Tangente vers l’est

Un livre offert par Lou
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Maylis de Kerangal

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De Moscou à Vladivostok, 9 288 kilomètres.

Aliocha est un jeune conscrit d’une vingtaine d’années qui doit effectuer son service militaire en Sibérie, le pays du goulag. Le nez écrasé contre la vitre du Transsibérien, à l’écart de ses camarades, il voit défiler le paysage. Plein de peur et de colère, il songe à sa désertion. Tout, sauf la Sibérie ! Le voyage est long, violent, les étapes dans les stations sont peu fréquentes et surtout surveillées par Letchov, le garde chiourme. Il est impossible de s’évader.
Hélène est une française d’une trentaine d’années qui fuit Anton, l’homme qu’elle aime. Elle abdique car elle ne le reconnait plus, elle ne veut plus de cette vie, de cette Russie qu’elle avait idéalisée. Elle part vers l’est, par ce train qui n’en finit pas d’avaler les distances.
Aliocha et Hélène vont se rencontrer dans le couloir du Transsibérien. Deux solitudes qui s’accostent, très peu de mots dans la fumée de leurs cigarettes, des présentations primitives, Moi Aliocha, Moi Hélène, des sourires timides, le regard maternel et sensible de la femme, le regard fiévreux et violent de l’homme-enfant. La nuit s’étire, très longue, pesante et chaloupée.
Aliocha ne se trompe pas lorsqu’il retient fermement Hélène. Il sait qu’elle peut lui venir en aide. Elle est son seul recours. Le message passe dans des mots aboyés, essoufflés, gutturaux. Si elle ne les comprend pas, elle en devine l’intensité. Elle aurait pu se débattre, crier, mais elle l’invite à se cacher dans son compartiment de première classe, touchée par son angoisse, séduite par sa fierté. Ne fuit-elle pas, elle aussi ?!
Il n’y a aucune ambiguïté à ce geste. Peut-être le regrettera-t-elle, peut-être que non.

« Le paysage défile maintenant par les ouvertures de la cellule grise qu’ils ont occupée ensemble, à touche-touche, unis dans les mêmes soubresauts, dans les mêmes accélérations et les mêmes ralentissements, où ils ont mélangé la fumée de leurs clopes et la chaleur de leurs souffles. Aliocha retient sa respiration, il n’est pas suppliant, il n’est pas une victime, il est comme elle, il s’enfuit, c’est tout. La femme pose ses yeux dans ceux du garçon – une clairière se lève dans le petit jour sale, très verte -, se mords les lèvres, suis-moi. »

Le voyage est sans fin jusqu’à la limite, Vladivostok. Bientôt Irkoutsk, le lac Baïkal, d’autres gares… et Tchita, la caserne, « la ville des exilés ». Arriveront-ils à la dépasser ? Plus loin, il y a la mer et leurs libertés.

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« Tangente vers l’est » est une superbe histoire qui raconte l’aventure de deux âmes perdues, un train mythique et un pays vaste et acéré. C’est le mystère russe, son romantisme et ses ambivalences, c’est un suspens qui compresse le souffle et qui ralentit le rythme de la lecture, ce sont des mots poètes, des mots-images, des mots passionnés, c’est une amitié, un amour, une reconnaissance, un sauvetage, une folie alliée à du courage et du tempérament. L’histoire est d’aujourd’hui, mais elle aurait pu être d’une autre époque. Le roman est court avec de belles phrases, sans vrais dialogues, à deux voix, à deux sensibilités, deux nationalités.
Entre Aliocha et Hélène, les gestes sont beaux, attentifs et prévenants, ils sont ceux d’une mère avec son enfant, d’une femme qui mate son futur amant, ceux aussi d’un garçon qui cherche protection et d’un homme captivé qui vibre… C’est sensuel, pudique et intrigant.

J’ai beaucoup aimé et je vous le recommande.

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D’autres billets chez Sharon, Mango, Philisine,

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L’insomnie des étoiles

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L’insomnie des étoiles

Marc Dugain

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1945,
Dans une ferme du Sud de l’Allemagne, Maria est toute seule. Le froid s’installe dans l’automne, la terre est devenue stérile, le sol est gelé. C’est une survivante. Fatiguée, fragile et chétive, elle est aussi courageuse, résistante et puissante.

A la veille de la fin de la guerre, l’Allemagne capitule et éparpille ses soldats vers des fronts vaincus. Des divisions françaises avec leurs alliés annexent les campagnes et les villes.
Un officier et son unité, arrivent dans cette ferme. Ils découvrent une adolescente en haillons, une fille sauvage, encore enfant dans un corps décharné, mais femme dans son regard, dans son aura.
Un adjudant questionne « – Qu’est-ce qu’elle fout là ?… Comment t’appelles-tu ?…
– Maria Richter… Je n’ai pas de raison d’être ailleurs.
–  Bordel ! Qu’elle nous dise où est sa famille !…
– Mes grands-parents sont tous morts avant la guerre. Mon père est sur le front russe…
Maria, soûlée par des mots qu’elle ne comprenait pas, se sentit chanceler un court instant avant de perdre connaissance..Les hommes faisaient un cercle autour d’elle. Elle reconnaissait tous ces visages sauf un, celui d’un homme qui la regardait d’assez loin, en roulant une cigarette. Il levait fréquemment la tête en scrutant le ciel comme s’il y lisait quelque chose de particulier.« 
Le ciel et ses étoiles, le capitaine Louyre les déchiffre, les côtoie, il est astronome.
Puis, des soldats déposent une caisse. Elle contient des os calcinés.
Et les questions fusent à nouveau. L’adjudant reprend l’interrogatoire.
« …- Qui était-ce ?…
– Je ne le connais pas et il n’avait pas de papiers…
– Tu ne sais pas qui est était ce type ? Il est venu mourir ici tout seul probablement, ensuite il s’est fait cuire et, pour finir, il s’est rangé soigneusement dans une caisse. Et, ultime précaution, pour ne pas prendre froid, le désossé s’est recouvert de toutes les saloperies qu’il a trouvé dans la grange… Tu l’as brûlé et tu l’as mangé… »
Le capitaine fixe Maria, les propos de son subalterne le dérangent, l’agacent. Il la comprend, elle pourrait être une âme soeur. Homme blasé et désenchanté, n’ayant plus fois en l’humanité, il va s’obstiner à reconstituer le puzzle. Pour lui et pour Maria, il va enquêter.
Cette investigation le conduira à une maison de repos tenue par le bon docteur Halfinger, un condisciple du docteur Mengele.
L’eugénisme. Le voile se retire et dénude une vérité des plus atroces.
« …- Vous n’imaginez pas ce qu’on découvre… On dit que les Russes sont tombés sur des camps de concentration, avec des monceaux de cadavres. Nous n’avons pas fait une guerre comme les autres, ces gens-là n’étaient pas les ennemis de 14, mais une race de mutants dont on découvre chaque jour un peu plus les horreurs… »
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J’ai aimé ce livre. Il ne laisse pas indifférent. Dès les premières pages, l’angoisse nous étreint et même si nous décelons l’intrigue très rapidement, nous avons l’envie et le besoin de continuer l’histoire. Les personnages sont comme nous l’attendons. Un capitaine, héros malgré lui, impassible, parfois absent, parfois implacable et surtout tenace, une adolescente déjà adulte, déjà vieillie qui survit pour lire les lettres de son père et le retour de celui-ci, un jeune soldat solitaire en quête de tendresse, d’amour, un adjudant bête et discipliné, un colonel fourbu, averti et compatissant et un médecin aux idées fascistes, un être à vomir.

Je dois vous avouer qu’il est un sujet que je n’aime pas aborder ou lire ou voir, c’est celui de la deuxième guerre mondiale. C’est un dégoût palpable qui me rend malade.
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Nébuleuse
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