Un mari idéal

Un livre offert par Babelio et les Éditions Albin Michel

 

Un mari idéal
Leah McLaren

 

Nick et Maya sont très enviés par leurs amis car tout semble leur réussir. Mais dans l’intimité de ce couple rien ne va depuis trois ans. La naissance de leurs jumeaux a bouleversé leur quotidien, leurs désirs, et leurs aspirations qui ne sont plus les mêmes prennent des voies opposées. Maya a perdu son aura d’amante et se consacre à ses enfants, pleinement, charnellement. Fusionnelle, elle continue à les allaiter et à les garder toutes les nuits dans son lit. Quant à Nick, évincé de ses rôles de mari et de père, il souhaiterait s’échapper de cette cellule exclusive et tout remettre en question en divorçant.
Lorsqu’il en parle à son meilleur ami qui est aussi son avocat, il lui explique que s’il est prêt à se séparer de sa famille, il l’est beaucoup moins pour accorder à sa femme la moitié de sa fortune. La dureté du dilemme est à son point culminant quand tous deux trouvent la solution, la plus cynique qui soit. Si Nick se comporte en mari et père idéal durant quelques temps, soulagée de ses responsabilités, sa femme aurait peut-être l’envie de reprendre son métier d’avocate et ainsi, diminuer l’exorbitante pension qu’il devrait lui verser.

« – Qu’est-ce qu’il faudrait que je fasse ?
Gray tire une grande bouffée sur sa cigarette électronique et exhale, tel un dragon, un nuage de fumée. « Tu dois devenir un homme meilleur. »…
– Tu dois changer et devenir un meilleur mari, espèce de connard égoïste ! Tu devras bien la traiter pendant un certain temps (…) Tu lui dis que tu l’aimes. Redonne-lui confiance en elle, encourage-la à reprendre son travail d’avocate. Veille à ce qu’elle le fasse. Encourage-la aussi dans ses loisirs. Et pas seulement le sport. Emmène-la en vacances, distrais les enfants quand elle est occupée. Fais une pause avec tes sorties à vélo du samedi matin et passe du temps avec ta famille. Propose-lui de lui vernir ses ongles de pieds, ou un truc dans le genre. Assure-toi juste que lorsque tu finiras par lâcher ta bombe, elle ne pourra plus t’accuser d’être un mauvais mari. Non seulement cela affaiblira son cas d’un point de vue financier, mais en plus, inconsciemment, elle se sentira redevable. Le jugement te sera favorable… »

Le processus s’enclenche et Nick met tout en œuvre pour surprendre et re-séduire Maya. Il met un terme à ses petits rendez-vous avec la sculpturale Shelley et reprogramme ses activités et son travail en fonction de sa famille. Invitations au restaurant, sorties au parc et vacances à Belize sont planifiées.
Sur la défensive au début, Maya ne tarde pas à succomber à la nouvelle personnalité de son mari. Elle redéfinit ses priorités elle aussi et retrouve sa féminité qu’elle avait mise en marge. Mais peut-on reconstruire sur des faux-semblants et ira-t-elle jusqu’à reprendre une vie professionnelle comme l’espère Nick ?


Ce livre n’est pas une gentille romance  comme pourraient le supposer le titre et la couverture, car il distille des émotions plus acides que douces. La malhonnêteté de Nick, sa goujaterie, son égocentrisme ne peuvent pas susciter la sympathie. Ni le tempérament de Maya qui est obsessionnel, névrosé et inquiétant. Ni une romance… ni un thriller, of course !… ce roman se lit bien et vite, mais sans grande passion également. Je n’ai pas pu éprouver de compassion pour l’agonie de ce couple qui oublie bien souvent que leurs enfants sont des êtres fragiles et vulnérables. Leur transformation à chacun, même « vertueuse » n’arrivera pas à me réconcilier avec eux.
Certaines lectrices pourront trouver l’histoire rafraîchissante et plaisante, mais pour ma part, j’ai un peu grincer des dents… Désolée !

 

Couple, Picasso

 

 

Rue du bonheur

Décembre nordique avec Cryssilda
Une lecture commune avec Nahe

 

Rue du bonheur
Anna Fredriksson

« Mère célibataire, Johanna lutte pour joindre les deux bouts, tandis que son ex-mari, Calle, a refait sa vie loin d’elle. Il a quitté la ville pour s’installer à Stockholm avec sa nouvelle petite amie – la très sophistiquée et cultivée Fanny – et commencer une carrière couronnée de succès.
De son côté, Johanna s’inquiète pour ses filles, dont la plus jeune est le souffre-douleur du collège. Pour ne rien arranger, un patient se suicide dans le centre pour toxicomanes dans lequel elle travaille comme aide-soignante, et Calle refuse désormais de lui verser sa pension alimentaire.
Un beau jour, Johanna gagne vingt millions de couronnes au loto. Sa vie va alors prendre un tout autre chemin.
Anna Fredriksson nous invite Rue du Bonheur et on s’y sent immédiatement comme chez soi. A la manière de Cédric Klapish ou de Katherine Pancol, elle brosse des personnages si réels, si attachants, à notre image tout compte fait, qu’on ressort euphorique et revigoré de ce séjour chez Johanna, Calle et leurs filles. »

Il m’arrive rarement de reprendre le résumé éditeur, mais comme j’ai un avis mitigé, ni bon, ni mauvais, sur ce roman, je n’ai pas très envie de m’étendre plus. Je vais seulement m’amuser à repréciser quelques points de la quatrième de couverture…

. Calle, l’ex-conjoint, ne refuse pas de verser à Johanna la pension alimentaire. Après neuf ans de séparation, il a décidé de ne plus lui donner le supplément qu’il lui accordait (en plus de la pension).
. « La carrière couronnée de succès » est une formule un peu trop exagérée. Calle est dentiste.
. « Rue du Bonheur… comme chez soi. ». Non, je ne crois pas ! L’auteur nous décrit une petite ville ouvrière un peu miséreuse et peu animée. Les lieux ravivent des mauvais souvenirs à Calle et, une fois partie, Johanna ne la regrette que moyennement.
. « Des personnages attachants… à notre image ». Je n’ai eu de la sympathie pour les personnages que dans les toutes dernières pages du livre. Leurs fragilités mises à nu peuvent émouvoir. Et je ne me suis pas sentie proche d’eux – plutôt distante, ce qui n’a pas facilité ma lecture.
. « On ressort euphorique et revigoré… ». Là, je me demande si la personne qui a écrit cette quatrième de couverture a lu cette histoire… Je tourne la dernière page dans un état de triste mélancolie et d’irritation. Déçue par une fin trop brusque, alors que certaines parties du livre s’étirent en longueur.
. « Chez Johanna, Calle et leurs filles. ». Et Fanny ? Fanny est un personnage aussi important que les autres. Sensible, intelligente, généreuse, tendre, elle est celle que j’ai le plus appréciée.

En conclusion, ne vous fiez pas au titre, à la couverture pimpante et au résumé éditeur qui peuvent inciter à penser que c’est un livre du genre feel good. « Rue du Bonheur » est un roman complexe qui parle d’amour et qui aborde plusieurs thèmes difficiles et sombres de notre société ; divorce, familles recomposées, célibat, pauvreté, clivages sociétal et culturel, ignorance, toxicomanie, alcoolisme, harcèlement scolaire…
J’ai partagé cette lecture avec Nahe qui a trouvé le livre « frais et très agréable à lire ». Pour cette fois, nos avis divergent !

 

 

 

 

Le chat qui venait du ciel

Un livre offert par Babelio et les Editions Philippe Picquier dans le cadre des Masses Critiques

.

Le chat qui venait du ciel
Hiraide Takashi

Illustration de Qu Lan
Traduction d’Elisabeth Suetsugu

.
Une vieille bâtisse japonaise enchâssée entre deux autres maisons pavillonnaires, des fenêtres donnant sur un jardin bien entretenu dominé par un orme majestueux et un passage que le narrateur nomme la sente de l’éclair… Ce tableau devient une source de contemplation et d’inspiration, lorsqu’un petit chat vient animer cette enceinte.

C’est le petit garçon de la maison voisine qui dans un cri se déclare propriétaire de cette boule de poil bien sympathique et remuante qu’il nomme Chibi.
Pas timide, plutôt sauvage et libre, Chibi aime venir chasser les insectes du jardin, se tapir derrière les touffes d’herbes et combattre les chimères qui se présentent à lui. Équilibres, jeux de pattes, petit à petit Chibi se rapproche de la maison jusqu’à y rentrer. Le narrateur qui aime l’observer décrit ses mouvements et se montre ravi de sa curiosité. Empreint de lassitude et de mélancolie pour la vie qu’il mène, il voit en ce nouvel ami un instigateur à de nouvelles gaietés. Ce plaisir, il le partage avec sa femme qui lui voue d’emblée une affection inconditionnelle ! Elle le trouve spécial…

Prévenus dès le début par leurs vieux locataires qui ne désirent aucun enfant et aucun animal, le couple ne s’attendait pas à inviter Chibi pour un gite et couverts par intermittence. En commençant par une petite écuelle, puis un carton bien douillet, ils offrent à Chibi une seconde maison qu’il adopte rapidement pour de longues siestes.

Le récit tourne essentiellement autour de Chibi et la maison ne semble s’éveiller qu’en sa présence. Pourtant ce n’est pas un huis clos et ce n’est pas ennuyeux, car le narrateur poète parle aussi de ses aspirations et de son travail dans une maison d’édition. Quant aux images qu’il nous donne, elles sont des havres harmonieux et sereins.
Les saisons passent, les années aussi, Chibi se montre toujours espiègle et libre. La notion de liberté chère à l’auteur, est importante et souvent soulignée. On dirait qu’il l’a apprise avec Chabi. Aux consonances heureuses, viennent s’ajuster d’autres échos bien plus tristes et inéluctables. Mais si rien n’est éternel, l’âme et les souvenirs le sont.

Cette belle histoire qu’on nous dit autobiographique, douce, rêveuse, poétique et joliment illustrée, vous rappellera peut-être un vécu. Mon Chabi s’appelait Minette…

.
Une autre lecture chez Alex,
 

.

.

.

 

Le saut oblique de la truite

Un livre offert par l’auteur et je l’en remercie.

.

Le saut oblique de la truite
Jérôme Magnier-Moreno

.
Le récit de ce petit livre débute dans les toilettes du cimetière Montparnasse où l’auteur confie que la décision qu’il a prise le rend malade. Depuis dix ans, il trimballe dans un vieux sac à dos rouge, sorte de gri-gri, garde-corps et compagnon d’aventures, un journal de bord dans lequel il raconte son séjour en Haute-Corse ; les pérégrinations d’un jeune Parisien, architecte, peintre et pêcheur de truite. Une décennie plus tard, il est enfin prêt à le faire publier.
Dans une gamme de couleurs allant du rouge au bleu profond, l’auteur saisit le paysage, l’odeur du maquis, l’ambiance, ses rencontres et ses sentiments. Il devait rejoindre son ami Olivier qui n’est jamais venu et il s’est retrouvé à longer le fleuve Tavignanu, seul et, au final, heureux de l’être.

Quelques jours d’introspection pour appréhender l’avenir et reconquérir le goût de la vie, réflexions en tout genre, sexualité exacerbée, méditation poétique, de belles images et une communion forte avec l’espace, l’écriture peut aussi parfois se montrer sinueuse, comme un chemin de randonnée. Par « sinueux », je définie ainsi les déséquilibres de ma lecture où j’ai souri et… de temps en temps, fait la moue..
La quête initiatique du jeune homme n’aurait pas pu trouver plus belle terre que cette île, forte et fière…
.

D’autres billets chez Didi, Keisha, Aifelle,

.

.

.

.

 

 

 

Parfum de glace

Un mois au Japon en compagnie de Lou et Hilde

.

.

Parfum de glace
Yôko Ogawa

.

.

Hiroyuki était un créateur de parfums. Talentueux, il arrivait à définir toutes les senteurs et à recréer des essences sur des ambiances et des émotions. Ses études que l’on retrouve dans son bureau, sont poétiques comme des haïkus. Deux ou trois phrases expriment des instants fugitifs et des émois ; ces petites choses qui s’accrochent à nos souvenirs et qui nous font les revivre. « Gouttes d’eau qui tombent d’une fissure entre les rochers. Air froid et humide d’une grotte. », « Réserve de livres hermétiquement fermée. Poussière dans la lumière. », « Frasil sur un lac à l’aube. », « Mèche de cheveux d’un défunt formant une légère boucle. », « Vieux velours passé qui a gardé sa douceur. »
Pour sa compagne, il avait inventé « Source de mémoire » ; notes de fougère, forêt, jasmin, rosée et des fragrances d’après la pluie.
Hiroyuki s’est suicidé dans son atelier en buvant de l’éthanol anhydre, le lendemain de ce merveilleux présent, et aux services des urgences de l’hôpital, Ryoko, la femme avec qui il vivait depuis un an, a bien du mal à comprendre ce geste.

Elle se souvient de sa douceur et de son affection… Pourquoi a-t-il voulu partir ? Pourquoi lui a-t-il menti sur son identité ? Elle découvre qu’il a un frère et une mère, alors qu’il lui avait dit qu’il n’avait plus de famille. Elle découvre qu’il était un surdoué en mathématiques et lauréat de nombreux prix. Elle découvre un autre homme, un excellent patineur sur glace.
Dans une première phase, avec l’aide d’Akira le frère de Hiroyuki, Ryoko retracera l’enfance de l’homme qu’elle aimait. Puis l’étape suivante la mènera à Prague où elle essaiera de déceler l’origine de ses blessures du temps de son adolescence, juste avant la cassure.

L’auteur laisse à Ryoko la narration de l’histoire, et les chapitres se construisent en un jeu de piste, en mêlant les deux étapes de ses investigations. Les souvenirs redéfinissent le portrait de Hiroyuki et aident la jeune femme dans son deuil. Elle n’aura jamais été aussi proche de lui que dans cette quête qui s’ancre entre deux mondes ; « entre réel et imaginaire, symbolique et inconscient ». Tout en délicatesse et poésie, le drame qui est en substance de fond s’articule autour de toutes ses évocations collectées et de certaines scènes imaginées, comme si le fantôme de Rooky (surnom de Hiroyuki) embarquait Ryoko dans ses rêves secrets. C’était un homme d’exception à multiples facettes, multiples parfums, il était ombre et lumière.
Je vous recommande ce très beau livre captivant, hypnotique. L’écriture a la particularité, le parfum, des plumes nippones ; onirisme, pudeur et chimères.

 .

.

.

.

 

Quand le destin s’emmêle

quand le destin s'emmêleQuand le destin s’emmêle
Anna Jansson

.

Vous désirez un petit biscuit au safran avec votre tasse de thé aux fleurs de sureau ? Des fleurs cueillies dans le jardin d’Angelika…
Et si vous les trouvez bons, voici la recette :

Croquants au safran du Salon d’Amour

Ingrédients pour 30 croquants
200 g d’amandes entières
3 œufs
270 g de sucre
une pincée de sel
1 cuillerée à soupe de sucre vanillé
350 g de farine de froment
1 cuillerée à soupe de sucre vanillé
1/2 g de safran (on peut le remplacer par la cardamone)
Préchauffer le four à 175°C. Ébouillanter les amandes dans une casserole, puis les émonder. Les faire dorer à four chaud puis les hacher finement.
Mélanger tous les ingrédients et faire des rouleaux de 2 cm de diamètre, les aplatir un peu et les déposer sur une plaque beurrée. Enfourner et laisser cuire environ 25 minutes. Découper les croquants en diagonale dès qu’ils sortent du four…

J’aime les romans qui se terminent par un chapitre de recettes. C’est généreux.

Cette histoire se passe à Visby… « la seule ville suédoise située sur l’île de Gotland, au milieu de la mer Baltique, à 90 km des côtes suédoises »… où Angelika tient un salon de coiffure à l’abri des vieux remparts datant du Xe siècle. Invités à aller lui rendre visite, on reconnaîtra son salon à son enseigne, un beau cœur rouge qui symbolise la réelle activité de sa boutique. Car Angelika n’est pas que coiffeuse. Digne descendante des déesses du destin, Urd, Verdandi et Skuld, elle se décrit aussi comme « thérapeute… confidente… et coach relationnel ».
Depuis la mort de son mari sept ans auparavant, elle travaille à rendre les gens heureux. Sa question « Que puis-je faire pour vous ? » n’est pas anodine. Vous vous installez sur l’un des deux fauteuils en cuir rouge, vous commencez à parler de votre coupe et très vite vous déviez sur vos rêves. Deux fauteuils pour deux personnes… avec cette devise « rien n’est jamais dû au hasard »… l’un est pour vous, l’autre est pour votre moitié.
Angelika liste ses clients en trois catégories. Il y a les Classiques, les Narcissiques et les Découragés. Elle pense étendre son répertoire avec les « U », les Urgences ! Après, elle les référence par ordre d’échelon, 1, 2, 3…, le dernier étant 5 ; Jonna est N5, Regina D5, Julius C3, Gunnar, Jessika, et tous les autres codifiés selon leurs états d’âme…
Les taciturnes, les querelleurs, les frondeurs, les désespérés, les écorchés, ils débarquent dans le salon, des idées de carré, de frange, de permanente, de couleur… et tous en viennent à dévoiler leur vie au bout de quelques minutes. Elle explique alors à son apprenti Ricky comment discerner leurs personnalités profondes et comment avec intuition et discernement on peut les aider. Il ne faut pas hésiter à se déplacer
hors des murs du salon, pour aller chercher l’âme sœur. Gunnar aime les blondes potelées, le sport et Zlatan, elle ira donc voir du côté de chez Expert-Conseil Minceur, si elle peut lui trouver une amoureuse appréciant le foot.
C’est le printemps, les sentiments passionnés éclosent avec les bourgeons !

Lorsque Ricky lui demande si avec toutes ces histoires elle n’en oublie pas l’essentiel, la sienne, Angelika pense avec peine qu’il serait peut-être temps d’y remédier… C’est donc avec son accord que Ricky va jeter une bouteille à la mer…
« On va envoyer un message dans une bouteille (…). J’irai en bateau et je jetterai une bouteille à la mer dans laquelle je glisserai un mot. Si quelqu’un la trouve et te répond, ce sera le destin. Je me trompe ? Ça peut tomber sur un pêcheur letton, un gros directeur de l’île d’Ekerö  ou bien le paysan finlandais Paavo qui veut partager son pain d’écorce avec toi. Le hasard en décidera. Tu es d’accord ? »

Ça ne sera pas dans la mer que Ricky balancera une bouteille d’absinthe, mais dans la mare au parc d’Almedalen… Et un soir, Angelika reçoit sur sa messagerie une réponse d’un certain Sinbad qui s’exprime en vers…

« Nombreuses furent mes aventures
en Afrique, en Europe et en Alaska.
Mais bien plus remarquable encore
ce message à la mer arrivé jusqu’à moi.
Mon horizon était si limité.
Ouvrir le flacon fut une bonne décision.
Ô Sinbad, maître des océans,
je suis un esprit et vous m’avez libéré.
Que le printemps verdoyant
plaise à l’esprit que je viens de libérer.
La faveur devrait m’être accordée
de formuler trois souhaits. »

Trois souhaits pouvant être exaucés… Pourquoi pas ?! Déjà un premier… revoir cet homme rencontré précédemment dans un restaurant et qu’elle a revu au bal masqué du Grand Hôtel. Mystérieux, insaisissable, beau, il était déguisé en Arsène Lupin. Une danse, des mots sibyllins, deux baisers et beaucoup de douceur. Qui est-il ? Où peut-elle le revoir ? N’est-elle pas la première à dire que « rien n’est jamais dû au hasard » ?

Angelika l’entremetteuse a bien des intrigues à démêler !

.
On dit de ce livre qu’il est « la comédie romantique suédoise de l’année » ! En général, j’ai tendance à me méfier de ce genre d’argument vendeur, mais j’avoue qu’en fermant le livre, j’opine de la tête… Oui, cette lecture a été très agréable ! Elle est ce qu’on appelle un roman feel good.
J’ai beaucoup aimé l’univers d’Angelika, sa personnalité, son entourage, son salon un peu vieillot tapissé d’un papier peint fleuri de roses, son hospitalité, sa générosité, son esprit fantasque et sa façon de rebâtir le monde en dispersant du bonheur. Mais l’histoire n’est pas une simple succession de chroniques amoureuses, de bons sentiments et d’idées culinaires, l’auteur a ajouté du suspense avec le mystérieux Magnus, alias Arsène Lupin, et une intrigue policière qui se fond dans une série de malentendus assez cocasses.
Lecture légère, pleine d’humour, des personnages singuliers et attachants, de l’émotion, beaucoup de fantaisie, une société nordique vue à travers des stéréotypes, mais décrite avec sincérité, je suis alors loin de mes romans habituels qui peignent une Suède bien plus austère et froide.
Ce livre, c’est du printemps entre chaque page.
Je vous le recommande.

.

D’autres billets chez Bianca,
.

.

visby

Photo prise sur Le guide du routard
Eglise de Visby

.

.

.

 

 

 

Naissance d’un père

.

Naissance d'un pèreNaissance d’un père
Laurent Bénégui

.

« Plus tard Alessia apprendrait qu’elle était née lors de la tempête, et qu’au moment où se jouaient les premières heures de son destin des vents polaires s’écharpaient sur les barrières d’air fiévreux dressées au-dessus de l’océan.

De mémoire de côtier jamais les chaleurs de mai ne provoquèrent phénomène si soudain. Aux premiers roulement du tonnerre les goélands surgirent par centaines de l’azur enténébré, brassant leurs ailes au ras des falaises, s’enfuyant en direction des bocages où ils s’abattirent à l’abri des bois et des clôtures. Au large la houle s’ébranla, fouettée par le ressac, cinglée par une pluie lourde et, lentement, le dôme liquide enfla, submergea les brisants, masquant les îles voisines comme pour s’unir aux cieux électriques. Alors aux bourrasques succéda un souffle continu qui s’engouffra entre les trouées crayeuses de la côte, tordit la cime des arbres, arracha les charpentes et griffa la surface des lacs, à la manière d’une main colérique, désormais saisie du continent… »

Le roman s’invite par ces images, dans le déchaînement des vents ; un décor bousculé et romantique.
Le narrateur, Romain, nous confie son amour passionnel pour sa compagne Louise ; Louise qui est dans le dernier mois de sa grossesse. Il ne cache pas son appréhension sur le fait qu’il va être père. Lorsqu’il pense à la paternité, il se retourne sur son enfance et voit un géniteur absent, disparu, qui a laissé trois femmes et trois enfants. Mathématicien de renom, Léopold Longeville devait certainement trouver le mot « famille » plus abstrait que toutes les formules algébriques avec lesquelles il jonglait.
Alors qu’il quitte Louise bien à l’abri dans leur lit, pour accompagner sa demi-sœur Maya à l’aéroport, Romain n’imagine pas que quelques heures plus tard, il la retrouvera en salle de travail à la clinique. Car Alessia a décidé d’arriver en ce jour de tempête.

Il lui a laissé croire qu’il était prêt à s’occuper d’elles… il s’était persuadé. Amoureux et responsable. Les choses devant s’ordonner dans une suite logique, sentiments compris. Mais aux côtés de Louise, alors que le monitoring mesure des contractions plus ou moins fortes, Romain s’interroge et remet en question son engagement. Prêt ? Il ne faut pas se leurrer, il est loin de l’être !

Dans la salle, une autre femme est sur le point d’accoucher d’une petite fille. Sandrine, déjà mère trois fois, est ce qu’on appelle une multipare. Il apprend que le mari ne viendra pas, déçu et fâché de ne pas avoir de garçon. Étrangement, Sandrine n’a pas l’air de lui en tenir rigueur et sa conversation allège un peu la sacralité de l’instant. Des sourires complices, quelques confidences, et des mots rassurants. (Ce que nous lisons, nous nous le chuchotons).
Dehors, la tempête fait rage. Intérieurement, Romain est en accord avec ce désordre, extérieurement, il essaie d’assurer, proposant même son aide à cette inconnue.
Perdu dans un dédale d’émotions, il tâtonne et n’ose s’aventurer vers ce chemin inexploré. Puis très vite tout s’emballe. Louise met au monde Alessia et ça se passe bien. Quant à Sandrine, on doit la descendre au bloc pour une césarienne car le cœur de son bébé faiblit. Sur sa demande, Romain accepte de rester avec elle le temps de la préparation. Elle parle, il l’écoute… Plus tard, il apprendra que la petite Inès souffre d’une malformation cardiaque et qu’elle a été transférée dans une unité de soins intensifs pédiatriques.

Incapable d’avoir des gestes instinctifs envers Alessia, la prendre dans ses bras, lui souffler des douceurs, respirer son odeur, ni même simuler, Romain ne trouve pas sa place.
« Comment les hommes deviennent-ils père ? » La question enfle dans sa tête et s’étend. Qui était son père ? Pourquoi les a-t-il abandonnés ? Qu’est-il devenu ? A la recherche des réponses, Romain va se rapprocher de sa mère et se remémorer sa propre enfance, orpheline de tendresse. Le drame de Sandrine sera aussi très présent dans sa quête initiatique car il l’aidera à prendre conscience du bonheur d’être père.

Le roman s’articule autour de cette révélation, mais Romain n’est pas notre seul narrateur. A tour de rôle, chacun s’épanche et nous dévoile leurs pensées. Une dynamique qui enrichit le récit et qui donne à cette lecture un ton vif, intense, surprenant, si vrai !
De l’auteur, je n’ai lu qu’un roman, « J’ai sauvé la vie d’une star d’Hollywood », et je retrouve dans cette histoire ce tempo cinématographique qui m’avait plu, car les scènes défilent comme dans un film.
Ambiances chaotiques, charnelles, écorchées, intimistes, troublantes, graves, des mots de poésie, des mots d’amour, il n’en oublie pas son humour. Bénégui sait émouvoir… et témoigne d’une belle sensibilité.
Je vous recommande ce livre.

.

D’autres billets chez… L’Irrégulière, Philisine, Noukette, Jérôme, Sandrion,

.

Maurice Marinit
« L’enfant à la rose » de Maurice Marinit

.

.

.

.

Le restaurant de l’amour retrouvé

logogourmandises5
Une histoire offerte par Sandrion, pour Les Gourmandises
Une lecture partagée avec Louise, Nahe

.

.

le restaurant de l'amour retrouvéLe restaurant de l’amour retrouvé
Ogawa Ito

.
En rentrant de son travail, Rinco, une jeune japonaise de vingt-cinq ans, a la surprise de découvrir son appartement vidé de tout son intérieur. Le « voleur » est son fiancé indien qui l’a abandonnée en emportant toute leur vie, rêves et économies compris. Le choc est tel qu’elle en perd la voix.
Sous le bras, la jarre héritée de sa grand-mère dans laquelle fermente une précieuse saumure, et juste de quoi payer le bus, Rinco s’en retourne dans son village natal, une contrée située dans une vallée entre deux Mamelons. Alors que le paysage défile derrière les vitres du car, d’autres souvenirs viennent se calquer. C’est à l’âge de quinze ans qu’elle a fui la région montagneuse pour aller vivre avec sa grand-mère en ville. D’elle, elle a tout appris, tout reçu, mais surtout le plus important, la tendresse et ce goût pour la cuisine. De sa mère, la fantasque Ruriko propriétaire du bar L’Amour, elle n’en retient que de l’indifférence, des rancœurs et un profond sentiment de non appartenance. Dix ans qu’elle ne l’a pas vue.
Que va-t-elle lui dire ? Rien, puisqu’elle est devenue muette !
Lorsqu’elle arrive devant sa maison, son premier réflex et d’aller chercher les économies de sa mère enfouies dans le jardin. Elle pourrait aller ailleurs, reconstruire sa vie… et partir en catimini… Mais Ruriko est là et la surprend.
Toujours sans un mot, la mère invite sa fille à la suivre et la fille suit la mère. La porte se referme et débute alors pour Rinco une autre vie.

Avec l’argent que sa mère lui prête, Rinco ouvre un restaurant dans la resserre rustique mais pleine de charme attenante à la maison ; elle l’appelle L’Escargot. Dans un premier temps, elle explique l’aménagement. Il est affaire de tissus, de meubles, de coloris, d’ambiances, de torchis sur les murs. Son ami Kuma l’aide et la soutient moralement. Dans un deuxième temps, elle conte ses plats. Les menus s’établissent en fonction des clients. C’est du sur-mesure. La cuisine japonaise comme elle la conçoit est une science, simple et sophistiquée, où les mets sont célébrés. Il ne faut que la qualité et la qualité se produit avec patience et révérence. Le troisième temps de son histoire, c’est sa cuisine. Là est tout le mystère de Rinco…

La maison, le figuier immense dans lequel elle aimait grimper, le papy hibou qui hulule tous les soirs, les Mamelons, Rinco redécouvre son enfance comme si rien n’avait changé. En échange de son hébergement, sa mère lui confie aussi Hermès, un gros cochon qui a dépassé le stade de l’animal de compagnie. Hermès est un membre de la famille, Hermès aurait pu être le deuxième enfant. Entre lui et Rinco, une certaine complicité s’établit et les soins qu’elle lui prodigue lui apportent plus d’assurance.

Lorsqu’elle cuisine, Rinco fait de la magie. Goûtez une de ses soupes et vous aurez les larmes aux yeux, prenez une cuillère de riz et vos rêves se réaliseront… Ses premiers convives en ont été chamboulés ! Plus que les saveurs en bouche, c’est le goût de la vie car elle y met tout son cœur, sa passion, son humilité, sa foi. Le partage est une offrande.

C’est l’hiver, la neige recouvre le pays, les routes sont moins accessibles, c’est une morte saison pour le restaurant et Rinco en profite pour se ressourcer. C’est le temps des fêtes. Peut-être aussi le temps des réconciliations. Il y a des pudeurs qui doivent sortir de leurs gangues et fendre la glace comme les perces neiges.
Elle approche sa mère petit à petit, sans le vouloir vraiment. Elle a toujours détesté son exubérance, sa vulgarité, faisant le parallèle avec l’élégance naturelle de sa grand-mère, mais qu’en est-il au juste ? Il y a tant de mystères !

Rinco nous raconte et la résonance de ses réflexions peuvent être douces, oniriques, comme acides et difficiles à lire. La littérature japonaise est parfois déconcertante. Du conte enchanteur, il arrive au lecteur de sombrer dans un puits fantasque avec des allégories assez effrayantes… Comme la petite cerise sur le gâteau, l’auteur nous dit : « Surprise ! »… Je n’écrirai rien sur ces dernières pages, même s’il y a beaucoup à raconter. Pourtant… j’aimerais tellement vous dire que…

Un beau roman que toutes, nous vous conseillons.

D’autres billets chez Sandrion, Louise, Nahe, Albertine, Adalana, Lydie, FondantG, Soukee,

.

Takahashi-HiroakiEstampe d’Hiroshige

.

.

.

Tourner la page

logo_babelioDans le cadre des Masses Critiques de Babelio
Partenariat avec les éditions Presse de la Cité

.

.

tourner la pageTourner la page
Audur Jonsdottir

.

Vous voyez cette couverture avec une jeune femme en apesanteur, une machine à écrire qui semble la fuir, des feuilles dactylographiées qui s’envolent… ? Je trouve qu’elle représente bien l’histoire de ce roman.
Pour se retrouver, Eyja désire écrire ; livrer sa vie et par la même occasion celle des autres, des âmes islandaises, abruptes et caillouteuses (deux termes pris dans le roman pour décrire les monts). Elle commence à tâtons des chapitres qui s’éparpillent entre des lendemains, des veilles, des temps nouveaux et des passés, puis s’affirme au fil des confidences. Ça semble brouillon,
éparpillé, peu évident, difficile et contrarié, mais ça vient des entrailles. Sa poésie est très personnelle, passionnée, fantasque, échevelée, en construction d’une vie qui tente de renaître.

Eyja est une jeune femme éteinte, qui va quitter son mari qu’elle appelle le Coup de Vent. De vingt ans son aîné, alcoolique, drogué par les barbituriques, destructeur, il est une épave qu’elle ne peut plus assumer. L’existence est devenue tellement pesante, si inutile ! C’est sa grand-mère qui l’incite au divorce et qui va l’aider à s’extraire de ce bourbier en lui offrant ses économies. Elle la bouscule, la ranime, la traite de feignasse et lui propose d’aller retrouver sa cousine en Suède.
Les premiers chapitres du roman qu’elle entreprend sont ceux des souvenirs et des questionnements sur son divorce. La déchirure de cet amour ancien et défait est douloureuse. Dans un style sauvage, authentique, elle nuance son présent et ce passé d’atmosphères colorées froides et chaudes, taiseuses et exubérantes. Ce coup de vent, comme elle l’a aimé !
Elle met en scène les personnes qui l’entourent et comme pour les indiens, elle leur attribue des surnoms et des légendes. Sa cousine est la Reine du ski, son amie est la Fille aux yeux d’oiseau marin… il y a le Sauveur et la Cantatrice… sa grand-mère, sa mère et tous les autres qui ont survécu à l’avalanche, une catastrophe qui n’en finit pas de causer la désolation. Leurs vies, sa vie, sont intimement liées et on perçoit quelques mystères.

Dans le milieu du roman, elle cite deux titres de Kundera qui pourraient être les siens, « L’insoutenable légèreté de l’être » et « La valse aux adieux ». L’auteur utilise une palette de personnages aux tempéraments bien distincts, puissants, écorchés, et sillonne de l’un à l’autre comme le fait Eyja.
« Tourner la page » n’est pas une lecture facile. J’avoue que je m’y suis noyée. J’ai aimé les aspérités, les résonances, l’âpreté des paysages, mais je n’ai pu m’attacher aux personnages. Les labyrinthes ont perdu la lectrice que je suis. Cependant… c’est un livre que je conseillerai.

L’auteur, Audur Jonsdottir, a déjà écrit six romans pour lesquels elle a reçu de nombreux prix.

.
Vous trouverez d’autres avis moins critiques chez Nahe, Didi, La tête dans les livres,

.

islande.

.

.

Le premier Dieu

logo_babelioUn livre en partenariat avec Babelio et les Editions La Baconnière
avec mes remerciements…

Une lecture commune avec Nahe

.

.

le premier dieuLe premier Dieu
Emanuel Carnevali

.

« Le premier Dieu » est l’autobiographie de l’écrivain poète Emanuel Carnevali qui fut traduite et publiée en 1978, trente-six ans après sa mort, par Maria Pia Carnevali, sa demi-sœur. Comme l’éditeur le précise dans un mot à la fin du livre, la traduction n’était que partielle, omise ou édulcorée lorsque les écrits parlaient du père et de la religion. Les textes originaux ont refait surface avec la nouvelle version de Jacqueline Lavaud…
Carnevali n’a pas écrit dans sa langue maternelle. Sa plume acérée, violente, ironique, parfois sans pudeur et sans compromission, est en anglais, une langue qu’il ne connaissait pas et qu’il a découverte à l’âge de seize ans en Amérique.

Né en 1897 à Florence, Emanuel est un enfant chétif. Il nous raconte ses premiers souvenirs dans la campagne florentine avec sa mère, sa tante et ses cousins. De son frère, il me semble qu’il n’en parle pas, ou peu (C’est seulement en Amérique qu’une brève complicité s’établira). Il a deux ou trois ans et déjà il perçoit toute la misère qui l’entoure. Des cours chapitres parlent de ce séjour à la ferme et présentent sa famille. Sa mère, belle, altière, si grande dame, désenchantée et morphinomane, une martyre à l’image des Saints qu’elle vénère. Un père qui les a laissés, violent, jaloux, égoïste. Sa tante, comparée à une lionne, qui nourrit tout le monde, câline, maternelle, et qui dans sa rage frappe ses enfants jusqu’à la pâmoison. Ses cousins, des enfants un peu bêtas qui le torturent… Des images, des émois et une attente… Il se décrit comme un enfant observateur, calme et soumis.
Le temps de la ferme sera bref car le manque d’argent les pousse à partir à Biella dans le Piémont, une ville industrielle avec ses manufactures textiles. Cette enfance est bien souvent malheureuse. Sa mère décède, il a neuf ans, et il doit partir chez son père qui s’est remarié. Si au début son père consent à faire un effort affectif envers lui et son frère, bien vite la cohabitation dégénère et ils sont envoyés dans des internats.
Ces années, il va à la manière de Picasso leur donner des noms colorés. « Blanc » pour la première partie avec sa mère, « Rose » pour la seconde, celle au collège « douce et légère », et « Noir » pour la troisième, celle qui correspond à New-York.
Élève brillant, il obtient une bourse pour étudier et découvre les grands auteurs littéraires et la passion d’écrire. La passion, il la ressent aussi pour un étudiant, ce qui fâche le directeur de l’école et le mène à son renvoi. De cette époque, Venise est admirée… l’écriture est exacerbée, grandiloquente, romantique, juvénile, platonique, encore inhabile et vive de tout son amour pour ce jeune ami.  Mais comme les poètes maudits rien n’est simple chez lui. Carnevali est habité par une force tragique, une instabilité qui le pousse vers d’autres horizons. Il va tout quitter et partir en Amérique. En 1914, il n’a pas encore dix-sept ans, il arrive à New-York…

Il vit son exil dans le dénuement le plus total. Vagabond, il va de chambres miteuses en squats, vit de mendicité et de petits boulots. Il est comme on dit un traîne-misère, affamé, en équilibre, perdu dans un tourbillon. Il jette les mots rapidement, tout est effervescence dans cette Amérique d’immigrés, du bas de l’échelle. Le personnage est étrange avec un caractère brusque, entier, fuyant, insaisissable, presque fictif et je dois dire pas très sympathique. Grand amoureux, il admire les femmes, les belles, les moches, les innocentes, les putains, il les aime, il recherche l’attention et l’amour, ça le grandit, ça le rassure… Elles sont toutes « des reines ». En 1917, il se marie mais ne peut rester fidèle. Sa femme est simple, sans éducation. Un jour, alors qu’il cite Shakespeare, elle lui demande qui c’est. Il lui répond qu’il l’a rencontré dans la rue. Aimant et cruel… C’est cette année qu’il rencontre son ami Louis Grudin, un poète, et d’autres auteurs qui vont le propulser dans les cercles littéraires.

Il écrit… il est publié… l’ascension a été douloureuse, la côte fut raide, et tristement, en 1920, on peut dire qu’il est déjà au sommet, il a vingt-trois ans. Épuisé. Les médecins diagnostiquent une encéphalite léthargique. L’indigence est une saleté qui le colle… la maladie, la folie, comme du temps de son enfance avec sa mère et sa tante, le précipice est terrible. Il est aidé par ses amis qui lui offrent les soins et un retour en Italie dans une pension. Il va décrire sa résurrection si éphémère dans les dunes de l’Indiana à vivre comme un sauvage, et ses passages en cliniques et hôpitaux en Italie, cerné par une faune aliénée, viciée, et lui, drogué à la scopolamine. Le délire le rend fantasque. Serait-il Dieu ?
Hôpital, clinique, pension… Il est publié jusque dans les dernières années de sa vie, « porté » par ses amis dévoués, toujours attentifs et présents, qui impuissants devant la déchéance de Carnevali, continuent à le stimuler.
Il est mort en 1942 ; il avait quarante-cinq ans. Et il n’a pas eu la notoriété tant désirée.

« Le premier Dieu » mêle plusieurs récits aux styles différents qui témoignent de l’évolution d’un poète damné. Son identité prend racine dans son enfance et comme le dit  Baudelaire, « … le profane, au rire effronté, souffle gaiement des bulles rondes… »… il se joue de tant de misères. Confessions d’un enfant malheureux, rejeté, mots précieux d’un adolescents, chroniques égocentriques par la suite, puis paranoïaques sur la fin… l’autobiographie emporte le lecteur au-delà des pages. La verve est toujours luxuriante, fine et belle, elle fait mal aussi. La souffrance est sublimée.
C’est en lisant les trois témoignages de ses amis qu’on arrive un peu à cerner l’auteur. Il dit de lui… « Sur mon visage, il y a tout à la fois, la lutte des idées, des impressions, des sensations anciennes et dépassées. Qui a dit que le visage est le miroir de l’âme ? ».

.

Extrait tiré du chapitre « Croquis »

« J’ai vu la nuit de petits animaux phosphorescents sur les flancs d’un bateau. J’ai vu bien des choses étranges. J’ai vu également des choses qui ne le sont pas du tout, mais qui concernent le cerveau humain.
La littérature est faite de choses semblables, mais alors l’ensemble est hybride. Il est facile d’en laisser échapper une. J’ai aussi entendu à bord d’un bateau le bruit que produit une corne de brume : il terrifie tout le monde. Ces notations n’ont pas grand-chose à voir avec la littérature. Essayons quand même : épouvantable, ce bruit, surtout la nuit… Non, non, il n’y a rien à en tirer. »


Je vous recommande ce livre.

D’autres billets chez Jérôme,
.

.new york 1920

New York, 1920
.

.