Persuasion

.
.
Persuasion
Jane Austen

.
.
Le baronnet Sir Walter Elliot est fier de ses origines, de sa personne, de son rang et des quelques lignes dans le registre « Le baronnetage » qui le racontent. Veuf depuis une douzaine d’années, il vit dans le château familial implanté dans le Somerset, avec deux de ses filles célibataires, Elizabeth et Anne, la troisième, Mary, étant mariée à Charles Musgrove, un hobereau fortuné de la région.

Au décès de la mère, l’aînée Elizabeth a pris, à l’âge de seize ans, la gestion de la maison. Des trois filles, elle est celle qui ressemble le plus au baronnet. Belle, fière, autoritaire, dévouée à son titre, elle est aussi la préférée de cet homme égocentrique, adepte de Narcisse, qui voit en ce doublon, la noblesse de sa race. Anne, la deuxième dans la lignée, était une enfant intelligente, cultivée, un peu en retrait, un bouton de rose plein de promesse, à peine éclos, portrait de sa mère. Mais à l’âge de vingt-sept ans, la fraîche jeunesse ayant pâlie, elle s’apparente plus à une petite souris terne, une gouvernante, une vieille fille desséchée, qu’à une demoiselle épanouie. Quant à Mary la petite dernière, elle est épouse et mère. Sa personnalité, peut-être fragilisée par la perte de sa mère très jeune, est instable,capricieuse, craintive et bilieuse.

La vie se déroulerait dans une routine bien confortable, entre Londres et le château de Kellynch, si des problèmes financiers ne venaient pas interférer ; la ruine et l’expropriation menacent la famille.S’étant sécrétée petit à petit, cette précarité arrive à un stade ultime qu’il n’est plus permis d’ignorer. Sir Elliot est contraint de faire appel à ses amis et voisins pour des conseils… C’est Lady Russell, une vieille amie de sa femme et marraine d’Anne, qui établit un programme d’économies. Cependant les propositions sont mal accueillies… mais que faire ?
« Quoi ! toutes les commodités de la vie effacées d’un trait ! Voyages, Londres, serviteurs, chevaux, table… des diminutions et des restrictions partout ! Ne plus même vivre aussi décemment qu’un simple gentilhomme ! Non ! Il préférait quitter sur l’heure le château de Kellynch plutôt que d’y rester à des conditions aussi ignominieuses. »
… Ils pourraient louer le château et partir vivre à Bath avec un train de vie plus modeste.

En dressant une liste des personnes susceptibles d’habiter le château, un nom apparaît dans la conversation qui renvoie Anne à la douceur amère de quelques souvenirs.
Par l’intermédiaire de M. Shepherd, homme d’affaires et ami, un locataire est trouvé. Le respectable amiral Croft viendrait y habiter avec sa femme Sophia, sœur aînée du capitaine Frederick Wentworth, une ancienne connaissance.
Alors que tous déblatèrent et louangent la Royal Navy, les méfaits combinés de la mer et du soleil sur la peau, sur l’amiral Croft et son pedigree… Anne se remémore quelques mois de l’année 1806… Elle a dix-neuf ans, elle est belle, pleine de fougue et follement amoureuse d’un capitaine de frégate venu en villégiature dans le Somerset.
Elle semble si lointaine, presque étrangère, cette demoiselle qui avait dû refuser la demande en mariage d’un bel officier. Trouvant cette alliance déshonorante, Sir Elliot s’était opposé à l’union, soutenu par Lady Russell qui trouvait que sa filleule méritait quelqu’un de mieux placé. Si l’un s’outrage par snobisme, l’autre prend d’autres prétextes pour étayer ses recommandations, alors que les sentiments de base ne sont que jalousie et inquiétude. Sa fille de cœur partirait sous d’autres cieux, suivre son militaire de mari. Ainsi, le portrait d’un jeune et fringant officier se flétrissait à chaque parole et ses qualités se paraient de défauts… Cet homme n’a pas de fortune, il est trop intrépide voire dangereux, il lui manque de la finesse et de l’esprit…
Anne, en ce jour de rappel, compte aussi les jours de regrets. L’innocence et la confiance ont généré des années de solitude, de tristesse et de soupirs déçus.
Mais bientôt… lorsqu’elle se promène dans les allées du jardin, effleurant les massifs du bout des doigts, songeuse et mélancolique… oui, bientôt… « Encore quelques mois et il se promènera peut-être ici. »

Bath ne sera pas la destination d’Anne qui a été appelée par sa sœur Mary, encore en émois de quelques travers… A Uppercross Hall, elle joue un rôle terne et discret, mais elle est aussi un noyau où tous gravitent. Tour à tour réceptacle de commisérations de la part de Mary, de Charles et des parents de celui-ci, les Musgrove, infirmière pour sa migraineuse de sœur et ses neveux énergiques, pianistes aux heures des divertissements… son âme généreuse et altruiste se voue entièrement à ses proches.

Uppercross et la Grande Maison, fief des Musgrove, sont voisins de Kellynch. Très rapidement, ils sympathisent avec les nouveaux arrivants, occasionnant une effervescence enjouée et dynamique. Les Croft sont des gens charmants et ce capitaine Wentworth, venu en vacances auprès de sa sœur, est délicieux ! Son allure, sa galanterie, sa bienveillance et sa fortune qui n’est pas à négliger, font de lui un savoureux parti qui séduit dans l’instant les jeunes sœurs de Charles, Henrietta et Louisa. De plus, il s’avérerait que le capitaine cherche une épouse.
Anne aurait souhaité disparaître. Enfoncée dans le décor, grise et vieillie, muette comme une absente, elle se présente à Frederick Wentworth, insignifiante, délavée et décatie. Elle est « méconnaissable » tel est le terme qu’il emploie pour la désigner, telle est l’image qu’il veut garder pour se venger.

Persuasion…
Anne se persuade que son avenir est au service des siens. Mais peut-on penser qu’à vingt-sept ans la vie est finie ?
Frederick se persuade que n’importe quelle jeune fille ferait une bonne épouse, pourvu qu’elle ait « un esprit solide et des manières douces »… « Un peu inférieure, je saurai, bien sûr, m’en accommoder, mais l’écart ne doit pas être grand. Si je suis idiot, je le serai bel et bien , car j’ai réfléchi sur ce sujet plus que la plupart des hommes. »  Mais peut-il oublier les sentiments ?
Et tous les autres qui se persuadent que…
Charles préfère la chasse à sa famille, que Dick, le jeune frère de Charles mort lors d’une bataille navale, aurait pu être un homme digne comme Wentworth, que Sir Elliot peut retrouver ses aises, qu’Elizabeth, malgré son âge, trouvera une fortune à épouser…
Persuasion, tous s’aveuglent pour avancer.

L’automne dans le Somerset, puis à Lyme au bord de la mer, jusqu’à la fin de la saison à Bath, Anne s’épanouira comme une fleur, une hellébore, une rose d’hiver.

Ce dernier roman de Jane Austen a été publié après sa mort. Comme dans ses autres écrits, elle peint la société anglaise sans complaisance, toujours avec des petites touches ironiques qui rendent le tableau léger et moqueur. Il n’y a aucune déception, tout est à sa place… la famille, la femme, l’amour, la campagne, les demeures, les goûters, les visites de politesse, les bals, la musique, Bath, des personnages croustillants dont la palette variée des caractères aborde toutes sortes de personnalités, les fourbes, les hautains, les généreux, les héros…, les petites mesquineries, les faux-semblants, le jeu des sentiments, tout cela plus une part qui honore les soldats des guerres napoléoniennes.

L’histoire raconte Anne qui a eu la sotte idée d’écouter ses aînés et d’ignorer son cœur par crainte et soumission. La jeune fille était docile, assujettie à une discipline servile et s’est laissée endormir par le temps dans de nombreux regrets. Comme dans un conte, elle s’est emprisonnée en pénitence dans une armure et s’est muée en « servante » pour son père et ses sœurs. Lorsqu’elle revoit Frederick, elle est prête à neutraliser son amour toujours présent et à être spectatrice de la romance qui se joue entre lui et Louisa. De son côté, le héros de Trafalgar, revenu avec des richesses prises en mer, n’est guère prévenant envers celle qui l’a refusé. Aimable, patient, rieur, avec les autres, il teste l’indifférence avec Anne. Je ne sais pas si ce sont des représailles calculées. Certes, une graine vengeresse devait germer, mais son détachement est surtout dû à la déception de voir après sept années, la silhouette fantomatique d’une personne qui représentait le suc de la jeunesse et de ses espérances, son havre.
A ce couple, se joignent d’autres histoires, d’autres gens, qui font de ce livre un petit bijoux que j’ai beaucoup aimé lire.

 

 


Ballin Auguste – Trafalgar
.
.
.
.