Mauprat

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Mauprat
George Sand

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Quelques années avant et après la Révolution.

« … sa santé robuste, sa taille droite, sa démarche ferme et l’absence de toute infirmité annoncent quinze ou vingt ans de moins. Sa figure m’eût semblé extrêmement belle sans une expression de dureté qui faisait passer, malgré moi, les ombres de ses pères devant mes yeux. »

Bernard Mauprat, vieil homme de quatre-vingts ans, reçoit dans sa demeure près de Châteauroux, dans l’Indre, un jeune homme qui souhaiterait entendre, par le dernier des Mauprat, l’histoire de cette famille légendaire.
Cette curiosité est teintée des peurs enfantines…

« C’est que dans mon enfance, j’ai placé le nom de Mauprat entre ceux de Cartouche et de Barbe Bleue, et qu’il m’est souvent arrivé alors de confondre, dans des rêves effrayants, les légendes surannées de l’Ogre et de Croquemitaine avec les faits tout récents qui ont donné une sinistre illustrations dans notre province, à cette famille des Mauprat. »

Bernard devient orphelin à sept ans. Sa tutelle est disputée par les deux branches de la famille, l’aînée et la cadette. C’est son grand-père Tristan qui l’emmène dans le Château de la Roche-Mauprat, un repère féodal lugubre, malsain, tenu par un pont-levis. Dans cet antre pernicieux, il fait la connaissance de ses huit oncles, tous plus vicieux, méchants et dégénérés les uns que les autres. Seul enfant dans ce cloaque, il est confié à la garde de l’oncle Jean, un handicapé, qui lui fait subir des sévices et des vexations. Traité comme un animal, il endure des tortures physiques et morales sans pouvoir s’en échapper. Au fil du temps, son caractère se forge, et sans être aussi immoral que sa parenté, Bernard devient dur et calque son tempérament sur celui de ses oncles, cachant son humanité sous un masque ignoble.
La vie et leurs subsides sont faits de larcins, de taxations, de brigandages et de viols. Les seigneurs d’autrefois sont devenus des tourmenteurs, des charognards et des voleurs.
Bernard a quinze ans lorsque le grand-père décède, il en a dix-sept quand pour la seconde fois sa vie bascule…
Un jour, oncle Laurent qui s’était absenté toute la journée, rentre en compagnie d’une jeune fille. Perdue, elle pense pénétrer dans la demeure de Madame Rochemaure, une dame dévote de la région, et accorde bien innocemment sa confiance.
Bernard succombe à sa beauté et, dans un conciliabule, arrive à soutirer à ses oncles la permission d’être le « forceur ». S’enfermant avec elle dans une pièce, il commence à se faire pressant. La belle ne tarde pas à comprendre le piège et se présente aussitôt… Elle est Edmée, fille de Monsieur le chevalier Hubert de Mauprat, frère cadet de son grand-père. Petit à petit, dans le bref temps qui leur est imparti, l’un essaie de lui voler un baiser, l’une tente de le raisonner, l’un est poursuivi par le sang bouillonnant des Mauprat et de dix années d’une éducation sauvage, l’une ne murmure que deux mots « Sauve-moi, sauve-moi ! ».

Et si en la sauvant, Bernard s’affranchissait en même temps ? L’évasion serait une double délivrance. L’enfant grossier et barbare, bien souvent cruel, voit son avenir près d’Edmée qu’il aime déjà passionnément. Avant de partir, une promesse est scellée…

« – Jurez que vous serez à moi d’abord, et après vous serez libre ; je le jure. Si je me sens trop jaloux pour le souffrir, un homme n’a qu’une parole, je me ferai sauter la cervelle.
– Je jure, dit Edmée, de n’être à personne avant d’être à vous.
– Ce n’est pas cela, jurez d’être à moi avant d’être à qui que ce soit.
– C’est la même chose, répondit-elle, je le jure.
– Sur l’Evangile ? sur le nom du Christ ? sur le salut de votre âme ? sur le cercueil de votre mère ? »

J’ai aimé ce roman, entre aventure et amour. Il est une saga fragmentée en plusieurs épisodes. L’introduction est celle d’un vieil homme qui se retourne sur son passé. Sa nostalgie n’est pas remplie de rancœur, elle est douce pour celle qu’il a aimée, voire vénérée.
« Elle fut la seule femme que j’aimai ; jamais aucune autre n’attira mon regard et ne connut l’étreinte de ma main. Je suis ainsi fait ; ce que j’aime, je l’aime éternellement, dans le passé, dans le présent, dans l’avenir. »
La première partie raconte la pitoyable moralité de sa famille, le château La Roche-Mauprat, les bois, l’ermite philosophe Patience, la tour Gazeau, Marcasse « le preneur de taupes »… Bernard est un sauvageon dont l’attitude est avant tout une fanfaronnade tirée de l’orgueil, de la peur et de l’inculture. Jusqu’au jour où il rencontre celle qui le fera évoluer. Plus qu’une amante, Edmée sera une mère. Dans cette deuxième partie, Bernard se retrouve à Sainte-Sévère dans la maison de son grand-oncle où il recevra l’éducation, les bases, qui lui font défaut. Ces leçons seront données par l’abbé Aubert, ami d’Edmée et de Patience. Troisième partie, c’est Paris et les salons littéraires, philosophiques, les poseurs, les précieux, le ridicule, mais aussi un début de modernité. La Fayette enrôle pour les Etats-Unis… Quatrième partie, l’Amérique et une ouverture sur un autre monde ; l’amitié fraternelle avec un scientifique-herboriste, Arthur. Cinquième partie… et dernière ; le procès.
A l’aube de la Révolution, George Sand nous présente les années d’un « siècle éclairé ». L’esprit est libre et commence à se défaire des carcans familiers. Elle donne aussi un beau rôle à Edmée qui est l’initiatrice, la femme qui tait sa passion pour faire grandir un homme.

Bernard dit…
« Ne croyez à aucune fatalité absolue et nécessaire… et cependant, admettez une part d’entraînement dans nos instincts, dans nos facultés, dans nos impressions qui ont entouré notre berceau, dans les premiers spectacles qui ont frappés notre enfance… Admettez que nous ne sommes pas toujours absolument libres de choisir entre le bien et le mal… L’homme ne naît pas méchant ; il ne naît pas bon non plus, comme l’entend Jean-Jacques Rousseau, le vieux maître de ma chère Edmée. L’homme naît avec plus ou moins de passions, avec plus ou moins de vigueur pour les satisfaire, avec plus ou moins d’aptitude pour en tirer un bon ou un mauvais parti dans la société. Mais l’éducation peut et doit trouver remède à tout ; là est le grand problème à résoudre, c’est de trouver l’éducation qui convient à chaque être en particulier… »
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Tableau de Corot

Billets de la lecture commune Somaja, Céline
D’autres billets chez George, Canthilde,
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Jean de la Roche

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Jean de la Roche
George Sand

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La Rochelambert, Bellevue, Le Puy, 1843

Il est un château incrusté dans de la roche. Il sort de ce carcan assez fièrement pour s’élever d’une façon dominante, sur des sentes, des prairies, une vallée et un torrent. Cette demeure troglodyte, château de la Renaissance, est le berceau des pères de Jean de la Roche, comte et héritier du domaine.

Jean est un jeune homme de vingt-un ans, assez taciturne, empreint d’ennui, qui aspire à quelques folies et libertés. Sa mère, une femme pieuse, sage et aimante, malgré son rigorisme, l’enjoint de quitter l’Auvergne pour Paris. Leurs revenus sont faibles pour des gens de noblesse, mais elle est prête à desserrer les cordons des finances pour que son fils connaisse les joies de la capitale et ramène en son fief une jeune fiancée.
Dans cette ville, espace de plaisirs, de culture mais aussi de perdition, Jean se sent petit, par son manque d’érudition et sa faible trésorerie. Le peu qu’il a est dépensé sans parcimonie avec des jeunes lurons et des filles de petite vertu. Au bout de trois mois, il se réveille un matin, abruti par cette vie de débauche et songe à sa pauvre mère qui s’est toujours sacrifiée pour lui.
A son retour dans son pays des volcans, il lui demande pardon et se dévoue tout à elle.
Mais son inactivité fait le désespoir de sa mère qui souhaiterait un bon mariage pour son fils…

« – Mon fils, me dit-elle avec un peu plus d’expansion que de coutume, vous vous ennuyez. L’homme ne peut pas vivre seul. Il faut absolument vous marier.
– Peut-être, lui répondis-je : mais d’abord il faudrait pouvoir aimer, et, dans le petit nombre de jeunes filles que nous connaissons et auxquelles je peux prétendre, il n’en est pas une qui seulement me plaise.
– Retournez à Paris ou allez à Riom, à Clermont, au Puy…
– Non de grâce, ne me demandez pas cela. Je me sens si peu aimable, que je craindrais d’aimer et de déplaire.
– Eh bien, voyagez, distrayez-vous, et redevenez aimable. N’êtes-vous pas le maître ? … Quelle femme rêvez-vous donc ? »
A ce sujet, elle aurait bien une petite idée à lui soumettre… A quelques kilomètres de La Roche, une famille anglaise, un veuf et ses deux enfants, s’est installée dans la grande demeure de Bellevue. L’homme est fortuné et d’un abord sympathique. Ses enfants sont un garçon d’une dizaine d’années se nommant Hope et une fille de seize ans du nom de Love. « Amour et Espérance, c’étaient les noms que sa fantaisie paternelle leur avait donnés. »

A quelques kilomètres de chez lui, il est un château appelé Bellevue, sur un parc, bordé par des bois et des eaux. La magnificence des lieux est propriété de Monsieur Butler, un homme savant, épris de sciences botaniques et minérales.
Sur les conseils de sa mère, Jean part alors visiter ses voisins et rencontre les Butler dans les jardins du domaine… Malgré sa grande envie de fuir, il se voit contraint de se présenter.
La simplicité et la bonhomie  de Monsieur Butler séduit Jean et l’honnêteté et l’intégrité de Jean enchantent Monsieur Butler qui le convie, dès cette première visite, à sa table.
C’est à l’heure de « la flânerie du dessert », que Jean s’autorise quelques regards sur Miss Love. Plus tôt, dans la prairie, il l’avait observée sous sa voilette de dentelle noire et il avait admiré son maintien sur son poney, sa silhouette fine et gracieuse. A présent, elle évoquait de la douceur, des délices.

« Elle était remarquablement jolie… Sa personne offrait des contrastes et de ces contrastes naissait précisément une harmonie charmante. Elle était plutôt petite que grande, mais elle paraissait grande ; cela provenait de la délicatesse de sa face, de l’attitude élancée de son cou, et de la ténuité élégante de ses formes, à la fois rondes et allongées. Elle me rappela certains bronzes antiques, plutôt égyptiens que grecs, qui semblent avoir servi de type à une époque de la statuaire française… Elle pouvait se passer d’avoir un joli visage. Sa personne seule constituait une beauté de premier ordre. »
La demoiselle intimide Jean. Elle semble moqueuse, insensible et surtout très érudite, mais parfois elle lui adresse des petits regards francs et aimables. C’est le coup de foudre !
« Douce et absolue ! pensais-je. C’est un peu comme ma mère ; mais il y a ici la grâce et l’animation qui dérangent toute comparaison. »

Ne souhaitant pas être pris pour un coureur de dot et étant respectueux des convenances, Jean demande par l’entremise du notaire Maître Louandre, la permission de venir régulièrement à Bellevue. Ses sentiments évoluent bien vite. Il voudrait la couvrir de caresses et sa passion devient obsédante. Près d’elle, il se montre amical et déférent, jouant le rôle du chevalier. Il l’aime, il l’admire, et imagine le mariage sans tarder. Love est jeune, très belle, riche et intelligente, il ne faudrait pas qu’un Junius Black, un jeune scientifique attaché à la famille, la lui ravisse.
On lui impose alors un bémol à cette union. Love a juré à sa mère sur son lit de mort, de rester toute sa vie près de son père. Cet ultimatum est loin de plaire à Jean, mais le jeune homme est si amoureux qu’il se sent capable de quitter sa mère, son domaine et son pays. Il est heureux et il le clame… Jusqu’au jour où, pour une raison familiale, la mariage n’est plus d’actualité. La famille Butler quitte Bellevue pour l’Angleterre, laissant Jean de La Roche inconsolable.

Cinq ans après… Il la revoit… Mêmes lieux, mêmes personnages, mais conjonctures différentes…
« J’avais vingt-sept ans, et je vivais avec cette blessure, qui saignait de temps en temps d’elle-même, et que de temps en temps aussi je rouvrais de mes propres mains, pour ne pas la laisser guérir. »

Cette belle histoire d’amour est un petit plaisir… George Sand la raconte avec tout le romantisme de son époque, mêlant avec finesse un peu d’humour à la passion des sentiments exacerbés qui nous sont rapportés par Jean, le narrateur. Elle souligne toujours bien habilement les conditions de vie de son temps et peint de très beaux tableaux des campagnes. Dans ce livre, ce sont des régions sauvages et rudes comme le basalte. Nous sommes transportés du Puy à la Roche-Vendeix, dans Le Mont-Dore.
Je vous recommande cette lecture qui j’espère vous ravira.

« Après une grippe à rechutes, et fuyant la polémique suscitée par la publication d’Elle et Lui, George Sand, accompagnée du fidèle Manceau et de l’actrice Bérengère, quitte Nohant le samedi 28 mai 1859, pour un périple d’un mois à travers l’Auvergne et le Velay… Les lieux du roman sont fidèles aux notes de voyage de George Sand, non seulement dans leur réalité objective, mais aussi dans leur caractère, dans l’impression ressentie. Ainsi retrouve-t-on, par exemple, dans le roman, cette « tristesse solennelle et majestueuse » que George Sans avait notée dans les bois de pins près de La Chaise-Dieu. L’âme des paysages impressionne tout autant George Sand que leur pittoresque et, pour éviter que les parties descriptives ne paraissent trop plaquées sur le récit, elle s’efforce de faire coïncider le caractère du paysage avec celui du personnage ou de la situation… »

 


Estampe d’Hokusai – Le mont Fuji

Billet chez George,
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