Le mec de la tombe d’à côté

Challenge amoureux de l’Irrégulière
Dans la catégorie « Histoires d’amour, histoires légères », San-Tooshy m’a conseillé un petit livre suédois.

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Le mec de la tombe d’à côté
Katarina Mazetti

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Elle, va se recueillir sur la tombe de son mari, lui, sur celle de ses parents, leurs défunts sont voisins de concession. Du coin des yeux, ils s’observent, se redoutent. Lui, dans sa tête, il l’appelle la Beigeasse. Elle, avec dédain, le surnomme le Forestier. Ils se croisent, ils méditent sur le même banc, ils ne s’adressent pas la parole, ils se snobent.
Il la trouve incolore, un peu prétentieuse, un peu coincée, un peu maigre, un peu décolorée, sans saveur, sans féminité, comme une petite souris.
Elle le perçoit sans éducation, un peu brut, très péquenaud, sans goût, ordinaire, comme un ours.
Elle, c’est Désirée, lui, c’est Benny.

Désirée est une jeune femme de trente-cinq ans, bibliothécaire. Elle vient régulièrement réfléchir devant la stèle de son mari Orjan, mort en vélo dans un accident ridicule. Elle cherche des larmes, de la peine mais n’éprouve que de la colère. Elle se morfond dans un quotidien insipide et monotone. Le décès de son époux a contrarié le futur qu’elle s’était conditionné, la reléguant à un statut de jeune veuve sans enfant, sans projet, en marge de l’univers qu’elle souhaitait vivre, bien solitaire et misérable dans son appartement aseptisé.
Benny est un jeune agriculteur de trente-six ans. Les années se sont accumulées sans qu’il s’en aperçoive et aujourd’hui il se sent bien seul, regrettant de ne retrouver que la compagnie des vaches dans sa ferme. Témoin de l’amour de ses parents, il vient souvent entretenir leur tombe en mémoire d’eux, créant sur cette minuscule parcelle de terre un véritable arboretum. Ces quelques moments volés à son labeur journalier sont pour lui des instants de méditation, de calme et de relâche que la Beigeasse vient troubler.

Puis un jour, une petite complicité s’amorce, l’espace de quelques secondes, le temps d’un petit sourire. Les mondes de Désirée et de Benny s’évaporent, l’atmosphère s’illumine, une fanfare pour l’un, une symphonie pour l’autre, la musique est magique.
Elle pense :
« Lui aussi souriait… Dedans il y avait du soleil, des fraises des bois, des gazouillis d’oiseaux et des reflets sur un lac de montagne. Le Forestier me l’adressait, confiant et fier comme un enfant qui tend un cadeau d’anniversaire dans un paquet malmené. »
Il réalise :
 » Elle me rend mon sourire ! Est-ce vraiment elle ? La femme beige, celle qui se recueille devant une vieille pierre grise en pinçant ses lèvres pâles, elle peut donc sourire ainsi ? Comme une gamine en vacances, ou comme une môme devant son premier vélo. »

Ainsi commence la romance improbable d’une citadine intellectuelle et d’un paysan aux tendances béotiennes. Une histoire d’amour perturbée par une distance de quarante kilomètres entre la ville et les champs, par des boulettes de viande que Désirée ne sait pas cuisiner et par une désinvolture campagnarde que Benny se plaît à afficher. Leurs milieux s’affrontent, leurs idées se percutent, ils se taquinent, ils joutent, ils ergotent sur de nombreux sujets, mais l’amour les nourrit. Ils sont affamés, se touchent avec émotion, se découvrent et se goûtent avec passion. Désirée devient la petite Crevette de Benny. Arriveront-ils à concrétiser une alliance ?
« On va aussi bien ensemble que la merde et les pantalons verts, comme disait mon grand-père. Et je ne veux pas que ça s’arrête. A chaque jour suffit sa peine, je n’aurai qu’à apprendre à faire avec. »

Ce livre est un petit plaisir de lecture. Entre les pensées de Désirée et de Benny qui s’alternent au fil des chapitres, nous sommes les témoins de leurs doutes, de leurs détresses, de leur attirance et de leurs rêves. Les images sont souvent drôles, tendres et parfois douloureuses. L’auteure nous faire sourire avec des situations très cocasses et son écriture pleine d’humour, mais aussi à nous émouvoir lorsqu’elle décrit le manque d’amour, la quête des sentiments et l’horloge biologique qui sonne comme un glas pour Benny et Désirée.
A mon tour, je vous conseille ce roman qui nous met en joie. Dans les prochains jours, la suite paraîtra…

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Peinture de Carl Larsson – Octobre

Des billets chez Sharon, Bladelor, JoelleClarabel, Papillon, Lalivrophile,
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De Virginie à Indiana

Challenge femmes de lettres du XIXème siècle, challenge proposé par Céline
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INDIANA

George Sand

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L’île Bourbon – la Brie – Paris – L’île Bourbon – vers 1830…

« Par une soirée d’automne pluvieuse et fraîche, trois personnes rêveuses étaient gravement occupées, au fond d’un petit castel de la Brie, à regarder brûler les tisons du foyer et cheminer lentement l’aiguille de la pendule ».

Ainsi sont les premiers mots de l’histoire ; tableau charmant, rural, d’une veillée.
En fait, cela pourrait être la première scène du levé de rideau, acte 1, d’une pièce de Monsieur Molière ou de Monsieur Corneille pour la tragédie. On s’attendrait à lire « Le petit chat est mort ».

Acte 1 – Les personnages se présentent. Nous avons le mari Monsieur Delmare. Ancien soldat, titré, un colonel, l’homme est vieux, violent et jaloux. Il a épousé une jeunette. Il a beaucoup d’ambition pour sa maison. Près de la cheminée, sa femme, au doux nom qui fleure l’exotisme, Indiana. Elle a dix-neuf ans, est belle, douce, porte un regard de mélancolie presque éteint. C’est une figurante qui voit la vie s’échapper. A quoi songe-t-elle ? A l’île Bourbon ? Terre qui l’a vu naître. Près d’elle, se tient le baron Rodolph Brown que l’on nomme Ralph. Il est le cousin d’Indiana. Ce jeune homme de dix ans son aîné, a la prestance rigide. Ses traits sont pourtant beaux, mais son sérieux et son flegme le rendent comme inexistant.
Tristesse, désillusion, attente, temps mort, on se languit…
Vient alors comme un diablotin sortant de sa boîte, Raymond de Ramière. Il a la pétulance d’une jeunesse dorée. Son éloquence due à un esprit fin et lettré fait de lui un jeune « héros des salons éclectiques ». Secrètement, il est le doux ami de Noun, servante et soeur de lait d’Indiana. Elle lui abandonne son cœur et sa vertu.
Secouez le pochon, les acteurs vont se livrer à un chassez-croisez amoureux.

Noun aime Raymond, Raymond aime l’amour. Il a envers elle une reconnaissance, un besoin qui le flatte. Sans être libertin, il se ment à lui même et va mener cette innocente vers l’abîme. Monsieur Delmare aurait aimé être aimer. C’est un homme simple, qui malgré son autoritarisme, aurait pu se laisser attendrir. Ralph, figure de l’égoïsme pour la plupart, veille. Présent pour Indiana, il est à la fois son père, son frère, son ami, son médecin. Il est le ténébreux, le grave, le mystérieux. Quant à Indiana, vertueuse et candide, elle se fane, elle se meurt de ne pas avoir aimé.

Acte 2 – Paris et ses salons, ses bals, la vie est pétillante. C’est aussi un lieu de chasse. Indiana rencontre Raymond ; le chasseur va traquer la biche. Les armes sont des regards, des paroles, une onctuosité dans les gestes, un amour courtois. La vie est à portée d’un baiser. Retraite de la proie, persévérance et hypocrisie du traqueur, le jeu se mène.

Acte3 – Il existe plusieurs amours. Avec sincérité, on peut aimer avec ses sens, son âme, et les deux. Chacun se dévoile, même le portrait de Ralph, recouvert d’une fine baptiste, dans la chambre d’Indiana, raconte au lecteur l’hypothèse d’un sentiment refoulé. Les cœurs sont bridés, corsetés et amidonnés, enclos de préjugés et de carcans de l’époque.
Indiana se réveille.

Acte 4 et final – …  Je vais me taire et vous laisser les découvrir.

Chers amis lecteurs, vous avez dans ce livre un concentré de romantisme. Des amours perdus, des larmes de désespérance, des fuites tragiques, des âmes non comprises. On n’aime pas simplement ce roman, on le vit, on compatit, on s’en amourache.
Si j’ai mis « De Virginie à Indiana » en titre, c’est que Ralph aimait lire le livre « Paul et Virginie » à Indiana.

George Sand a écrit ce premier livre, alors qu’elle venait de s’affranchir d’un mari et d’un amant. Femme libre, elle devient celle que l’on connaît.

Préface de George Sand lors de la première parution du roman en 1842 :

« Ceux qui m’ont lu sans prévention comprennent que j’ai écrit Indiana avec le sentiment non raisonné, il est vrai, mais profond et légitime, de l’injustice et de la barbarie des lois qui régissent encore l’existence de la femme dans le mariage, dans la famille et la société… La guerre sera longue et rude ; mais je ne suis pas le premier, ni le seul, ni le dernier champion d’une si belle cause, et je la défendrai tant qu’il me restera un souffle de vie. »

Beau plaidoyer.

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