Blanche et l’Oeil du grand Khan – Tome II

Tome 1 – Blanche ou la triple contrainte de l’Enfer

book_cover_blanche_et_l_oeil_du_grand_khan_12108_250_400Blanche et l’Oeil du grand Khan – Tome 2
Hervé Jubert

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Paris 1871,
Paris assiégé par les Prussiens, Paris sous la Commune, Paris enflammé. Durant la semaine sanglante, la guerre civile a fait des ravages dans les rues de la capitale. Hommes, femmes, enfants, sous le nom des communards, ont péri fusillés.

Avant d’aller chercher sa soeur et sa famille à la gare, le commissaire Gaston Loiseau s’accorde le plaisir d’une baignade dans la Seine. Après ce petit temps de quiétude, il est appelé sur les lieux d’un suicide. Une jeune femme rousse est remontée des fonds du fleuve. Elle se nommait Marie. Petite ouvrière qui faisait des fleurs artificielles, elle travaillait aussi pour le commissaire Loiseau. Dans sa main, solidement crispée et refermée, le légiste trouve une petite abeille en or. C’est un petit cloisonné, vieux et précieux.

Ce même jour, après trois mois d’absence, il tardait à Blanche de revenir à Paris, revoir son oncle et son amie Emilienne, la fille de la concierge. Une confidence lui brûle la langue… elle est amoureuse d’un jeune homme rencontré à Saint-Cénéri, un étudiant en dernière année aux Ponts et Chaussées. Mais à son retour, elle apprend qu’Emilienne est emprisonnée à Saint-Lazare pour avoir été « coupable de sédition et d’intelligence terroriste ». Sa peine sera une déportation en Nouvelle Calédonie. Son oncle l’informe aussi, que le jeune Victor Pilotin, un garçon de quatorze ans qui l’avait aidée dans une enquête quelques mois plus tôt (voir le 1er tome), a été fusillé pour avoir participé aux barricades du 28 mai au Faubourg Saint-Antoine.
Blanche est rattrapée par la réalité morbide qui hante la capitale.

Quinze jours d’attente pour obtenir un sauf-conduit et Blanche a droit à cinq minutes d’entretien avec Emilienne à la prison des femmes. Que lui racontera-t-elle ? Son secret lui paraît vain désormais. Peut-elle lui dire « Emilienne, je suis enfin amoureuse ! » ?
« – Qu’est-ce que je peux faire ? Qu’est-ce que je peux faire ? balbutiait la locataire de la rue Neuve-des-Petits-Champs.
Tuer Thiers, lui aurait bien répondu Emilienne. Mais la minute était décidément trop précieuse pour qu’on y glisse l’ordure. Alors Emilienne énuméra une liste de tâches :
– Tu vas faire attention à toi. Tu vas penser à moi. Souvent. En tout cas, tu ne m’oublieras pas. Tu ne prendras plus ce que les journaux te racontent pour argent comptant. Tu ne vas pas te laisser marcher sur les pieds et puis… tu vas aimer, veinarde.
La porte s’ouvrit dans le dos d’Emilienne qui ne tressaillit pas.
– Vous êtes dans mon cœur, petite sœur. Toi et ton Alphonse.
Emilienne se pencha vers Blanche et l’embrassa sur les lèvres. Blanche cessa de respirer pour cacher ce baiser au plus profond d’elle-même. »

Blanche, égarée, saisie par ce cauchemar, se laisse mener par l’omnibus qui la conduit en bordure du canal. Dirigée par le destin vers la seule personne qui pourrait la réconforter, elle se retrouve face à Alphonse, passionné par les systèmes hydrauliques. Tous deux vont chez le Père Martin, un éclusier, qui est un ami, presque un père, pour le jeune homme. Là, Blanche se fait conter une étrange histoire, celle du Nautile de Fer… Un matin, en février 1868, un scaphandrier semblable à un monstre fit son apparition… homme de fer, homme poisson, il sondait les fonds du canal…

Chez les Paichain, les humeurs sont exacerbées. L’aînée des filles, Bernadette, va se marier. Les essayages des robes, les papiers administratifs, les préparatifs de la noce, rendent une ambiance frémissante… Alors, lors d’un repas familial conviant Gaston, dans cette fermentation, les mots parfois dépassent les pensées et les nervosités parentales remuent la bauge du temps présent… Que comprennent les petits bourgeois de ce cloaque répressif ?
« – Et tu vas me faire le plaisir d’oublier cette canaille d’Emilienne ! Tout le monde sait que tu étais son amie. C’est à peine si on nous adresse encore la parole. N’oublie pas que ma respectabilité te nourrit en partie.
Le coco fêlé, songeait Gaston. L’expression était en deçà de la réalité.
Le commissaire fit signe à Blanche de rester calme. Il considéra Berthe. Du haut de ses treize ans, elle pouvait entendre, jugeât-il. Alors il raconta ce qu’il avait vu en revenant de la Sarthe un mois plus tôt et dont il n’avait pu encore parler à cette table.
– Lorsque je suis arrivé à Paris, commença-t-il sur un débit très lent, il y avait un énorme nuage noir au-dessus de la ville. Il venait des dix mille cadavres d’hommes, de femmes, d’enfants et de vieillards que l’on brûlait au pétrole sur le Champ-de-Mars pour éviter une infection.
Sa sœur déglutit bruyamment. Robert avala son verre de morgon cul sec et faillit s’étrangler.
– J’ai parcouru Paris et je n’en ai pas cru mes yeux. Il suffisait de porter un képi, des godillots ou un pantalon de garde national pour être fusillé. On vous envoyait à l’Ecole militaire ou au Luxembourg. Et ça revenait au même. Ils avaient une technique particulière. Ils attachaient les ROUGES. (Et il aboya ce mot pour faire frémir sa sœur.) Avec une corde. Façon bottes d’asperges. Et ils les abattaient en masse en tirant dans le tas.
Gaston marqua une pause et dégusta son verre. Il s’assura d’un coup d’œil que la prétendue fragile Berthe élevée à la fleur d’oranger, à l’huile de foie de morue et au Xylofa qui dégage la poitrine, tenait le coup. Elle était forte, Berthe. Et Blanche aussi. Seuls Robert et Madeleine tremblaient. Impitoyable, il continua :
– On m’a raconté qu’un gamin de dix ans jetait des cartouches dans le caniveau. Il avait peur que son père ne soit pris avec. Une escouade est passée et l’a fusillé contre un mur.
Gaston considéra les deux pétrifiés en face de lui. Il se leva (…).
– Vous m’excuserez mais j’ai un rendez-vous au cabinet des Médailles.
– On peut venir avec vous ? implora Blanche. »

Au cabinet des Médailles, le conservateur, Monsieur Chabouillet, répond au commissaire… La petite amulette, qui représente une abeille, est l’abeille de Childéric. En 1653, un ouvrier travaillant à la démolition d’une maison, avait trouvé le caveau du roi des Francs avec son trésor ; épée, bijoux, pièces d’or, torque… et trois cents abeilles en or. Cette fortune fabuleuse fut conservée à la Bibliothèque Royale. Mais en 1831, un vol la ravit avec d’autres objets, dont le sceau de Louis XII.
En compagnie de son oncle, Blanche s’informe de sa nouvelle enquête et Gaston, ne se faisant pas prier bien longtemps, lui relate les quelques faits en sa possession.
Un de ses prédécesseurs, Eugène-François Vidocq, quarante ans plus tôt, avait mené l’enquête et arrêté un bandit qui fuyait avec des lingots d’or. Ce cas d’étude lui avait été proposé pour son concours d’entrée dans la police et les éléments étaient encore vivaces dans sa mémoire.
Maintenant, il fallait relier les deux chaînons… Comment Marie est rentrée en possession de l’abeille ? Et pourquoi s’est-elle suicidée ?

« Les jours se succèdent sans que rien ne change. » Blanche s’ennuie et ne pense qu’à Emilienne. Aussi, décide-t-elle d’aller consulter des livres à la Bibliothèque Nationale. Perdue dans le dédale des rayonnages poussiéreux, elle a la surprise d’y rencontrer Mr. Chabouillet. Les lunettes toujours de travers, le regard aussi vif et enthousiaste, il lui pose d’emblée la question : « Avez-vous trouvé la trace du capucin ? »

Loué soit Mr. Chabouillet, qui sans le savoir, va sortir Blanche de son abattement. Une immersion dans quelques écrits dévoile la légende de l’anneau de Gengis Khan, bijoux dérobé dans le cambriolage du cabinet des Médailles avec le trésor de Childéric.
Cette bague, serti d’un rubis sang-de-boeuf, avait la réputation d’avoir des pouvoirs magiques. Elle était aussi appelée l’Oeil du Grand Khan. Objet de convoitise, la bague devient l’obsession de l’Hydre, un syndicat criminel dirigé par six comtes, le tout, contrôlé par une septième personne, le cerveau. Prostitution, jeux, mendicité, empirisme, opiacés… l’Hydre maîtrise toute cette fondation souterraine.

Blanche se lance sur la piste du capucin, tandis que son oncle, doit résoudre une série de meurtres. Les comtes de la pègre se font décapiter et éviscérer par une ombre.
Paris est très mystérieux, envoûtant et la Seine sait garder les secrets.

Deuxième tome de la trilogie de Jubert, nous retrouvons Blanche avec sa famille. J’ai trouvé cette histoire encore plus sombre que la première. Les événements historiques pèsent gravement dans le récit. J’ai voulu reporter le passage où Gaston raconte sourdement la répression sur le peuple car ces quelques mots font ressortir la noirceur de l’époque. Blanche grandit, est amoureuse, mais cette insouciance lui est soufflée. Son amie Emilienne incarcérée et bientôt exilée la rejette dans une pesanteur solennelle. L’enquête est une bonne motivation pour combattre son apathie. Elle cherche aussi un peu de frivolité auprès d’Alphonse qui, tout en étant scientifique, est aussi un esprit poète. Quant à Gaston, il change d’envergure. De policier zélé, courtisé par ses supérieurs, un peu mondain, il se mue en un justicier plus dur, plus motivé et plus impertinent.
J’ai beaucoup aimé ce livre. Il est sans ennui. On se projette très rapidement dans la peau de Blanche et on vit avec elle les péripéties qui chamboulent l’histoire. J’ai eu plaisir à parcourir ce Paris du XIXeme siècle. Dans le tome précédent, l’auteur avait souligné quelques sciences et technologies, dans celui-ci, il accentue sur le mesmérisme, rendant à cet épisode un accent ténébreux et fascinant.
Plus qu’un livre-jeunesse, une enquête policière, il est une bonne source historique, un tremplin pour aller rechercher des informations concernant Le temps des Cerises. Il est un bel hommage à l’émancipation des femmes.

Un livre, un auteur, une série à recommander +++

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