracinée en moi. Deux semaines de fièvre et de délires, à me tordre sur ma couchette, à recevoir les soins maternels de Conrad, la compassion de Cortes, à perdre une à une mes dignités en me vidant du haut et du bas, à frémir au moindre bruit et à ingurgiter les mixtures infâmes, additionnées de  vin de myrte pour en masquer le fiel. Le Diamant du Nil a sa légende et je peux affirmer qu’elle n’est pas usurpée !
« La pierre ne s’arrache que si elle s’entache du sang d’un lâche. » … Le sang a coulé.
J’ai passé les deux derniers jours à écrire un témoignage incomplet. Boire au goulot des bouteilles pour oublier, m’enlever de la tête l’image de Chaid crucifié.

Nous avions attendu les premières ombres de la nuit pour nous rapprocher de l’enceinte du palais. Les remparts étaient imprenables, il fallait donc ruser et passer en même temps que la relève de la garde extérieure. Lorsque Cortes avait soumis l’idée, j’avais éclaté de rire ! Etait-ce si simple ? Seul son regard hermétique m’avait dissuadé d’en savoir plus.
Le premier sang versé, fut celui de trois gardes. De gauche à droite, la lame de Cortes a glissé en douceur. C’était pour moi quelque chose de surnaturel. Je n’en confierai pas plus dans ces écrits. La suite m’apparaît à ce jour irréelle, quelque chose de chimérique.  Je me dédoublais et mettais mes pas dans ceux de Cortes et de Chaid. La formation que j’avais suivie sur une base militaire était plus théorique que pratique. J’aurais dû faire un stage commando.
Après avoir caché les corps, nous laissions la médina pour nous engager dans le dédales des cours intérieures. De jardins, en patios, nous mettions le cap sur des cloîtres plus privés, sans rencontrer gardes ou serviteurs. Je bénissais les fortunes du hasard.

– Pierre, vous allez mieux ?
– Oui, mon ami. J’avais besoin d’air.
Conrad s’inquiète de ma santé comme une mère. Son regard se porte également sur la côte corse. Que serais-je sans leurs soutiens ? Par deux fois, ils m’avaient sauvé.
Sa présence m’apaise, me sécurise. Lui aussi écrit ses mémoires, j’ai vu ses carnets. Il fallait que nous confessions nos tourments.
Une tour génoise se dessine, ainsi que la forteresse qui met en garde les Barbaresques. Kallyste ! elle est vraiment la plus belle…

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Suite la semaine prochaine

D’autres plumes chez Nunzi, Adrienne, Marlaguette, T. , CélestineSoène, Mon Café Lectures, PatchCath, Dame Mauve, MélanieGhislaine, Béatrice, Solange, Valentyne, Hurluberlu, La Plume et la Page, Pierrot Bâton, Jean-Charles, Plaisir des mots, Merquin, Yentl, Sharon, Eeguab-Modrone, Cériat, Fabienne, Pivoine, Sable du temps, L’OrRouge, Coccinelle.
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38 réflexions au sujet de « Récits décousus d’un naufragé du temps – Chapitre VI »

  1. Ping : LES PLUMES 13 – Les texte à la Dérive ! | Les lectures d'Asphodèle, l'écriture et les humeurs…

  2. J’arrive cette semaine dans les Plumes d’Asphodèle.
    Je suis vraiment très impressionnée par la qualité de vos textes…
    Je ne suis pas « littéraire » à la base et je débute humblement dans ce qui ressemble à l’écriture, les blogs que je parcoure en ce moment sont de véritables découvertes, je me rejouis d’avoir découvert de nouveaux univers !
    A bientôt

    • Alors bienvenue Yentl ! J’avais abandonné les plumes depuis longtemps et je les reprends épisodiquement ! C’est vrai que les copains écrivent bien et qu’on a plaisir à les lire. Mais chez Aspho, il y a de la place pour tout le monde… même pour ceux qui tâtonnent.
      J’arrive chez toi…

  3. C’est vraiment bien que tu aies repris cette histoire, elle est truffée d’images qu’on n’oublie pas, et Conrad dans le rôle de la maman me fait beaucoup sourire !!! Arf….. C’est tout toi !!! Continue, ne lâche pas la plume hein !!! 😉

    • C’est la myrte… Tu pensais à quoi en mettant ce mot ? Je n’ai pu refuser ! Il va falloir que mon père m’en expédie… on en trouve de moins en moins par chez nous.
      Je t’embrasse.

  4. J’aime beaucoup cette ambiance dépaysante que tu as su créer et dans laquelle tu nous entraînes. Le récit à la première personne apporte de la force à ton texte, les personnages sont plus présents et on entre de plein pied dans ton histoire.

  5. J’ai senti, en lisant ton texte, et même si c’est la suite d’autres que je n’ai pas lus, le souffle épique des grandes épopées aventureuses.
    Quel travail de remettre tous les liens! Merci beaucoup.

    • Oui, j’ai dans ma tête un mélange de Connie Willis et Angélique Marquise des Anges !!! Il y a de quoi faire…
      Les liens me permettent de voir qui j’ai vu et n’ai pas vu.
      A bientôt

  6. J’ai lu tous les épisodes précédant, et je ne le regrette pas. 😀 J’adore et j’ai hâte de savoir comment ils ont extirpé le Diamant du Nil du palais. 😀

    • Et bien, Syl, je suis « coite » comme m’a dit Pierrot 😆
      Moi aussi, il faudrait que je lise le début… c’est une autre histoire ! cet hiver, à la veillée 😉
      Tu écris parfaitement alors pourquoi ne pas le faire plus souvent ?
      Je n’aime pas trop des récits d’aventures mais dès qu’on me parle du Nil, de palais et de diamands, j’adhère !
      @ la semaine prochaine alors !
      Bonne semaine et gros bisous de ma tour

  7. Sans doute, à cause du nom Cortès, mais pas que…, en lisant votre texte, j’avais des dessins à la Corto Maltèse. En tout cas, un texte qui emmène ailleurs dans une ambiance méditerranéenne, un vrai dépaysement…

  8. Coucou Syl ,
    Je termine ma lecture par ton texte (je voulais lire avant les textes précédents )
    quelles aventures pour Pierre 🙂 se remettra il de tout cela ?
    Le fait que la faille temporelle ait eu une faiblesse est inquiétant !

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