Demande à la poussière

logo mois americainLe mois américain avec Noctenbule
1er billet

Une lecture commune avec Jérôme, Manu et Nahe

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Bandini, 1er tome
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John Fante

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Dans l’Amérique de la Grande Dépression,

Arturo Bandini, fils aîné de Svevo et Maria, a laissé son Colorado natal. A vingt-ans, il déambule dans les rues de Los Angeles avec des rêves de gloire plein la tête. Il se dit écrivain et s’imagine des scénarios où sa renommée serait saluée, applaudie. De beaux costumes, de belles voitures, l’hôtel grand luxe et des femmes (estampillées Amérique) toutes énamourées. A la bibliothèque municipale où il passe son temps, il rêve de voir son futur livre côtoyer les plus grands. Lorsqu’on est désargenté et qu’on ne peut rien faire, ce lieu est un bon refuge.
Arturo aurait pu rester dans sa famille et suivre les traces de son père. Là-bas, même si le travail et l’argent font défaut, il y a toujours un plat de pâtes en sauce au centre de la table. Cependant, il aime écrire et sa première nouvelle a été éditée. « Petit chien qui riait » a été le déclencheur de cet envol et la confirmation de ses espérances sur son devenir.

Les doutes sont fréquents quand on a le ventre vide et que le loyer de la chambre reste impayé. Il recherche l’inspiration dans l’apprentissage de la vie, mais partagé entre son éducation religieuse et sa soif d’expérience, il tâtonne sans décrocher d’idées. La liberté n’est pas si facile à acquérir.
Alors que ses incertitudes le démoralisent et qu’il  projette de retourner chez lui, il reçoit de sa mère quelques dollars qui lui permettent de rester encore dans la cité. Ses pas le mèneront vers un bar où Camilla, une jeune mexicaine, travaille comme serveuse.
Elle n’a pas la peau blanche d’une Américaine, elle est trop voluptueuse, mais elle devient sa princesse Maya et l’objet de ses fantasmes.
C’est peut-être à travers elle qu’il trouvera la grâce des mots ou qu’il se perdra.

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J’ai lu précédemment « Bandini », chronique familiale qui mettait en scène les parents d’Arturo. Les personnages avaient le piquant et le charme de leurs origines italiennes. Malgré leurs faiblesses et leurs manquements, j’avais eu de la sympathie pour eux.
Déjà Arturo se détachait du lot et ne m’inspirait que peu d’attirance. Dans cette évolution, je le trouve toujours désagréable, plein de défauts, et pourtant il a cette lumière héritée de ses parents.
Livre semi-autobiographieque, l’auteur se fond en Arturo. De cette époque, il n’avait pas encore son arrogance et ses vices (« jouisseur, menteur, joueur, alcoolique… »). Il avait la passion de l’écriture, une hérédité de conteurs, et un appétit énorme pour les choses de la vie.
Dans une ville touchée par la crise, des quartiers pauvres, des gens nécessiteux, Arturo continue à rêver. Il a la jeunesse et l’inconscience. Sans le sou et dépensier dès qu’il en a, il vit dans l’instant sans jamais s’inquiéter vraiment du lendemain ; folie ou ignorance, naïveté ou simple incapacité à être autonome.
Vingt ans et toute l’instabilité, les angoisses, de son âge, il vacille entre des scrupules dus à son éducation catholique et une grossière insolence. Arturo se montre timoré pour les affaires amoureuses et se comporte bêtement ; macho, goujat, fabulateur…
C’est dans les moments où il trahit une candeur qu’il est le plus attendrissant… quand il veut faire lire ses écrits, lorsqu’il veut séduire…
Avec Camilla, il découvre un univers méconnu. L’amour, la générosité, la bienveillance, embellissent son âme. Elle devient sa muse. Mais la passion a aussi ses failles, violentes et dévastatrices. L’expérience sera inoubliable et amère car si Camilla représente une part de la quintessence qu’il recherche, elle est aussi faite de ténèbres et de mystères. Elle est une jeune femme éphémère…

Une lecture sur l’initiation et la naissance d’un grand écrivain. Sensualité et émotions…
Je vous invite à la lire.

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D’autres billets chez Jérôme, Nahe, Manu, Mango, Gwordia, Morgouille,

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Image du film « Demande à la poussière »
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Bandini

Lecture commune avec Jérôme, Valérie, Emmanuelle, et LilouSoleil

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John Fante

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John Fante se rappelle son enfance dans le Colorado. Il avait saisi ses souvenirs sur des pages. Il dit « Je redoute d’être mis à nu par mes propres œuvres. Je suis certain que les personnages de mes romans ultérieurs trouvent leur origine dans ce texte de jeunesse. »
Une lumière, un son, une fragrance, et c’est la mémoire de sa famille qui apparaît…

Svevo Bandini a quarante ans. Il est né dans les Abruzzes en Italie. Là-bas aussi, il fait froid, il neige l’hiver, et pas plus qu’aujourd’hui, il n’aimait ça. En Amérique, il a choisi le Colorado pour terre d’accueil. Il est maçon. Poseur de briques. Il peut aussi bien ériger un chalet comme un palais, et ce n’est pas n’importe quoi ! La saison ne lui permet pas de travailler, alors si de temps en temps il va jouer au poker à l’Impérial, perdre quelques dix dollars, ou si avec les copains, il va boire un coup… faut pas l’embêter ! Maria, sa femme n’a rien à dire. Qu’elle prie Dieu et ses saints en égrainant son chapelet, qu’elle lui fasse des pâtes, et qu’elle s’occupe des gosses ! Lui, Bandini est un homme qu’on respecte parce que ses yeux peuvent parfois être durs, qu’il est fort et qu’il ne tremble pas devant le petit banquier parce qu’il ne peut pas payer les traites de la maison ; il est pauvre.
Svevo chemine vers son foyer, la tête basse, le regard rivé sur ses godillots percés. S’il pouvait, il irait à reculons. Pourtant, il sait bien que sa Maria va le recevoir avec un doux sourire. Elle va prendre tout le froid contre elle et lui offrir sa chaleur. Maria à la peau blanche, si pieuse, si bonne, si amoureuse de son Svevo… Elle va s’entortiller à lui et le calmer. Dio ! la neige est une saleté.

Elle l’attend. Elle est heureuse parce qu’il va rentrer. Elle prie en se balançant dans le rocking-chair. Les enfants sont couchés. Ils en ont trois. L’aîné se nomme Arturo, ce n’est pas un mauvais bougre. Il est révolté, mais c’est de son âge ; quatorze ans. Il est beau, il ressemble à son père. Même force, même caractère frondeur, même entêtement. Le second est plus calme et réfléchi, il veut être prêtre. Il aime se plonger dans les livres de prières, les images sont belles. Il s’appelle August. Quant au petit dernier, Federico, il est comme un poussin, tendre, affectueux, un petit bonheur. Trois garçons, ça fait du bruit, ça remue, mais ils sont son soleil.
Elle est Italienne. Elle n’a jamais voulu continuer ses études comme ses frères et sœurs car elle se voulait femme et mère. Elle a bravé sa famille qui lui interdisait d’épouser Bandini, elle s’est éloignée d’eux. Alors, d’avoir les mains gercées et crevées par les travaux ménagers, de ne pas être vêtue avec distinction comme les modèles des revues, de ne pas avoir tout le confort moderne, d’aller quémander à M. Craik, l’épicier voisin, de quoi manger, allongeant ainsi la liste des dettes, de ne pas pouvoir payer l’éducation de ses enfants, de meurtrir ses yeux sur le raccommodage, et tout ce qui fait de sa vie du poids bien lourd à porter, tout ça ne sont rien comparer à l’amour qu’elle ressent pour son mari et ses enfants.
Elle n’est pas dupe, elle sait ce que ses hommes pensent. Elle connaît leurs rêves et leurs besoins, elle sait qu’ils se sentent perdus, parfois humiliés, mais elle veille et elle prie. Son amour est si pur et si intense.

Arturo a honte. Pourquoi il ne s’appelle pas John ? Où est le rêve américain ? Il déteste son père et il déteste encore plus sa mère.
« Il détestait l’eau et le savon ; d’ailleurs il n’avait jamais compris pourquoi il fallait se débarbouiller tous les matins. Il détestait la salle de bains parce qu’aucune baignoire n’y était installée. Il détestait la brosse à dents. Il détestait le dentifrice qu’achetait sa mère. Il détestait le peigne familial, toujours empâté de mortier à causes des cheveux de son père, et il détestait ses propres cheveux à cause de leurs épis. Par-dessus tout, il détestait son propre visage parsemé de taches de rousseur comme dix milles pièces de cuivre essaimées sur un tapis. La seule chose qui lui plaisait dans la salle de bains, c’étaient les planches amovibles du coin. Car il y cachait Scarlet Crime et Terror Tales.
« – Arturo ! Tes œufs refroidissent. »
Des œufs. Oh, Seigneur, comme il détestait les œufs… »
Arturo déteste beaucoup de choses. Un cœur révolté, vexé de leur misère, meurtri que Rosa, sa camarade de classe, le considère comme un voleur et un bon à rien, il traîne sa colère et bien souvent s’abandonne à la violence. Lui aussi est un dur. Son émotion, il la réserve pour la salle de cinéma. Il faut dix cents, qu’il dérobe dans les économies de sa mère, pour la séance. Plus tard, il sera Robert Powell. Il se ressemble, non ?

Une lettre ne tarde pas à arriver, annonçant la venue de Donna Toscana, la mère de Maria. Cette femme est une baleine au tempérament de requin. Son plaisir est de rabaisser sa fille et la famille de celle-ci. Elle mortifie les âmes comme si elle les flagellait. Svevo qui ne la supporte pas, en profite pour s’esquiver, laissant une fois de plus sa femme aux prises de l’inquisitrice.
Bientôt c’est Noël, il fait froid, le garde manger est vide, plus d’argent dans le porte-monnaie, et Svevo qui ne revient pas. Maria l’attend, comme toujours, Maria prie, Maria ne veut pas penser que son mari est dans les bras d’une autre…

Chronique amère, John Fante raconte comment le jeune Arturo voit « l’implosion du couple parental ».

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Le récit divise l’histoire en trois voix.
La première est celle de Svevo. Il est le mâle italien qui se veut maître de sa famille. Il a le tempérament latin, fougueux, et témoigne son autorité par la force et les cris. On dit que dans tout homme, il y a la part de l’enfant qui réclame la sécurité maternelle. Svevo la retrouve chez Maria, pourtant il se plaint qu’elle ne songe pas à panser les maux de son âme. Svevo est égocentrique et trop orgueilleux.
La deuxième voix est celle de Maria. Elle est le pilier de la maison. Petite créature fragile, douce et docile, elle est vieillie avant l’âge, usée par tant d’ingratitude. Dieu est son seul confident. Dans ses prières, elle s’évade mieux que dans les rêves. Même la nuit, elle est corvéable à son mari et ses enfants. La plus grande faiblesse de Maria est Svevo. Elle l’aime d’une passion incandescente. Alors, lorsqu’elle le soupçonne d’infidélité, sa vie se détruit.

Le troisième intervenant est Arturo. Ce gamin est le moins excusable. Certes, il est plein d’impatience comme un adolescent, mais son aigreur, son agressivité et ses larcins ne font pas de lui un être sympathique. Il est un détonateur que seul l’amour peut désamorcer. Ni enfant, ni adulte, il fuit le giron maternel, puis le recherche dans ses peines. Il faut dire que sa mère a le pardon facile.
L’histoire des Bandini pourrait être aussi une bribe de vie de plein d’autres familles italiennes, irlandaises, immigrées… Des foyers pauvres, des cœurs insolents, un homme qui travaille dur la pierre, il bâtit, reçoit une maigre rémunération, il boit, joue, reste avec les copains, est tributaire du temps… une femme qui élève les enfants, qui représente le repos, elle est l’intégrité de la famille, sert de jonction avec Dieu… et les enfants, à la fois  héritiers de leurs origines et progénitures américaines. 
Ce roman est écrit avec amour, les sentiments sont dans chaque cri, chaque emportement, chaque douleur. Il est charnel, enflammé, les personnages sont captifs les uns des autres, ils forment LEUR famille.
Un très beau livre que je suis ravie d’avoir lu, grâce à Jérôme…

Je vous le recommande à mon tour.

Billets de la lecture commune de Jérôme, Emmanuelle, Valérie et Lilousoleil
Autres billets sur des œuvres de l’auteur chez Titine,


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John Fante.

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La reine des délices

Sur les conseils de Sandy et L’Or des Chambres, dans le cadre des livres gourmands
Challenge amoureux de l’Irrégulière

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La reine des délices
Sarah Allen

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L’hiver est la saison du camouflage. On se vêt comme un oignon, par couches successives d’habits, ou comme un chevalier, avec des côtes de mailles laineuses et un heaume feutré. Cachée, protégée, c’est pour cela que Josey est une fille de l’hiver.
Dans sa petite ville de Bald Slope, une station de ski érigée par son père, on attend le premier flocon avec impatience. Pour Josey Cirrini, il est une gourmandise.

Un jour, alors qu’elle ouvre les portes du placard de sa chambre, son refuge où elle abrite ses secrets, elle découvre une femme recroquevillée. La stupeur combat l’effroi ! De sa forme fœtale, un visage chagrin barbouillé de noir lui renvoie un regard éteint et apeuré. Della Lee Baker, une quarantaine d’années, serveuse dans un bar, est une femme que l’on pourrait considérer de « légère ». D’un ton rustre et mordant, elle lui raconte qu’elle vient de quitter son compagnon qui la battait. Si elle s’est faufilée dans cette maison, cette chambre, ce placard, c’est que ce lieu est une cachette insoupçonnée pour quelques jours… Et si Josey veut la déloger, elle se sent capable de raconter à tout le monde que l’héritière de Marco Cirrini triche avec la vie…

Josey est une jeune femme de vingt-sept ans que sa mère trouve laide, sans grâce et ordinaire. A la mort de son père, pour se faire pardonner d’une enfance terrible et capricieuse, tournée vers un père aimant, trop permissif, « elle se dévoue corps et âme à sa mère », Margaret, qui à soixante-quatorze ans et malgré une prothèse de hanche, reste toujours belle et altière, une fille du sud. Tour à tour chauffeur, dame de compagnie, infirmière, Josey s’offre en martyre et ne vit qu’une existence étriquée, confite dans la solitude et l’ennui.
Pour oublier, elle cherche un apaisement, un substitut à sa médiocrité, dans la nourriture qu’elle dissimule clandestinement dans une cache au fond de son placard. Elle colmate les brèches, remplit le vide, avec des douceurs, des romances et des brochures sur des voyages qu’elle ne fera jamais.
Contrainte par le chantage, Josey laisse cette parcelle à Della et fait tout pour que ni sa mère, ni la bonne, ne trouve leur nouvelle résidente ; une locataire étrange qui apprécie ce terrier et la cohabitation avec Josey.

Ainsi, une amitié improbable naît, faite de confidences, de générosité et de conseils donnés par l’aînée. Lorsque Josey se précipite tous les matins au devant du facteur, engoncée dans son tricot rouge porte-bonheur, ce n’est pas seulement pour le délester du courrier… et Della le remarque très vite. Josey est belle et elle ne le sait pas. Il suffirait de quelques petites touches de féminité et d’un ange gardien bien intentionné, pour la rendre lumineuse.
Avec subtilité, elle lui fait faire la connaissance de Chloe, une jeune fille de vingt-cinq ans qui tient une sandwicherie. Chloe serait une bonne amie pour Josey… et un maillon pour son émancipation.

 
« La reine des délices » est un roman qui parle de quatre femmes, Margaret, Della, Josey et Chloe. Chacune a une histoire qui se raconte et qui s’imbrique dans les autres. Dans cette petite ville traversée par l’hiver, elles vont vivre des changements qui renverseront leur existence.
Douceur, amour, amitié, confiance, un zeste de fantastique, l’auteur malmène les histoires par quelques trahisons, jalousie, violence, et vindicte. Comme le titre le laisse supposer, elle compartimente ses chapitres par des confiseries qui sont des survies pour Josey, et donne des images de gourmandises tout au long du roman. Nous lisons alors, chocolat, crème glacée, cookies au gingembre, pomme d’amour, pains farcis d’emmental fondu… et d’autres délices. A cela, elle ajoute comme une cerise sur le gâteau, une diablerie avec des livres que je ne vous dévoilerai pas… si ce n’est qu’un extrait ci-après…

Un livre si doux et si agréable à lire… A conseiller !

« – Est-ce que vous avez une pièce préférée ?
– Oui.
– Quelle rapidité ! Laquelle ?
– La bibliothèque, dit-elle doucement.
George sourit.
– Comme ma femme. Je vous suis.
Il y avait un feu dans la cheminée, qui se reflétait sur le bois sombre des étagères encastrées sur toute la hauteur de la pièce. Le moindre centimètre de mur disparaissait sous des livres. Cette pièce était si harmonieuse, si chaleureuse. Elle en avait rêvé pendant des semaines, après l’avoir vu lors de sa première visite (…)
– Que feriez-vous de cette pièce si elle était à vous ?
– Rien, dit Chloe en avançant de quelques pas. Elle est parfaite telle quelle. J’ai des livres. Dans des centaines de cartons. Ils iraient tous ici.
– Vous êtes une lectrice, alors ?
Elle s’arrêta en lui tournant le dos, caressa le dos d’une rangées de livres.
– J’ai… une relation particulière avec les livres.
– Ils peuvent être possessifs, hein ? Vous marchez dans une librairie, et soudain l’un deux vous saute au visage, comme s’il avait bougé de lui-même, rien que pour attirer votre attention. Parfois, ce qui se trouve à l’intérieur change votre vie, mais parfois il n’y a même pas besoin de le lire. Sa simple présence peut être réconfortante… »

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Une photo prise « ici »

Des billets chez Sandy et L’Or des Chambres
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Toi et moi à jamais

TOI-ET-MOI-A-JAMAISToi et moi à jamais
Ann Brashares
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Côte Est des Etats-Unis, une île,

Sur l’île, Riley, Alice et Paul se rejoignent tous les étés. Amis d’enfance, amis de toujours, ils vivent libres de toutes entraves parentales. Riley et Alice, sa sœur cadette de trois ans, ont leur maison mitoyenne à celle de Paul, en bordure de plage. Dès le début de la saison, le ferry rythme les arrivées des vacanciers, des habitués, les familles s’implantent, se retrouvent, rouvrent les maisons en sommeil… jusqu’à la fin du cycle estival.

Tous les ans, Alice vient accueillir au port, Paul, le meilleur ami de Riley, le frère de jeux, le frère d’arme, celui du cœur. Elle seule a la patience de l’attente… et face à l’océan, dessinant sur le sol de ses pieds nus des arabesques, elle songe et revit ces années passées ensemble, des fragments ; deux mois sur douze, en vingt-un ans.

L’île est « un territoire sacré ». Ils ont leur vie, californienne pour Paul, new-yorkaise pour Riley et Alice, des existences qui ne doivent pas se méler à celles de cette villégiature. « La vie extérieure est à bannir ». Leurs jours et leurs nuits se vivent à trois. Riley et Paul, inséparables, les impulsifs, les intrépides, et Alice, la douce, l’intellectuelle, qui suit partout ses aînés.
A la naissance de « Minus, la puce », la petite sœur, Paul avait quatre ans. Il eut alors pour ce bébé un amour absolu qu’il essaya d’affaiblir, de taire, de modérer. Fragilisé par la mort prématurée de son père et le comportement immature de sa mère, Paul suit un apprentissage de la vie différent de celui des jeunes de son âge. Il tisse alors des liens fraternels avec Ripley et Alice, tout en gardant une distance pudique et craintive.
« (…) il avait su qu’il n’aurait jamais de frères et sœurs, et Riley l’avait compris aussi.
– Ça ne fait rien, lui avait-elle dit, on peut se partager Alice. »

Deux ans que Paul n’est pas venu. Cette année, Alice a vingt-un ans. Elle voudrait dévorer la vie comme Riley, se projeter dans l’avenir et ne plus ressasser le passé. Cela serait jouissif de grandir et de ne plus l’attendre… espérer un mot, un regard. Elle va donc encore surseoir le temps l’espace d’une dernière saison, le recevoir, l’accompagner, jouer la connivence d’antan et interpréter le rôle de la petite sœur. Après… après… elle verra… Là, le ferry va arriver, elle va le revoir, ils prendront le chemin de la plage, ils retrouveront Riley qui doit s’impatienter, ils riront, se chamailleront, auront des gestes complices, regagneront les creux des dunes, des abris secrets, feront du bateau, ils continueront à s’inventer un monde en confondant le temps révolu au temps présent.

Le trio se reconstruit avec bonheur entre maturité et insouciances enfantines. Chacun est à sa place, ou du moins, chacun veille à rester à sa place. « C’est alors que la tragédie frappe. » Les joies seront éphémères et l’île n’entendra plus l’exaltation des trois amis.
Les volets des deux maisons se fermeront de bonne heure.

Suite aux billets d’Adalana, de Luna et de Karine, j’avais noté ce livre. J’étais curieuse de connaître cette histoire émouvante. Après un début un peu languissant, j’ai été très sensible à la suite. Certains passages sont poignants, doux et amers. L’auteur fait parler essentiellement deux personnages, Alice et Paul. A travers eux, nous lisons des perceptions différentes. L’incompréhension, de l’un envers l’autre, les distances, et l’histoire se construit sur un secret. L’univers de l’île a des couleurs chaudes et surannées. J’imaginais des tons gris, bleutés, dorés avec des nappes blanches et éthérées de nuages. L’ambiance est douce, sereine, presque arrêtée, en dehors du temps ; « Un été de porcelaine ». Cette image s’efface pour nous plonger dans le monde new-yorkais ; l’automne, l’hiver, la froidure, la peur, la tristesse, le désespoir teinté d’acier, d’amertume et de renonciation.
Une belle histoire d’amour qui commence dans l’innocence de l’enfance et qui plus tard, s’épanouit et s’asphyxie sur le sable chaud de Fire Island. Mais, comme le titre le raconte… ce roman c’est « toi et moi à jamais », alors…
Si vous désirez lire une romance-jeunesse, n’hésitez pas.

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Photo prise sur le site :
http://www.tripadvisor.fr/LocationPhotos-g47717 Fire_Island_Long_Island_New_York.html

Des billets chez Adalana, Luna, Clarabel, Karine, Adouchoc,
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Montana 1948

Un livre voyageur envoyé par Scor13, et je l’en remercie.

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Montana 1948
Larry Watson

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« C’était il y a quarante ans… » David se souvient.
Douze ans en 1948 dans le Montana, l’âge tendre de l’enfant qui n’a pas encore fait les armes de l’adolescence.

David Hayden est le fils du shérif de Mercer Country et habite à Bentrock, le chef-lieu du comté. Cette petite ville compte moins de deux mille habitants. A la limite des frontières du Canada et Nord-Dakota, la terre est dure, improductive, pierreuse, aux prises du vent tous les jours de l’année, de la canicule l’été et de la neige l’hiver.
Avant que les colons n’arrivent, les territoires étaient occupés par des indiens, des Sioux, des Cheyennes, des Arapahos… Leur canton, à présent, est une zone broussailleuse que l’on appelle la réserve Fort Warren.

La famille Hayden est un clan très estimé. Le grand-père de David a été toute sa vie le shérif de Mercer. Son autorité et son pouvoir s’étendaient sur tout le pays et à présent, l’homme est un patriarche respecté et écouté. Il a eu deux fils. L’un, le père de David, est le nouveau shérif, diplômé de l’université de droit, il a succédé à son père. Le deuxième fils, Franck, est médecin, mais aussi grand héros de la guerre de 40 et médaillé. Tous deux sont restés aux pays.

La mère de David, travaillant au greffe du tribunal de la ville, se fait aider à la maison par Marie Little Soldier, une jeune indienne d’une vingtaine d’années,de la tribu des Sioux Hunkpapa, qui loge avec eux. Marie est adorable. Elle est joyeuse, éloquente et très énergique. Elle s’occupe des tâches ménagères, de la cuisine mais aussi elle reste très disponible pour David. Camarade et complice, elle aime lui raconter des histoires et plaisanter avec lui. L’affection entre les deux est fervente et sincère.
« Je l’aimais parce qu’elle me parlait, parce qu’elle me prêtait attention. Parce qu’elle était plus vieille que moi, mais pas trop. Parce qu’elle n’était pas insipide et conformiste comme tous les adultes que je connaissais. Parce qu’elle m’attirait, même si mon amour pour elle restait chaste, comme c’est souvent le cas à cet âge-là. »

Un jour, David s’aperçoit que Marie est restée toute la matinée dans sa chambre. Essayant par le trou de la serrure de l’entrevoir, il distingue la forme de son corps sur le lit. Aussitôt, il avertit sa mère qui va se rendre compte de l’état de santé de la jeune fille.
Marie a de la fièvre, elle tousse beaucoup et cela n’a pas l’air d’être un simple rhume. La seule chose à faire et d’appeler le médecin. A cette idée, Marie rentre dans un délire et s’énerve, priant et suppliant de ne pas contacter le docteur Hayden. Mais la décision est prise. Elle risque de souffrir d’une pneumonie…
 » – Il y a chez nous une jeune fille indienne qui est malade, Franck. Gail voudrait savoir si tu peux passer. Il y a autre chose, Franck, cette fille n’a pas envie de te voir. Elle affirme qu’elle n’a pas besoin de docteur… Je suppose qu’elle n’en a jamais vu et qu’elle a toujours été soignée par le guérisseur de sa tribu.
Je ne me rendais pas compte si mon père était sérieux ou s’il plaisantait.
Il raccrocha.
– Franck dit qu’il fera peut-être une petite danse autour du lit et que, si ça ne donne rien, il ira même jusqu’à jouer du tambour… »

Est-ce que Marie serait superstitieuse ? Accorderait-elle plus de confiance à un guérisseur indien qu’à un médecin blanc ? Serait-elle trop pudique ? Autant de questions qui laissent David et ses parents surpris et perplexes.
Mais peu de temps après la réponse viendra, dans un refoulement nauséabond de honte,  d’injustice, de discrimination, d’abus et de cruauté … Elle causera des dommages irréversibles et hantera les âmes de la famille. David, en cette fin d’été, verra l’unité familiale éclater et toutes ses illusions enfouies sous les décombres de l’innocence.

Un très bon roman. Sur la quatrième de couverture, une critique dit :
« Montana 1948 est un brillant exemple d’une œuvre littéraire qui montre comment une vérité qui dérange est préférable à un mensonge qui rassure. On lit ce livre avec autant d’avidité qu’un roman policier, mais quand on l’a terminé, on se retrouve plus riche de choses essentielles. » David Huddle, président du National Fiction Prize.

 

A travers les yeux de David, nous voyons une région sauvage, âpre. Les hommes ont essayé de la domestiquer, mais ce sont leurs cœurs qui se sont endurcis. En toute impunité, certains se sont octroyés des petits royaumes. Un zeste d’éducation, une pincée d’autorité, beaucoup de charisme et de despotisme, ils deviennent des dominants et parfois des prédateurs. Il y a les faibles et les forts, une race supérieure et une ethnie, une engeance inférieure. De père en fils, ils transmettent leur emprise. Il faut du courage et une conscience pour se dresser contre cette ascendance et se mettre au service des minorités. Même si la raison est biaisée… Dans cette histoire, ce n’est pas qu’une lutte contre le racisme, mais un combat pour la justice.
Un très bon western.

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Billet chez Scor13, Yspaddaden,
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Nulle et Grande Gueule

Offert par Somaja

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Nulle et Grande Gueule
Joyce Carol Oates


Au lycée Rocky River dans le comté de Westchester, la police vient chercher un élève de première, Matt Donaghy. On l’accuse d’avoir menacé de déposer une bombe dans le lycée. Des personnes sont allées rapporter ses propos au proviseur Mr. Parrish et le voilà menotté, embarqué dans une voiture de police et mené au commissariat pour subir un interrogatoire.

« – Écoutez, c’est de la folie. Je n’ai jamais… ce que vous dites.
– Nous avons été avertis. Par deux personnes. Deux témoins. Ils t’ont entendu.
– Ils m’ont entendu… dire quoi ?
– Menacer de « faire sauter le lycée ».
Matt dévisagea les policiers, abasourdi.
– Menacer de « massacrer » le plus de gens possible. Dans la cafétéria du lycée, aujourd’hui, il y a quelques heures à peine. Tu le nies ?
– Ou… oui ! Je le nie.
– Tu le nies.
– Je trouve ça complètement délirant. »

Matt est le genre de garçon qu’on appelle « grande gueule ». Sûr de lui, très bon élève, populaire, beau, il charme ses amis avec ses réparties et pitreries. Toujours un bon mot, une finesse, de l’humour, de la théâtralité, il joue son rôle avec beaucoup d’aisance.
A cet instant, devant les regards froids et accusateurs, il se sent liquéfié, étranger à son corps, absent du monde, petit et misérable. L’iniquité de la diffamation n’a de sens que pour lui. Sait-il déjà que la calomnie serpente les couloirs du lycée, les rues de la ville, rendant sa sentence et faisant  de lui un criminel ?

De son côté, Ursula, une adolescente de seize ans, étudiante au lycée, perçoit cette situation avec beaucoup d’injustice car, lors de la regrettable plaisanterie, elle était présente avec son amie. Sans être une copine, ni même une relation, elle connaît Matt depuis le primaire et sait qu’il est innocent. Cette délation et cette inculpation la révoltent. Soucieuse de la vérité, elle certifie et rétablit la réalité auprès du proviseur.
Ursula est capitaine de l’équipe de basket, sportive, intelligente, indépendante, sardonique et grande. Trop grande, trop musclée, trop « garçonne ». La grande UR fait peur. Dans sa tête, cette jeune fille se nomme « La Nulle ». Sa vraie personnalité, celle intérieure, est complexée, timide et solitaire. Elle gomme toute part de féminité, se bandant les seins, s’habillant de vêtements amples et masculins, tout le contraire de sa mère et de sa sœur Lisa, une petite danseuse éthérée.

Matt n’est plus le même. Il a grandit en une semaine. Désabusé, aigri, il fait le vide et s’isole. Il aimerait bien parler à Ursula. Il voudrait se rapprocher d’elle et lui écrit de longs mails où il jette sa souffrance et sa colère. Mais ses confidences passent par la touche « supprimer »…
Ursula n’est plus la même. Elle est incomprise, elle traîne son corps, elle se cuirasse et elle fuit Matt. Dès qu’elle le voit, son pouls s’emballe, elle reçoit un coup de masse dans le ventre et elle a la sensation d’étouffer. C’est nouveau et ça l’effraie.

Puis un jour, La Nulle et Grande Gueule vont se rencontrer et affronter le monde entier. A deux, c’est quand même mieux !

Comme La Nulle le précise, entre « faits cruciaux » et « faits barbants », le livre se construit.  D’un grief imputé partialement, JC. Oates démontre l’engrenage hypocrite de la société. Un murmure peut devenir un bruit assourdissant et la surdité, contagieuse.
Outre le débat de la diffamation, c’est un roman qui parle de l’adolescence, d’amitié, d’honneur, de courage et d’amour.
J’ai trouvé ma lecture plaisante, elle séduira certainement les jeunes…

Peinture de Modigliani
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Je m’appelle Asher Lev

Conseillé par Cécile

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Je m’appelle Asher Lev
Chaïm Potok

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New-York, dans le quartier de Brooklyn, en 1947,
Asher Lev est un petit garçon de quatre ans très choyé et entouré par ses parents. Sa famille, des juifs Hassidim Loubavitch, sont des gens très pieux qui s’investissent de corps et d’esprit dans leur religion. Leur communauté stimule la spiritualité à travers la prière et les traditions judaïques, les portant au paroxysme de leurs mitzvot, leurs commandements, pour plaire à Dieu.

Dès qu’il peut trouver un crayon, Asher s’applique à tracer des lignes, des courbes, à modeler sur le papier ce qu’il voit. Sa mère l’encourage à dessiner de belles choses, des fleurs, des papillons, et d’une voix très douce l’invite à crayonner le « beau ».
Un jour, la quiétude de sa famille se trouble en une agitation inhabituelle. On le confine dans sa chambre et il entend des cris et des pleurs. Ce sont ceux de sa mère et Asher est terrifié. On lui expliquera plus tard dans la soirée, que son oncle, le frère de sa mère, est mort dans un accident ; olov hasholom.
Les jours passent et Rivkeh, sa mère, se cloître dans sa chambre, n’étant plus qu’un fantôme, un être pathétique qui s’assèche. Sa dépression rompt l’unité familiale. Son père, Aryeh, devient sombre et se voue aux affaires ladovériennes sous l’égide du Rèbbe, leur chef charismatique, laissant Asher solitaire, seul avec ses peurs, ses angoisses et ses crayons.
Pour maintenir l’éveil de sa mère et pour qu’elle guérisse plus vite, Asher, dont la maturité est précoce, dessine des fragments de vie, mais ses esquisses sont trop anguleuses et noires. Il soumet ses œuvres à sa mère qui, lors de ses rares moments d’attention, lui dit avec bienveillance de faire « le monde joli ». A cela, son fils rétorque : « Ce n’est pas un monde joli ».
Pour ses six ans, Asher prend conscience que ses illustrations ont une envergure autre que du gribouillage. Son oncle Yitzchok le complimente et, dans un geste tendre, désire acheter l’un des premiers dessins de son neveu.
 » – Un petit Chagall.
– Qui est Chagall.
– Un grand artiste.
– Le plus grand du monde ?
– Il est le plus grand artiste juif du monde.
– Je veux acheter un de ces dessins. Est-ce que tu me le vendrais pour ça ?
Il sortit une pièce de sa poche et me la montra. Il prit un des dessins et mit la pièce à sa place.
– Maintenant, je possède un des premiers Lev, dit-il en souriant. »
Malgré le regard réprobateur de son père qui l’exhorte à ne pas gaspiller son temps, Asher cherche des modèles et apprivoise les courbes, les ombres et la lumière. Il mélange les techniques et utilise toutes sortes de matériaux qui colorent. Avec ses doigts, il barbouille sa feuille et se sert du sable, de la cendre de cigarette… cherchant la couleur qui lui manque, celle des sentiments et des sensations. Il est frénétique dans son besoin de s’exprimer et cet état effraie son père qui ne le comprend pas.
Entre les prières du matin, Modeh Ani, et celles du soir, Krias Shema, chacun parle à Ribbono Shel Olom, le Maître de l’Univers, de ses rêves, de ses espoirs, de ses supplications, et Asher demande à Dieu pourquoi il laisse faire certaines choses.

Asher grandit, rentre à la yeshiva ladovérienne, s’arrête de dessiner et reste toujours d’une grande mélancolie. Son père est fatigué, peu loquace, quant à sa mère, elle arrive à surmonter difficilement son asthénie jusqu’au jour où elle décide de reprendre des études universitaires en mémoire de son frère.
« Ma mère me demanda, pourquoi je ne dessinai plus. Je haussai les épaules.
– C’est une réponse, Asher ?
– Je n’en ai plus envie, maman.
– Pourquoi n’en as-tu plus envie, Asher ?
– Je ne sais pas.
– Tu dessines vraiment très bien, Asher.
– Je déteste ça. C’est perdre son temps. Ca vient du sitra ashra. Comme Staline. »
Asher s’autopunit et veut retrouver l’approbation de son père qui blâme cet élan artistique, ce don qui est un artifice du malin.

1951, cette époque est le temps de l’après-guerre et des conflits en Russie. Staline dirige les Républiques Soviétiques dans une dictature absolue. C’est la terreur pour des millions de personnes, des minorités nationales et le peuple juif.
Le Rèbbe demande au père d’Asher de partir en mission à Vienne et d’établir des centres d’études talmudiques, des yeshivot un peu partout en Europe. Cette responsabilité est un honneur, mais elle est aussi une justification, un alibi, pour sauver et évacuer les juifs persécutés. La famille se scinde car Asher ne veut pas s’exiler et sa mère sacrifie son couple pour rester avec lui.
Asher a dix ans… treize ans… et s’aperçoit, dans une évidence spontanée, que des gens peuvent être heureux. Il dessine, il peint, il se documente, visite des musées en cachette du Rèbbe et du père, découvre Picasso, sa mère lui offre un coffret de peinture… « Qu’allons-nous faire de toi Asherel ? » Rencontre des artistes, des mécènes… On lui parle de Modigliani, de Soutine et de Pascin, des peintres juifs. Il admire des tableaux illustrant la bible des chrétiens, des crucifixions et des Pietas.
Cependant, lors des retours de son père, Asher est écartelé entre sa passion, sa vie et celle des juifs observants orthodoxes où l’art est une œuvre païenne, une valeur des goyim, un vice.
« – Je ne veux pas d’un tel fils.
– Je t’en prie, papa, je t’en prie ! Ne sois pas fâché avec moi. Je ne peux pas m’en empêcher.
– Ce sont les animaux qui n’arrivent pas à se contrôler. Pas les êtres humains.
– Je n’arrive pas.
– L’homme a de la volonté. Est-ce que tu comprends ce que je dis Asher ? Le Ribbono Shel Olom a donné à l’homme de la volonté. Tout homme est responsable de ses actions à cause de cette volonté ; il a la possibilité de diriger sa vie. Il n’existe rien que l’homme ne puisse contrôler. Ou alors, c’est qu’il est malade.
– Ma volonté me pousse à dessiner, papa. Je ne peux pas lutter contre elle. »

Asher a cette force, cette volonté, que Dieu donne à l’homme. Un entêtement qui bouleversera sa destinée et qui le maintiendra entre deux mondes. Le choix est douloureux, mais le don qu’il a reçu ne peut être ignoré. Le contraire, ne serait-il pas un sacrilège ?

J’ai beaucoup aimé ce livre et je remercie Cécile de me l’avoir fait découvrir. Asher nous raconte sa vie de ses quatre ans à sa majorité. C’est une histoire qui inspire de l’émotion, de la compassion et une certaine fierté pour ce petit garçon qui s’obstine dans sa vocation contre sa religion, ses racines, sa communauté et son père qu’il chérit et qu’il révère. Sa résolution s’établit avec la maturité de son art. J’ai été sensible au personnage de la mère, une femme qui contre certains principes et qui n’hésite pas à conforter son fils dans sa voie, cherchant à apaiser les relations père-fils avec douceur et sensibilité. J’ai aussi eu de la miséricorde pour ce père déchiré entre son devoir, son abnégation pour son peuple, l’abandon de sa famille et l’incompréhension qui le distance de son fils. Un enfant qu’il n’aura pas vu grandir. L’écriture est simple, les mots sont beaux. On alterne avec deux ambiances, celle de la réserve, de la modération, des prières et celle de la création, de la pétulance, de l’exubérance. Malgré l’amour qui unit les personnages, il n’y a aucune communion. J’espère seulement que dans le second volume « Le don d’Asher Lev », ils trouveront tous la paix.
A suivre…
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Tableau de Picasso – Guernica

Billet chez Cécile,
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Winter

Winter
Rick Bass

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Un couple de vingt-neuf ans, lui écrivain, elle artiste peintre, cherche un coin isolé pour bâtir leur antre ; travailler, méditer, créer en toute sérénité. C’est le début d’une aventure pour Rick Bass et sa femme.
« Il faut savoir que, pour Elizabeth comme pour moi, tailler un crayon est en soi une grande aventure mécanique ; nous sommes un peu artistes, un peu bohème, je suis au regret de l’avouer, mais qu’importe. Telle était notre fièvre, le désir le plus cher à nos cœurs, partir dans l’ouest pour y vivre nos vies. »

Leur pérégrination commence par le Nouveau Mexique et se poursuit vers le Nevada, l’Arizona, l’Utah, le Wyoming, l’Idaho, le Montana, le Glacier du National Park, Whitefish, une petite station de sports d’hiver… Rien n’était assez éloigné, assez rejeté, à leurs goûts. Ils voulaient se perdre pour mieux se retrouver. Jusqu’au jour où ils décèlent « le bout du monde », au nord-ouest.
Fix Ranch, une propriété de deux millions d’acres, un étang, une habitation immense avec des baies vitrées donnant sur le Canada Nord et l’Idaho, des arbres gigantesques, et la maison des gardiens. Ce lieu magique est une providence, l’ambition qu’ils convoitent, un rêve qui les fait soupirer. Mais avoir la jouissance d’un tel domaine est hors de prix lorsque l’on n’a pas un sou. C’est alors que la gardienne leur propose son emploi et son chalet.
« – Si cela ne vous intéresse pas d’acheter la maison, vous ne pensez pas que vous pourriez en assurer le gardiennage ? Nous avons décidé pas plus tard que ce matin que nous allons être obligés de déménager. Il n’y a pas de travail, ici, rien à faire. Mais cela serait formidable pour vous deux.
J’ai senti la tête me tourner ; partout où je regardais, j’étais environné de lumière éclatante. Etait-on en train de me jouer Dieu sait qu’elle farce ? J’avais le cœur battant, j’étais presque incapable d’articuler un mot, et quand j’y parvins enfin, j’eus l’impression que ma voix ne m’appartenait pas.
– Ma foi, peut-être.
Je crois que j’ai fermé les yeux, en essayant de prolonger ce moment, de me cramponner à l’espoir qu’il représentait. »

Un mois plus tard, Rick part seul en éclaireur, et arrive par une journée de septembre, grise et froide. Sur le flanc du mont Lost Horse, un rayon de soleil troue une nébulosité et le spot projette sa lumière sur la vallée comme une désignation divine. Ce jour est le treizième jour du neuvième mois de l’année et le premier d’un journal autobiographique.

La transformation est nécessaire pour « essayer de faire l’hiver »… Il y a des codes vestimentaires, des traditions indiennes, des courtoisies et des coutumes locales. Il y a aussi l’abandon de toute modernité ; plus d’électricité, plus de téléphone. Rick s’adonne joyeusement à toutes les chartes et activités forestières. Enfermé dans cet univers, il nous conte son existence de pionnier.

Son temps est aux rythmes des pluies, de la chaleur automnale appelée été indien, des brouillards, des froids, de la neige, de la glace qui anesthésie la vie. Il est aussi scandé par le labeur du bois à couper quotidiennement, de la pêche, la chasse, des multiples réparations de la voiture, des outils et l’entretien du parc. Son écriture est un hymne à la nature, une prière à l’ordre animal et végétal. Rick cherche une communion totale et veut percevoir le bruit du silence. Il pénètre dans ce territoire en souvenir de toutes les fois où il voulait vivre les pages de la revue National Geographic ou celles du livre naturaliste « The Mountains of California ». Il respire avec les grizzlis, les tétras, les orignaux, les cerfs, les wapitis, les pumas, les lynx et autres montagnards, il traverse des feuillages denses, noirs, d’arbres géants ; de vraies peintures vierges et brutes.
« Je commence à me dissocier de la race humaine. Je ne voudrais pas passer pour un malotru – mais ça me plaît. Ca me plaît tellement que ça ma fait un peu peur. C’est comme si en baissant les yeux vers ma main, j’y voyais pousser un début de fourrure. »
Alors que certains jours, la solitude se fait pesante, que la nostalgie de la vie citadine le rend mélancolique, il part vers la première terre civilisée, à une soixantaine de kilomètres du ranch. C’est la ville de Libby, avec une gare, des saloons, un gymnase et des commerces.
Et Rick attend… prépare le siège… Avec Elizabeth, ils veulent se confronter à l’hiver et à la neige, être leurs otages bien consentants. C’est comme s’ils étaient dans leur fort et prévoyaient l’attaque d’une tribu indienne. Leur arme… un bûcher bien fourni.

De l’automne au printemps, soixante-seize jours chroniqués, rudes et indomptés.Et quand la neige paralyse l’action, la mesure journalière qui régularise leurs journées, il y a des moments où les nerfs se nouent… Que fait-on ?… On boxe la pâte pour faire du pain et on va fendre du bois.

Si, du fond de votre fauteuil, vous désirez partir à la rencontre de Rick Bass, sentir l’humus des feuilles qui tapissent les sentes, l’essence de pin, emmagasiner l’air pur et glacial de la montagne, écouter le silence, admirer des animaux sauvages et la majesté des forêts, et… couper du bois… ce livre est peut-être pour vous. Il ne faut pas vous attendre à un quotidien transcendant, son journal relate le concret et la banalité rugueuse d’une vie solitaire de montagnard. Pour ne pas me lasser de deux-cent-soixante pages de « contemplation », j’ai lu ce livre à doses homéopathiques, sinon, j’aurais abandonné dès l’apparition de la barbe ! (Je vous le disais… il y a une allure à tenir et la caverne n’est pas loin !). En harmonie avec lui, il serait agréable de découvrir jour après jour son intimité, en se nichant douillettement sous votre couverture ou dans le creux d’un fauteuil généreux. Un livre à lire en soixante-seize jours !

Je tiens à préciser qu’il y a un passage digne d’un grand thriller… Il se résume à…
« L’homme m’a demandé de but en blanc : Vous pratiquez une religion en particulier ?
Le mec était dangereux. Je lui ai dit que je ne pratiquais aucune religion en particulier. »    
(Oui, et aussi de l’humour dans les frissons !)

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Les copines qui ont participé sont Vilvirt, Hélène, Somaja, Emeralda, Anne, Juliette,
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