Coupe Gorge, le bois maudit

 

JRainville12x16.

Par une nuit noire et glaciale de cette fin d’octobre, en cachette de leurs parents, une bande de jeunes adolescents se donne rendez-vous dans un bois au-dessus de leur village. Ce bois, dont le nom se murmurait doucement, s’appelle Coupe Gorge.

Au temps de la Révolution et de l’insurrection en 1793, de nombreux massacres s’étaient perpétrés. Seule la légende du Trou Maudit faisait encore frémir les jeunes gens. Il se racontait qu’un paysan, pour se cacher des soldats, s’était enlisé dans un creux, se recouvrant de feuilles mortes, de terre et de branchages. La troupe de soldats vint faire son campement autour de cet amoncellement et horreur de l’histoire, elle profita de ce bûcher pour faire un feu. Le malheureux homme, asphyxié, mourut carbonisé. Comme tant de tragédies, ce récit aurait pu se terminer ainsi, mais l’histoire eut une suite. Quelques mois plus tard, en allant chercher du bois sec et des champignons, Hubert, un vieil homme usé par les travaux des champs, vit surgir d’un fourré, une forme hideuse, un tronc ou plutôt comme il essaya de le dire au village, la moitié d’un corps sans tête. Criant de panique et de frayeur, il dévala la sente qui menait à la première habitation. Il avait vu le diable. Satan se logeait dans le bois. Croyant à un peu de démence de sa part, les villageois et l’administration locale laissèrent l’affaire aux soins de la famille. Les jours passèrent, le printemps commençait à resplendir. Le bois au profil griffu, se parait de feuilles tendres et offrait aux amoureux des coins de mousse veloutée. Un après-midi, Jacques et sa douce amie Marie vinrent se lover sur le matelas de Dame Nature. Des soupirs, des baisers, des caresses, la voûte des branches au dessus de leurs corps laissait filtrer les rayons du soleil réchauffant leur peau. Lorsque soudain, une ombre comme un courant d’air vint les heurter. Ils relevèrent la tête, et virent un monstre en décomposition. La créature était de vase comme façonnée d’argile, de feuilles et d’immondices. Marie s’évanouit et Jacques, courageux, essaya d’atteindre l’inhumain avec un bâton. Mais le gnome s’enfuit. Le jeune homme ranima Marie et l’aida à se revêtir. Ils allèrent directement à la ferme où le bon abbé Jean se terrait, attendant des cieux plus cléments. Il leur conseilla de voir le maire et d’organiser une battue. La chose fut manigancée le soir même. Munies de torches et de lanternes, les femmes balisèrent le bois. Les hommes de bâtons et de faux pour certains, de sabres et de baïonnettes pour d’autres. Ils quadrillèrent les boqueteaux, battant la cadence de leurs épieux. Un chien se mit à hurler. Un homme cria. Cela venait de la gauche, près de la rivière. Tous se dirigèrent vers cet antre sombre. Il fallait faire attention, quelques marécages risquaient de vous avaler. Le premier arrivé resta tétanisé, puis un second et un troisième… tous les participants de la chasse se mirent en cercle, cernant la bête, un amas de tissus recroquevillé au sol. Le maire et deux gendarmes s’approchèrent et d’une badine tâtèrent le monstre qui émit une faible plainte.
– Tuez-le ! Crevez-le !
Ces paroles empreintes de sauvagerie retentissaient dans la nuit. Nous n’étions plus dans un petit village français, mais dans une arène romaine. La mise à mort était prononcée. Un premier coup, et un autre, les traqueurs avaient le goût du sang ; les années passées dans la terreur avaient laissées des stigmates. Il n’y avait plus de charité, plus de pitié, la foi avait déserté leurs cœurs. Et Jacques s’interposa.
– Pousse toi de là Jacquot, vois pas que c’est le diable ?
– Arrêtez ! Je vous en prie, maîtrisez-vous, on dirait un homme…
La lumière lécha le sol et se porta sur le gisant. Avec crainte, du bout de sa botte, un gendarme retourna le cadavre. Jacques, le plus lettré des environs puisqu’il voulait devenir instituteur, avait déjà vu sur une parution le dessin d’une momie. L’être était enveloppé de bandages et sa peau cartonnée avait la teinte du cuir tanné. Des filaments de cheveux dégoulinaient et s’entortillaient autour de sa tête et de son cou. Sa figure n’avait plus de nez, plus de bouche, seule sa dentition éclatait de blancheur et soulignait d’un trait sa face. Le regard des hommes descendirent sur le corps. On distinguait derrière la barrière d’oripeaux, une masse meurtrie avec un seul bras, l’autre étant un moignon. Brusquement, le magma inerte se réveilla faisant bondir en arrière l’attroupement.
– Elle vit toujours ! C’est que c’est coriace cet’bête !
Un son désarticulé jaillit de la gorge de l’homme « Ac ». Le maire s’adressant à Jacques lui dit – Que dit-il ?
Surpris, Jacques lui répondit :
– Il me semble qu’il prononce mon nom !
Jacques s’accroupit et contempla le déchet humain.
– Ac !
– On se connaît, n’est-ce pas ?
Pour acquiescer, l’homme ferma les yeux deux fois. Jacques scruta les prunelles. Elles avaient le couleur de la mer ou d’un ciel d’été, bleu intense, presque turquoise.
C’est alors que tous virent Jacques pleurer, se coucher près de la créature et l’étreindre avec douceur et amour.
– Pourquoi, pourquoi ? Quel idiot tu fais ! J’étais là moi ! N’étions-nous pas frères pour toujours, toi mon ami ?
Et se tournant vers l’auditoire…
– Bande d’imbéciles, c’est le Pierre.
Amis lecteurs, vous aviez compris dès le début, je pense, que l’homme n’avait pas succombé au feu…
Ils allèrent chercher un brancard et y déposèrent délicatement Pierre. La procession fut lente car la moindre secousse le faisait trembler de douleur. Jacques voulut qu’on le déposa chez lui. Ils étaient frères de cœur et de lait depuis leur naissance. La mère de Pierre était morte des suites de l’accouchement et c’était Dame Jeanne, la mère de Jacques, qui l’avait nourrit.
On le soigna, il vécut encore deux ans, choyé par son ami et Marie la jeune femme de celui-ci. Jacques lui lisait tous les jours des histoires, la gazette qui arrivait toutes les semaines, lui remémorant leur enfance, leurs jeux et espiègleries. Deux belles années… puis un jour au petit matin, on le trouva dans son lit, un petit rictus de sourire déformant sa face. Il était mort, ses poumons avaient été gravement atteints.
Jacques insista pour faire à l’orée du bois, une stèle et un petit monument à sa mémoire pour rappeler à tous ceux qui restaient, que toute bête ou créature maléfique pouvait se tapir au fond de nous et déclencher la méchanceté par la couardise et l’ignorance.

Nous sommes en 2010, et nos six adolescents grimpent allègrement le chemin qui mène au bois. Ils ont apporté de la guimauve, des lampes, des allumettes et le livre d’Edgar Poe « Les contes macabres ». Leurs pas étouffés par les tapis de feuilles d’automne, aucun bruit ne vient troubler la noirceur de la nuit, seuls parfois, les hululements d’une chouette au lointain. Ils arrivent au lieu stratégique, le Trou Maudit. Ils amassent du bois, font la pyramide, allument le feu, et s’installent. Après quelques bouchées de marshmallow, ils entament le récit…
Crick…
– C’est quoi ça ? Interroge Max.
– Hein ? Tais-toi, laisse Méli lire… Répond Jéremy.
Crack…
– Je t’ai dit que j’ai entendu un truc ! Persiste Max.
– Zut, fais pas ton mariole, sinon tu vires ! S’énerve David.
Criiiiiiick…
Une forme blanchâtre s’élève au-dessus du groupe.
– Hou ! hou ! hou !!!!! Je suis le fantôme du Trou Maudiiiiiiit !!!!
Des haaaaaa!!!! et des hooooooo!!! s’éparpillent dans tous les sens. Nos jeunes rebelles se bousculent, trébuchent, tombent, s’époumonent en hurlements et se jettent sur le chemin qui serpente vers le village…
– Christian ? Tu crois que la prochaine fois, ils demanderont la permission de sortir ?
– Ben, j’espère ! Même si je me suis amusé comme un fou ! Il a intérêt à filer droit mon gars !
– Tiens, ils ont laissé de la guimauve, t’en veux ?
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