Du danger de perdre patience en faisant son plein d’essence

du danger de perdre patience en faisant son plein d'essenceDu danger de perdre patience en faisant son plein d’essence
Pascal Martin

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« Du danger de perdre patience »… Parfois, on imagine avoir dans la tête deux consciences qui régissent nos actions. Il y a le gentil Jiminy Cricket, sorte de maître Yoda plein de sagesse, et l’autre, le diablotin malicieux qui sautille et qui nous incite à quelques folies. Ainsi commence la rocambolesque histoire de Victor Cobus, un stratège de la finance, trader et écrivain de polars, qui, après avoir fait le plein d’essence de son luxueux Defender, a commis une terrible imprudence !

La scène… Le soir, une station essence, Cobus vient de payer son plein, il s’engage pour partir et est stoppé net dans son élan par une Porsche Carrera mal garée. Une ou deux secondes après, le voilà qu’il commence à s’impatienter… il fait un petit pouet avec son klaxon. Aucune réaction. La Porsche et un taxi sont en conversation, ils l’ignorent… Un deuxième pouet plus affirmé retentit sans les déranger… C’est à ce moment précis, que le petit démon se réveille… Cobus, transformé, appuie fougueusement sur l’avertisseur en provoquant les deux hommes et son destin…

« – J’ai bloqué ma main sur le klaxon.
Le type qui faisait face au chauffeur de taxi s’est retourné et m’a adressé un geste plein de morgue agacée. Il était noir, grand, massif. Il m’a semblé voir luire dans la lumière des phares les éclats d’une chaîne en or autour du cou.
Je me suis mis à tambouriner sur mon klaxon.
C’est alors que j’ai vu un type sortir de la Porsche, côté passager.
Il était jeune, crâne rasé. Son teint était si pâle qu’on aurait cru à l’apparition d’un mort vivant. Il était vêtu d’une veste en cuir sombre. Il est venu vers moi. J’ai enlevé ma main du klaxon. Je me suis composé un visage souriant et j’ai actionné l’ouverture électrique de ma vitre. Il m’a apostrophé.
– Qu’est-ce que tu nous sonnes avec ta trompette, bouffon ?
La colère révulsait ses traits. Les yeux lui sortaient de la tête. Ce type me donnait l’impression d’avoir fumé dix tonnes de crack en une seule pipe. J’ai temporisé.
– Si vous pouviez demander à votre ami d’avancer un peu, ne serait-ce que d’un mètre, ça me permettrait de passer. A moins que vous puissiez vous-même prendre le volant.
– J’ai pas mon permis.
– Alors…
– Alors ? Tu vois pas qu’ils tapent la discute ?
– Si je le vois bien, mais…
– Alors qu’est-ce que tu klaxonnes, connard, avec ton quat’quat de merde ?
– Je suis un peu pressé et… « 

Il aurait pu se la jouer modeste, mais son diablotin est à la fête. Cobus, complètement irresponsable, allume encore plus son public et fonce avec sa voiture bélier dans le tas. Le noir costaud pointe une arme et… et… tout s’enraye dans une incroyable aliénation.

« Le superbe appartement dans le XVIè, la villa à Deauville, le chalet à Chamonix, coke et whisky à gogo, avalanche de filles « bombesques »… », adieu tout cela ! Cobus se retrouve rapidement en garde à vue, bon pour la prison, accusé d’avoir sciemment renversé Mr. Ouatara et d’avoir fui. Le scénario de la légitime défense s’effondre car on n’a pas retrouvé l’arme. De plus, les témoignages ne le servent pas, ni sa personnalité de trader-romancier, et, cerise sur le gâteau, le juge chargé de l’affaire éprouve de la compassion pour le jeune homme hospitalisé qui passera certainement sa vie en fauteuil roulant. Ça fait beaucoup pour une soirée ! un véritable cauchemar !

Fleury-Mérogis, à chaque sas, « Porte ! », des cris, des insultes des autres détenus, des menaces, « Porte ! », oui surveillant, merci surveillant, « Porte ! ». Cobus reçoit les consignes de ce monde à part. Si on l’intègre dans une cellule à un lit, quartier des homos, c’est que son CV intéresse le gardien chef. On lui propose de lui adoucir l’existence, à l’écart des autres, s’il fait fructifier leurs économies qui s’élèvent à 31.230 euros. On le prévient également que Sid Juvenal, le caïd de la prison et grand ami de Ouatara, a des vues sur lui. La tractation est aussitôt topée ! Cobus demande et se crée une salle des marchés avec un ordinateur, un téléviseur branché à la chaîne BFM Business et un portable relié à l’international. Il fera tout son possible pour les satisfaire… c’est une question de survie.

Nanti d’un avocat issu des banlieues, d’une clique de surveillants « bienveillants », d’une petite-amie qui fantasme sur son incarcération, d’un père milliardaire tortueux, « guigné » par les taulards, torturé par les courbes du CAC 40 qui dégringolent… Cobus continue à suivre son instinct avec une morgue qui en agace plus d’un !

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Explosif ! ce livre, qui est le premier de la série « Le monde selon Cobus », maintient captif le lecteur. Fou, flippant, d’un humour noir et corrosif, l’auteur modèle Cobus tout au long du livre. Le trader antipathique mue et arrive à ressembler à son personnage de fiction, Jack Wallace. En prison, le diablotin s’exprime pleinement, il est parfois sans limite ! C’est jouissif (même s’il fait peur).
Un début disjoncté, une ambiance carcérale angoissante, claustrophobe, bestiale (bien documentée), une fin qui est une renaissance, des dialogues rythmés, rock, schizophrènes, azimutés, avec un peu d’humanité, des personnages stéréotypés mais intéressants, certains attachants, qu’on aimerait retrouver dans le deuxième volet… cette lecture fut très divertissante.
(Divertissante… mais l’empreinte qui me reste, c’est la vie en prison ; une horreur. Pascal Martin est journaliste d’investigation, alors je pense qu’il a été honnête et que la représentation qu’il a donnée n’est pas une caricature.)

Je vous recommande ce livre !

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D’autres billets chez Alice,

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