Ils vont tuer Robert Kennedy

Un livre offert par les Éditions Gallimard dans le cadre des partenariats Babelio

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Ils vont tuer Robert Kennedy
Marc Dugain

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Mark O’Dugain, un professeur universitaire de soixante ans, retourne avec sa jeune compagne sur l’île de Vancouver, dans la maison familiale héritée de ses parents lorsqu’il avait quatorze ans. A travers cette maison, dressée sur une falaise de roches noires face au Pacifique, ce sont les souvenirs d’une enfance tourmentée, ponctuée par des moments heureux et insouciants de sa prime jeunesse et ceux qui ont scarifié le reste de sa vie. Il nous raconte les origines de sa famille, une mère Irlandaise et un père d’ascendance juive qui a quitté la France en 1951 pour s’installer au Canada. Il nous raconte le dévouement inconditionnel de l’une, qui vient à contre-courant du sérieux et de la réserve de l’autre, un éminent psychiatre reconnu pour ses travaux sur l’hypnose et les traumatismes endurés par les survivants des camps de concentration.

Ce retour dans le passé s’articule surtout autour de deux évènements tragiques et traumatisants qui détermineront l’avenir de chacun, car le narrateur lie à la chronologie de son histoire, les assassinats des Kennedy, John (1963) et Robert (1968). Les années soixante dans leurs différentes sphères, citent un répertoire de noms fascinants et dévoilent tous les désordres politiques, les névroses et les passions de l’époque. La base sur laquelle tout repose est chancelante et gangrénée.

Élevé par sa grand-mère Maine après les décès mystérieux et suspects de ses parents (suicide de sa mère en 1967 et accident de la route pour son père en 1968), Mark a orienté ses études sur le clan Kennedy. D’un chapitre à l’autre, il alterne les confidences sur sa famille et les informations collectées pour sa thèse qui retracent le parcours et la personnalité obscure des deux frères. Par des concordances et des suppositions étayées de témoignages indiscutables, il nous fait part de ses recherches et de ses conclusions qui fusionnent petite et grande Histoire, ponctuée par un chapelet de morts singulières. Enquête policière, immersion dans le monde de l’espionnage, entre CIA, IRA et MI6, il doit être vigilant et ne pas dépasser la frontière d’une « paranoïa complotiste », comme le souligne dès le début, Madsen, son directeur de thèse…

Intense, inquiétant, manipulateur, le roman maintient le suspense jusqu’à la dernière page et la fiction s’arrange avec l’Histoire, tout en accentuant et démasquant des faits troublants qu’on s’empresse de vérifier sur le net. Si cet enchevêtrement compliqué ne facilite pas notre lecture, il la rend aussi captivante. Quant à la violence, elle est froide, latente, comme une ombre menaçante.
Mark O’Dugain, Marc Dugain, le jeu des noms place l’auteur dans le rôle du narrateur.

Un livre très intéressant de la rentrée, à noter ! Je vous le recommande…

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Cher pays de notre enfance

logo priceministerUn album lu dans le cadre de « la BD fait son festival » de PriceMinister
Ma note : 20/20

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cher-pays-de-notre-enfance-benoit-collombat-et-etienne-davodeauCher pays de notre enfance
Enquête sur les années de plomb de la Ve République
Étienne Davodeau
Benoît Collombat

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Ce livre est difficile à résumer. Pour le comprendre, il faut relever toutes les arcanes des quatre parties. J’écris donc ce billet pour vous, amis lecteurs, mais aussi pour moi, pour mieux me rappeler…

En introduction, je reprends les mots de Roberto Scarpinato, lus dans l’épilogue de l’album. Roberto Scarpinato, procureur général de Palerme, vit depuis plus de vingt-cinq ans sous protection policière…

« – Il y a deux Histoires : l’Histoire officielle, menteuse, qu’on enseigne, puis l’Histoire secrète, où sont les véritables causes des évènement, une histoire honteuse.-
Cette phrase d’Honoré de Balzac m’est souvent revenue à l’esprit au cours de ma longue carrière de magistrat en Italie lorsque, enquêtant sur des assassinats politiques, des attentats, des complicités entre dirigeants des institutions et mafieux, sur le blanchiment international, j’ai compris que derrière tous ces crimes se cachait ce que mon ami Giovanni Falcone, juge assassiné par la Mafia en 1992, appelait « le grand jeu du pouvoir »…
… En lisant le livre de Benoît Collombat et d’Étienne Davodeau, je me suis rendu compte que ces entrelacs secrets entre crime et pouvoir ne font pas seulement partie de l’histoire italienne, mais aussi de l’histoire française… »

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L’un est dessinateur et scénariste, c’est Étienne Davodeau. L’autre, c’est Benoît Collombat, il est grand reporter, journaliste radio à France Inter, auteur du livre « Un homme à abattre », une contre-enquête sur la mort de Robert Boulin. Tous deux nous présentent à travers cet album graphique, une enquête sur les années dites « de plomb » de la Ve République. Un reportage construit comme un roman policier, en plusieurs parties, qui révèle la noirceur d’une époque et les secrets d’état qu’on laisse dans les tiroirs… « Ne pas remuer la boue ! ». Sobriété dans les dessins, portraits très bien esquissés, tout est rapporté avec beaucoup de finesse, de dynamisme et de véracité. Chose surprenante, on peut sourire dans cette lecture !

Davodeau et Collombat commencent par l’affaire du juge Renaud… et finiront par l’affaire de l’assassinat (un suicide simulé) de Robert Boulin, un homme politique qui a été secrétaire d’État et ministre sous les présidences de de Gaulle, Pompidou et Giscard d’Estaing.
Témoignages, coupures de presse, rapports, les pièces d’un puzzle s’ordonnent petit à petit.

Lyon, le 3 juillet 1975 dans la montée de l’Observance, en pleine nuit, le juge François Renaud a été assassiné devant chez lui. Trente-huit ans plus tard, Davaudeau et Collombat retournent sur les lieux pour débuter leur enquête.

On dit de Lyon que c’est « Chicago-sur-Rhône », on surnomme l’incorruptible juge Renaud le « Shériff ». Cet épisode se situe après la seconde guerre mondiale, après la guerre froide, après la guerre d’Algérie, après le putsch d’Alger. Lyon est bouillonnante, les affaires criminelles, prostitution, corruption, règlements de compte et autres, se confondent.
Le juge Renaud qui se distingue par ses manières et son allure, différentes de celles des autres magistrats bien plus classiques, doit gérer le dossier du braquage de l’hôtel des Postes de Strasbourg. C’est Robert Daranc, quatre-vingts ans aujourd’hui, journaliste et ancien correspondant de RTL à Lyon, qui raconte l’histoire à nos auteurs… Ayant bien connu Renaud, il explique l’arrestation en 1974 d’Edmond Vidal du Gang des Lyonnais, une bande de braqueurs inculpée pour le hold-up de Strasbourg, et les hypothèses émises par le juge sur l’origine du casse. Une partie de l’argent volé aurait été remise à un parti politique…
« – Le juge Renaud m’a laissé entendre que l’argent du hold-up de Strasbourg avait dû être rapatrié au profit d’un parti politique, l’UDR. (L’ancêtre du RPR et de l’UMP).
– Il vous l’a dit aussi clairement que ça ?
– Ah oui ! Il avait réussi à savoir que l’avion d’un des patrons du SAC de Lyon, Jean Schnaebelé, s’était posé à Strasbourg ce jour-là. Il a fait le rapprochement entre le passager de cet avion et le fait que le gang des Lyonnais passait à travers tous les barrages de police et de gendarmerie déployés après chaque hold-up… »

L’affaire prend du poids, lorsque le juge reçoit la visite de deux responsables du SAC. La visite est loin d’être courtoise… et fait suite à de nombreuses menaces de mort. Daranc parle alors de ce service de police privée très puissant, le Service d’Action Civique.
Officiellement, c’est un service d’ordre qui a été créé en 1960 pour soutenir le général de Gaulle dans sa présidence, mais officieusement, ce service se comporte plus comme une organisation mafieuse. Des militants gaullistes ont été sélectionnés dans la police, la gendarmerie et l’armée pour maintenir l’ordre. Certains adhérents avaient été résistants mais d’autres étaient des criminels bien connus. L’histoire du SAC est terrible car sous couvert de la carte tricolore, ils ont commis d’atroces actions. Là où il y a du désordre, ils arrivent… taper du communiste, des grévistes, intimider… assassiner… c’étaient des missions.

Après les souvenirs de Daranc, c’est auprès de Nicole Renck l’ancienne greffière du juge Renaud, que les auteurs vont chercher des informations. Puis auprès de Pierre Richard, patron de la SRPJ qui raconte ses souvenirs en Algérie avec les fellaghas, l’OAS, toute l’horreur de la guerre… et des gens qu’il retrouve dans l’équipe du SAC, d’anciens truands et des tortionnaires… L’enquête s’étoffe avec les témoignages des gens qui ont bien connu Renaud, des gens pour la plus part à la retraite… François Colombet, magistrat bardé de titres, Marie-Françoise Mirot sa meilleure amie rencontrée sur les bancs de la fac de droit de Lyon, Yves Boisset le réalisateur du film « Le Sheriff » qui est une adaptation de l’histoire du juge Renaud… le fils, Francis Renaud qui avait vingt ans à l’époque…

Je ne vais pas reprendre tous les noms des intervenants. Ils sont trop nombreux…

D’une histoire à une autre (le chemin est long mais pas si tortueux que ça…), un dénominateur commun, le SAC qui administre à sa manière les affaires d’état dans « une violence légitime ». Deuxième partie de l’album, cette pieuvre tend ses tentacules partout.

Policiers, hommes politiques, magistrats, journalistes, famille, tous apportent leur déposition à l’investigation et plombent un peu plus cette Ve République. Mais dans les hautes sphères de la politique et du gouvernement, d’autres hommes essaient de se disculper et de minimiser le pouvoir de cette milice. Beaucoup de non-lieux closent les dossiers. Si ce n’était pas aussi tragique, cela serait risible.

Le 18 juillet 1981, Jacques Massié, responsable du SAC marseillais, soupçonné par ses collègues de détournement de fonds et de vouloir donner des dossiers compromettants au gouvernement de gauche, est assassiné avec sa famille dans sa maison à Auriol. Épouse, fils, beaux-parents et beau-frère ; six personnes. Ce drame n’a pu être étouffé et fut très médiatisé. Ce fut alors le début de la fin, le SAC est dissout par le président François Mitterrand le 3 août 1982.
Gilbert Collard, secrétaire général du parti « Rassemblement Bleu Marine » revient sur cette affaire et sur le financement du SAC (blanchiment d’argent par les trafics d’armes et de drogue). Lors du procès, il a été l’avocat de la sœur de Jacques Massié et a eu entre les mains des informations capitales et « fracassantes »… Informations qui bien entendu ont été archivées et n’ont jamais été utilisées…
« – 2000 noms d’adhérents au SAC. Dont 600 très intéressants ! Des noms de haut niveau… niveau chef de sûreté, président de tribunal administratif ou de commerce, commissaire divisionnaire, directeur de la sécurité sociale ! De quoi faire exploser la structure administrative du pays ! »

La troisième partie relate les syndicats ouvriers. On met en place un syndicat patronal pour « maintenir la paix sociale » et « contrer l’influence de la CGT ou de la CFDT jugées trop gauchistes ». Le SAC joue de l’intimidation et du poing. Trois syndicalistes de la CGT, maintenant retraités, sont interviewés et se rappellent « les années SAC »… A l’époque, avant 68, on rentrait « clandestinement » à la CGT car on risquait de perdre son travail (et pas que…) ! On apprend que les membres du SAC étaient surnommés les « Nervis » et que cette unité spéciale n’était composée que de gros bras spécialisés dans la baston, et parfois plus… Les souvenirs affluent… Temps sombres, mais oh combien fascinants !

La quatrième et dernière partie est destinée à Robert Boulin, ministre du Travail et de la Participation sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing, retrouvé mort dans un étang de la forêt de Rambouillet, le 30 octobre 1979. L’enquête conclut à un suicide, pourtant tout laisse entendre que ce fut un assassinat. C’est Collombat qui connaît bien l’histoire pour l’avoir racontée dans un livre, qui renseigne Davodeau.
Les gendarmes interrompus dans leurs premiers constats, une enquête court-circuitée, de fausses informations et une campagne de dénigrement sur Boulin… mais personne n’est dupe car Boulin était un homme intègre. Cette affaire fait remonter des dossiers sur la Françafrique, ELF, le Gabon, des comptes en Suisse… des documents qui furent jetés dans une fausse et détruits après la mort de Boulin. Là encore, dans les témoignages, le SAC revient… avec des avertissements… jusqu’à cette gerbe déposée sur la tombe de Boulin lors de son enterrement : « A notre regretté ami Robert Boulin. Le SAC de Gironde. »
Eric Burgeat, proche collaborateur de Boulin et gendre, rapporte…
« – Trois semaines avant la mort de Robert, il se passe ceci : Jean Lipkowski, membre du RPR et proche de Chrirac, reçoit des industriels Français et des hommes d’affaires du Moyen-Orient… Tout ce beau monde papote avant de signer les contrats. Et soudain devant ses invités interloqués, Lipkowski déclare que , concernant Boulin, « Le problème sera bientôt réglé et qu’on entendra plus parler. » Après quoi, il débouche le champagne. »

« Douce France… » mais dans quel monde sommes- nous ?
Je vous recommande ce roman graphique lourd, captivant et très bien documenté. Davodeau-Collombat forment une belle unité pour cette enquête aboutie qui nous laisse triste et amer.
Petites histoires de notre Histoire. La Ve République est éclaboussée.

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Un autre billet chez Le Bibliocosme, Didi,

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Cher pays de mon enfance

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