Dictionnaire des maîtres verriers

dictionnaire-des-maitres-verriersDictionnaire des maîtres verriers
Marques et signatures
De l’Art nouveau à l’Art déco
de

Philippe Olland
Conception graphique, mise en page et photogravure de Pierre-Jean Jouve

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Dans un de ses textes, Pline l’Ancien écrit :
« Il est dans la Syrie une contrée nommée Phénicie, confinant à la Judée, et renfermant, entre les racines du mont Carmel, un marais qui porte le nom de Cendevia. On croit qu’il donne naissance au fleuve Bélus, qui après un trajet de cinq mille pas, se jette dans la mer auprès de Ptolemaïs, colonie. Le cours en est lent, l’eau malsaine à boire, mais consacrées aux cérémonies religieuses. Ce fleuve limoneux et profond ne montre qu’au reflux de la mer le sable qu’il charrie. Alors, en effet, ce sable, agité par les flots, se sépare des impuretés et se nettoie. On pense que dans ce contact les eaux de la mer agissent sur lui, et que sans cela il ne vaudrait rien. Le littoral sur lequel on le recueille n’a pas plus de cinq cents pas, et pendant plusieurs siècles ce fut la seule localité qui produisit le verre. On raconte que des marchands de nitre y ayant relâché, préparaient, dispersés sur le rivage, leur repas ; ne trouvant pas de pierres pour exhausser leurs marmites, ils employèrent à cet effet des pains de nitre de leur cargaison : ce nitre soumis à l’action du feu avec le sable répandu sur le sol, ils virent couler des ruisseaux transparents d’une liqueur inconnue, et telle fut l’origine du verre. »

La liqueur inconnue…
L’introduction de ce très beau livre nous raconte le verre, de la haute Antiquité égyptienne, vers le 3ème millénaire avant Jésus Christ, à nos jours. Flacons, gobelets, coupes, bijoux… vitraux, de l’opacité à la transparence, à travers les siècles, les techniques changent et progressent ; technique du moulage, enduction de verre, soufflage avec une canne creuse, inclusions, mosaïques, émaillages…

L’histoire passe par les manufactures juives, arabes et byzantines puis italiennes. Si durant l’Antiquité, on voit une belle évolution, au Moyen-Âge, le savoir-faire stagne et même régresse. Vers 1455, à Murano, une petite île vénitienne, des artistes Grecs s’installent et mettent au point « une matière inédite, un verre incolore, transparent, d’une extrême finesse et d’une très grande plasticité, qui prend le nom de cristallo. » Le travail s’orne de filigranes, de belles broderies ; torsade, filet, résille.

Dès le XVIe siècle, l’art des Vénitiens s’exporte en Espagne, en France, en Angleterre, en Europe Centrale… Puis en Bohême, les artistes perfectionnent un cristal à base de potasse plus facile à travailler, qui supplante celui des maîtres de Murano.
Après la soude et le potasse, un industriel Anglais utilise le plomb. Cette fois-ci, la concurrence vient d’Angleterre et leur négoce prend l’ascendant sur les autres durant un siècle.

En 1780, en France dans la région de la Lorraine, la cristallerie Baccarat et la Verrerie royale de Saint-Louis se confrontent à la fabrication anglaise.
A la fin du XVIIIe siècle, de nombreuses découvertes sont faites sur la colorisation et la mécanisation du travail ; on moule par pression. Les artistes Français commencent à dominer ; de nombreuses verreries et cristalleries s’implantent en Lorraine. Dans le milieu du XIXe siècle, on parle de l’âge d’or du verre. C’est aussi l’essor du développement industriel.
« Vers 1890, la France possède 162 verreries, occupant 23.000 ouvriers. »

dictionnaire-des-maitres-verriers-6Lors de l’Exposition internationale universelle en 1851, Londres fait participer près de 14.000 exposants et les autres grandes capitales suivront. En 1855, 1867, 1878, 1884, 1889… Paris présente des artistes verriers, des inventeurs et des décorateurs-émailleurs pour les arts décoratifs ; « artistes, artisans et chimistes ». L’auteur écrit qu’ils sont des magiciens et que leurs œuvres sont de l’ordre de la poésie et des rêves.
L’Art nouveau, avec Émile Gallé, est un mouvement artistique qui dure jusqu’en 1914. L’inspiration se tourne vers l’art japonais, le végétal, les insectes et les animaux. Ce sont des entrelacs, des couleurs et des courbes qui révèlent la féminité et la sensualité.
Après 1914, le style change, c’est l’Art déco. René Lalique est l’un des successeurs. Si la mode va vers les lignes cubiques, la simplicité et la transparence, nous n’en perdons pas pour autant la beauté, la majesté et la grâce.

L’impulsion créatrice qui n’a jamais cessé de croître, s’interrompt lors de la deuxième guerre mondiale. Les artistes Français cèdent la place aux artistes étrangers. De nombreuses verreries et cristalleries ferment leurs portes. Des manufactures italiennes, tchécoslovaques et scandinaves prennent le marché. Les temps sont aux cristalleries mécanisées.
« Mais une véritable renaissance artistique s’opère au cours des années 1970-1980… ».  De nouveaux créateurs, dans des ateliers individuels, apparaissent et offrent des réalisations plus modernes, contemporaines, dignes des plus grands maîtres. Malgré « la production pour tous », l’art verrier est toujours en fusion.

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Après cette introduction, que j’ai grossièrement condensée, nous parcourons le dictionnaire des marques et des signatures. Philippe Olland les présente par ordre alphabétique avec une biographie et une iconographie détaillée très intéressantes, de l’Art nouveau à l’Art déco en France ; à découvrir, cent quinze biographies d’artistes et un répertoire de deux milles marques et signatures. L’histoire de l’art verrier lue dans les premières pages est une lecture indispensable pour assimiler les évolutions des différentes techniques et mouvements artistiques. Néophyte, je ne me suis pas sentie perdue, ni exclue, par toutes ces connaissances, seulement un peu plus instruite, admirative et envieuse (j’aimerais bien avoir un flacon émaillé avec des arabesques orientales). Car, certaines créations touchent à la perfection, comme si le verre se dématérialisait. On le perçoit ainsi avec les mots de l’auteur que je citais précédemment… poésie, rêves, magie.

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Magnifique ouvrage de référence édité par les éditions Faton, ce dictionnaire se dévoile en plusieurs temps. Reçu dans le cadre des Masses Critiques Babelio, à sa réception, j’ai d’abord ouvert les pages sur la verrerie de Portieux dans les Vosges. Dernièrement je vous parlais de Joseph mon arrière-grand père paternel qui avait été tailleur de pierre, aujourd’hui, j’effleure la pensée d’Arthur mon arrière-grand-père maternel qui était maître verrier à Portieux. Portieux, qui a également fait le service verres de table de George Sand…
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Je vous recommande ce dictionnaire d’exception…

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  1. Cristallerie de Sèvres. Grand vase aux carrés et palmettes, XIXe siècle, Cristal clair doublé rouge, décor géométrique taillé. .H 49,5 cm, D. 23 cm. Collection du musée d’Art et d’Histoire de la ville de Meudon
  2. Page 133 du dictionnaire – Gallé
  3. Philippe-Joseph Brocard, Bouteille à motifs arabisants, v. 1880. Verre clair soufflé, long col annelé, décor émaillé polychrome, rouge, or, bleu, d’arabesques et de fleurs, sign. peinte à l’émail sous la base : Brocard. H. 40 cm.
  4. Photo de mon arrière-grand-père..
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Le décor réinventé

« Lart dans tous ses états » de Shelbylee
Masse critique de Babelio avec le partenariat des Editions Les Ardents Éditeurs
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Une lecture commune avec Lilasviolet

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 Le décor réinventé
Suzanne Lalique-Haviland

Sous la direction de Jean-Marc Ferrer

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J’ai eu le plaisir de découvrir dans la liste des titres proposés par Babelio, dans le cadre des Masses Critiques, le catalogue d’une exposition à Limoges « Le décor réinventé » de Suzanne Lalique-Haviland. J’avais programmé cette visite, qui s’expose jusqu’au 15 avril prochain dans les murs d’un ancien palais épiscopal, le musée des Beaux-Arts, et j’étais ravie de cette opportunité…

J’ai reçu le livre, je l’ai feuilleté, j’ai admiré, j’ai convoité les œuvres, j’ai lu quelques passages, je suis allée à Limoges par une journée froide mais ensoleillée, j’ai vu, j’ai aimé, je me suis sentie plus proche de l’artiste, j’ai voulu prendre des photos, hélas ! nous n’en avions pas le droit, j’ai vécu un temps une belle époque, un raffinement, une théâtralité, le luxe, la délicatesse… j’ai pensé que la fragilité et la beauté n’étaient pas éphémères, elles avaient presque l’éternité pour témoigner de leur temps.
Aquarelles, objets précieux, verres opalescents, peintures à l’huile, porcelaines, assiettes, vases, verres émaillés… et des noms qui racontent des voyages et des histoires… Vol d’oiseaux, Aubépine, Calabre, Marocain, Créole, Yzeures, Bengali…

Mots et photos d’un décor réinventé…

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Dans la préface, la ministre de la Culture et de la Communication, Aurélie Filippetti, parle d’un hommage fait à Suzanne Lalique-Haviland, une grande dame de la création « des arts décoratifs à la peinture, du théâtre à l’opéra ». On le lira quelques pages après, que l’artiste, dotée d’un grand talent, était assez modeste et discrète. Cette exposition-rétrospective est la première en Europe.

décor réinventé 2Vase Lagamar émaillé, dit aussi vase Six branches d’ornement,
modèle créé en 1926, verre blanc moulé-pressé-émaillé

La généalogie de Suzanne Lalique se pare d’une lignée d’artistes ; un grand-père et une mère sculpteurs, un père, René Lalique, bijoutier et verrier. Née en 1892, elle passera sa vie à Paris dans le monde des arts. Orpheline de mère à dix-sept ans, son père l’encourage très vite dans ses réalisations et l’intègre dans la société Lalique.
Elle donne une modernité à ses oeuvres et apporte finesse et détails à l’élégance de ses formes. A dix-huit ans, lorsqu’elle découvre l’univers du théâtre et de l’opéra, elle est subjuguée par les couleurs et les compositions qui se modèlent avec grâce dans l’apesanteur des mouvements. Son regard est sollicité par le dynamisme de la « liberté corporelle ». Plus tard, on la demandera pour des décors et des costumes de théâtre.

img100Gouache, peinture métallisée et encre pour projets de tissus, vers 1911-1912

Elle touche à de nombreuses matières, différents univers. La belle époque est la scène de l’Art Déco.
Elle fait des paravents et agence des décors intérieurs avec son père. Elle commence à créer pour les porcelaines de  Sèvres, dès 1911.
« Je suis heureux et te félicite d’avoir été reçue sans appui au concours de Sèvres. Sois heureuse d’être si bien douée et surtout d’être en si bon milieu.
Extrait d’une lettre de son grand-père »

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En 1912, elle expose pour la première fois au Salon d’automne. Elle crée des imprimés pour étoffes, peint sur papier à la gouache ou à l’aquarelle avec des effets métalliques argentés et dorés. Elle entrelace des arabesques végétales, florales, les agrémentant d’insectes comme les sauterelles, les scarabées…
En 1917, elle épouse Paul Burty Haviland, un photographe pictorialiste américain, descendant des porcelainiers. Esthète, il partage avec Suzanne l’amour des arts.
En 1920, elle est décoratrice de porcelaine de Sèvres et de Limoges (Manufacture de Théodore Haviland, dirigée par le cousin de son mari).
En 1937, elle est nommée directrice de la décoration et des costumes de la Comédie Française…
… En 1989, elle repose à Yzeures-sur-Creuse.

Peintre, elle a réalisé des natures mortes qui montrent ses passions pour la décoration, les objets, les collections, le monde du théâtre…

décor réinventé 3Peinture, La Garçonnière ou Les Cravates de Monsieur, 1933

Elle met en représentation les vêtements, les colifichets, les parures, l’intimité et quelques scènes que son œil a photographiés. Dans les dernières salles de l’exposition, les toiles sont mises à l’honneur. Elles sont après ses planches sur les costumes de théâtre, dessins que j’ai aimés le plus, accompagnés de leurs superbes costumes. De la complexités des plissés de la robe de Poppée (L’incoronazione di Poppée de Monterverdi) aux formes pures d’un costume de danseuse (Idomeneo de Mozart), mon admiration était béate.

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Ce catalogue, biographie de Suzanne Lalique-Haviland et de plus de quatre cents illustrations, narre la fabuleuse vie d’une artiste peu commune. Figure un peu secrète, pourtant reconnue, elle mérite d’être redécouverte.
Un beau portrait de femme, une dynastie, un décor précieux, riche, un art de vivre, du début du XXème siècle.

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Des billets chez LilasViolet, Nathalie,

décor réinventé 1Maquette pour un compartiment de train

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