La louve et la croix


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La louve et la croix
S.A. Swann

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En l’an 1221, dans la forêt du Burzenland, au sud des Carpates, frère Semyon von Kassel, chevalier de l’ordre de l’Hôpital Sainte-Marie-des-Allemands de Jérusalem, traque une bête. Sur le chemin, les cadavres démembrés de ses frères d’armes sont  comme des petits cailloux semés jusqu’à sa tanière. Sous sa cotte de maille, son sang pulse avec vindicte et sa rage est sans limite. « Pater Noster », il fera tout pour la retrouver, « qui es in caelis » et il la châtiera, « Sanctificetur nomen tuum »… Sondant l’obscurité et les abysses de la grotte, il perçoit une respiration ; la créature démoniaque est là, elle l’attend, « sed libera nos a malo. » Délivre-nous du mal, Amen.
Le combat s’engage avec le fruit de Satan. Un loup gigantesque monté sur un corps d’homme se jette sur lui et s’empale sur la dague d’argent, l’éclaboussant de tripes et de sang.

An 1239, dix-huit ans plus tard, le jeune soldat Manfried, au service de Dieu et de l’Ordre, est de garde. Sa conscience le tourmente. Derrière la porte du cachot, il entend les gémissements de douleur de la prisonnière et ses suppliques pour avoir un peu d’eau. Il ne voudrait pas passer outre les consignes et désobéir à Erhard le Landkomtur, mais la charité chrétienne ne peut être sourde à ces plaintes. Il a bien essayé d’étouffer le son de cette douce voix légèrement voilée, rester inflexible à la pureté de son chant, mais cette insensibilité le dévaste. Faisant fi des recommandations, il ouvre la porte et voit une forme recroquevillée au sol, nue, vautrée dans ses immondices et attachée à une lourde chaîne.
« – Par le Christ ! Notre ordre n’est-il pas celui de l’Hôpital Sainte-Marie ? Pas même un païen impénitent ne devrait être laissé sans soins, avec des blessures purulentes. »
Günter Sejod, le sergent de la garnison, se réveille en sursaut au son de la cloche qui donne l’alarme. Quelqu’un a ouvert la porte de la cellule perdue au fin fond de la terre. « Quelqu’un avait brisé les scellés d’argent. » La surprise créant un désordre, tous se retrouvèrent courant le long des couloirs, descendant les marches abruptes et glissantes du donjon, les conduisant aux oubliettes.
« – Manfried ! Sors de là ! »
L’avertissement est donné trop tard. La créature tenait Manfried.
« Il ressentit alors une atroce douleur qui lui coupa le souffle. Il porta la main à son épaule et tomba à genoux… La seule chose qu’il sentit sous ses doigts était la manche vide de sa cotte de maille. La femme qui se dressait devant lui jeta négligemment sur les dalles le bras droit de Manfried. Il sentit la vie l’abandonner tandis que son sang coulait à flots de son épaule mutilée. C’est à peine s’il entendit les ordres criés par Günter, puis les grognements des hommes et le cliquetis des armures… »
L’enfer était pour eux.

Sur les terres du château de Johannisburg, imparties aux allemands, le jeune Udolf braconne pour aider sa famille. Son agileté s’honore car il est manchot . Orphelin, il a été adopté par son oncle et sa tante, des êtres généreux et aimants. S’enfonçant dans la forêt, il se dirige vers un étang lorsqu’il distingue près d’un rocher une jeune fille nue, sale, noire de sang séché, lovée en foetus, blessée grièvement à la tempe et à l’épaule. Aussitôt, il essaie de lui prêter assistance et lui pose une série de questions. Qui est-elle ? Que lui est-il arrivé ? Ne comprenait-elle pas sa langue ? Est-elle gravement atteinte ? D’où vient-elle ? A toutes ses demandes, seul un regard perdu et innocent lui répond ; des yeux verts d’une beauté, d’une douceur et d’une puissance incomparables. Sans pudeur, telle une sirène ou un enfant, elle expose son corps dénudé dans toute sa jeune perfection. La couvrant de sa cape de fourrure, il décide alors de la ramener chez lui, vers sa mère Burthe, sage femme et guérisseuse. La jeune fille, dont l’étrange attitude rappelle celle d’un petit chiot, niche son nez dans le cou d’Udolf et lui accorde une confiance absolue.
Dans cette région christianisée par les Chevaliers de l’Ordre Teutonique, les temps sont durs pour la paysannerie. Le souvenir du massacre de leur clan neuf ans plus tôt est encore lourd dans leur mémoire et leur servilité est presque honteuse.

Ce livre, je l’ai lu avec beaucoup de plaisir. Il relate dix-huit années ; présent et passé se mêlent, nous révélant la trame de l’histoire. Les scènes se succèdent dans une cadence presque oppressante et je l’ai lu en une soirée. J’ai succombé au charme des personnages. Udolf avec sa fragilité, ses doutes, son courage et sa mémoire défaillante. Hilde, la petite soeur délicate et affectueuse. Les parents, miséricordieux, sensibles et fiers de leurs enfants. Et Lilly… cette jeune fille engendrée par un être surnaturel et élevée par des hommes au mysticisme irrationnel. Ils l’ont dressée comme un animal, en une arme redoutable pour vaincre les païens. Malgré sa sauvagerie et sa cruauté, Lilly peut être candide et dévouée à  Udolf. Petite fille sage et obéissante, elle s’assoit sur un muret pour apprendre les travaux des champs, (la docilité, la discipline et la soumission lui ont été inculquées dès la naissance), elle cherche l’affection d’Udolf, sa chaleur et, ingénument, son amour… Quand elle lui dit d’un ton suppliant et faible « Ulfie, il ne faut pas que tu te souviennes. Je t’en prie, il ne faut pas. » on ne peut lui résister.

Voici deux passages du livre qui tirent réflexion sur ce que font parfois les hommes de leur foi religieuse.
Lilly, vers l’âge de neuf ans, ose poser une question…
« – Maître ? Est-ce que vous avez un maître ?
– Mon maître est Jésus-Christ, il est mon Seigneur et mon Sauveur.
Elle l’avait regardé un moment avec une expression étrange avant de lui demander :
– Est-ce que votre Seigneur Jésus vous fouette quand vous lui désobéissez ?
Erhard avait examiné son visage enfantin, mais y avait décelé les traces de la bête en elle.
– Mon Seigneur fait une chose bien plus terrible encore. Il se détourne de moi et m’abandonne. »
Quelques neuf ans plus tard…Lilly le re-questionne…
« – Un dieu juste, vous accorderait-il le pardon ?… Un dieu juste vous accorderait-il le droit de vivre ? … Nous servons tous les deux des maîtres cruels… mais moi, au moins, je peux punir le mien.
Et d’un coup sec, elle lui brisa la nuque. »

Me risquerais-je à me montrer directive et vous dire : Lisez-le ! Oui, je m’enhardis !!!
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La bataille de Tannenberg

Billets chez Sandrine, La Fée Bourbonnaise, Latite, Stéphie,
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