Nord et sud

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Nord et sud
Elizabeth Gaskell

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Depuis neuf ans, Margaret Hale vit chez sa tante Madame Shaw, à Londres. Compagne de jeux et d’études de sa cousine Edith, elle prend conscience à l’annonce des fiançailles de celle-ci que bien des choses vont changer.
Alors que les préparatifs pour le mariage d’Edith avec le capitaine Lennox créent une ambiance bouillonnante et mousseuse comme des ruchés de dentelles, Margaret confie discrètement à Henry Lennox,
jeune avocat et frère du futur marié, son désir de simplicité et de calme. Bientôt, elle va retourner dans sa famille à Helstone, un petit village du sud, dans le Hampshire, où son père est pasteur. Elle songe à cet hameau paradisiaque et l’idéalise avec romantisme et nostalgie. Là-bas, la campagne se pare d’un voile d’innocence et de sérénité, là-bas, il n’est point besoin de falbalas, de courtoisie guindée ou de réjouissances imposées, là-bas, la différence entre deux gris, distinguant une robe de jour d’une robe de cérémonie, n’aura plus d’importance…
Henry ironise sur ce tableau trop parfait qui dégage ennui et mélancolie, mais si la demoiselle le permet, il viendra lui présenter ses hommages et respirer l’air pur de ce havre enchanteur.

Margaret a rejoint ses parents à Helstone et sa vie, comme elle le souhaitait, diffère de celle vécue à Londres. Mais bien vite son père annonce avec embarras son désir de quitter sa paroisse et l’Eglise. Homme honnête et vertueux, peut-être aussi égoïste, il a conscience que ses doutes en l’Eglise ne peuvent plus faire de lui son émissaire.
Par l’intermédiaire de son vieil ami Mr. Bell, un condisciple d’Oxford, il a trouvé du travail à Milton Northem, une cité industrielle. Il donnera des cours privés à des enfants mais aussi à Mr. John Thornton, patron d’une filature.

Lorsqu’ils arrivent dans la ville grise, le brouillard qui les accueille devient l’image d’un portail. Cette barrière s’errige entre un passé lumineux et un présent noir, miséreux, froid.
Margaret est surprise de cet univers ouvrier. Par amour pour son père, elle enfouit son déplaisir et prend des initiatives pour leur installation. Si lui, semble fasciné par cette nouvelle existence, sa mère paraît lasse et déçue, presque absente, vivant cet exil comme une réclusion.
Leur maison est un meublé pris entre des façades salies, et leurs finances étant réduites, ils se contenteront d’un espace restreint ; en ville, tout étant plus cher qu’à la campagne.
La première personne qu’ils rencontrent est Mr. Thornton venu faire la connaissance de son professeur. Si la sympathie passe immédiatement entre les deux hommes, Margaret reste sur ses gardes et présente une attitude hautaine, trop altière, rabaissant l’industriel. Jeune fille de dix-huit ans, elle a l’impertinence de la jeunesse. Sa bouche pulpeuse et gourmande s’étire en une ligne méprisante devant ce marchand et son regard intelligent, habituellement doux, le toise avec froideur. Le message étant passé, John Thornton, vexé et rabaissé au rang d’un jeunot inculte et mal dégrossi, lui retourne la politesse en imposant sa grande stature ; posture fière, sérieuse, rigide et intransigeante. Au mépris, on répond par le dédain.
D’un côté, cette rencontre conforte Magaret dans sa représentation du vulgaire boutiquier, de l’autre… il ne voit que les perles du bracelet qui caresse le poignet de Margaret, l’inclination de la tête qui souligne la grâce de son cou, la dignité qui maintient sa frêle silhouette, le dévouement admirable et total d’une fille pour ses parents, l’intelligence et la spiritualité qui illumine sa discussion et ses réparties… il observe tout cela et le cache précieusement.

Vite repérée par la masse grouillante et affairée de la ville ouvrière, Margaret est un rayon de soleil que l’on salue d’une boutade, d’un sifflement, d’un petit compliment. Surprise, mais pas offensée, elle trouve ainsi quelques amitiés. Un homme, Nicholas Higgins, la reçoit dans son miteux logement et lui présente ses deux filles Bessy et Mary. L’aînée, très malade, devient une amie et une confidente. Elle fait aussi la connaissance du milieu des travailleurs, de leurs dures conditions de vie, des premières paroles syndicales et des prémices de la grève.
Au temps des progrès technologiques, l’homme est un complément de la machine et oeuvre dans un univers dantesque. L’ouvrier prend le risque de braver l’autorité et clame ses revendications dans la rue jusque sous les fenêtres des patrons.
Témoin des conflits, Magaret ressent beaucoup de compassion pour ces gens qu’elle aime sincèrement ; commisération et soutien.

Milton Northem n’a pas les couleurs d’un tableau bucolique. Il est gris, tragique, poussiéreux de suif, revêtu des fibres textiles qui s’accrochent aux habits, aux poumons. Il a des bâtisses qui touchent les cieux bas et chargés, des manufactures qui s’alignent et qui mangent ses hommes, ses femmes et ses enfants. Il est impitoyable.
Et ses hommes ? Margaret trouvera et admirera en certains le courage, l’honneur, l’opiniâtreté et découvrira en plus de ces valeurs, toute la force, l’altruisme et la générosité d’un grand homme au service des siens.

J’ai adoré ce roman qui marie deux histoires.
L’histoire d’amour qui chemine tout doucement de la tiédeur, à l’intérêt, à l’amitié, vers des malentendus jusqu’à…
et l’histoire de la ville avec ses industries et ses ouvriers. Il y a fort longtemps, j’ai visité Manchester et Liverpool. Les images renvoyées par le livre trouvaient dans mes souvenirs la couleur des briques des bâtiments, des cheminées très hautes, des fenêtres alignées et grillagées, parfois barrées comme les prisons. Ces manufactures posées dans un labyrinthe de passages et de voies, vides et désaffectées dans ma visite touristique, je les ai vues grouillantes et pleine de vie, comme des monstres carnassiers, dans ma lecture.
L’auteur, dans un style simple et émouvant, raconte les misérables conditions des travailleurs, les grèves, la formation des syndicats, et offre à Mr. Thornton un rôle noble, progressiste et bienveillant.
Si j’ai apprécié Margaret, même dans ses débuts de pimbêche aristocratique, trop orgueilleuse et condescendante avec la « caste » des marchands, j’ai eu un coup de foudre pour John. Adalana dit dans son billet qu’elle aurait dit « oui » immédiatement… Ce « oui » qui fait référence à un passage du livre… et j’ai répondu « Moi aussi… ». Mais si Margaret avait répondu comme nous par l’affirmative, nous n’aurions pas eu tous les papillons dans le ventre et la gorge nouée, que cette très belle histoire a su susciter.

Un livre que je vous recommande + que + !

Merci Liliba pour ce cadeau.

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Billet de la lecture commune : Adalana
D’autres billets : Edith, Pimpi, Karine, Titine, Evalire, Shelbylee, Cécile, Bladelor, Sandy,
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.Leonard

 

Un auteur et ses mots, 31

 

« Chez Mr. Thornton, des sourcils très droits dominaient immédiatement ses yeux clairs, enfoncés, dont le regard sérieux, s’il n’était pas désagréablement perçant, semblait cependant assez intense pour pénétrer l’objet de son observation jusqu’au tréfonds. Son visage était dessiné à grands traits aussi fermes que s’ils avaient été sculptés dans du marbre, concentrés surtout autour des lèvres, qu’il avait tendance à serrer un peu sur une rangée de dents parfaites. Lorsque le sourire, rare et éclatant, jaillissait d’un coup, on avait l’impression d’une brusque apparition du soleil : il illuminait d’abord les yeux puis transformait la mine sévère et résolue d’un homme prêt à tout faire et à tout oser, la métamorphosait et laissait voir le pur plaisir que donne l’instant pleinement savouré, une expression qu’on ne voit guère surgir avec pareille spontanéité que chez les enfants. »

 

Nord et Sud, d’Elizabeth Gaskell
Extrait page 130
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