Un monde à portée de main

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Un livre offert et lu, dans le cadre des matchs de la rentrée littéraire 2018 de Rakuten

 

Un monde à portée de main
Maylis de Kerangal

 

 

Un soir de retrouvailles ; Paula, Jonas et Kate se donnent rendez-vous dans un café pour reprendre contact et revivre quelques instants leur complicité, comme au temps de leurs études dans une école d’art de Bruxelles, où ils se sont rencontrés.

Paula Karst raconte la période d’après le lycée avec ses incertitudes et ses errements, puis sa décision de devenir artiste peintre, plus précisément spécialiste en décor dans l’imitation des marbres et des bois. Dans un entremêlement de souvenirs, tout chronologique, elle s’attache à nous révéler son arrivée à l’Institut, sa recherche d’un appartement qu’elle partagera avec Jonas, les étudiants qu’elle a fréquentés, sa symbiose avec sa classe, les pigments des peintures, les veinures de la matière avec qui elle fait corps, l’odeur de térébenthine qu’ils traînent partout, la fatigue, l’intransigeance de ses professeurs qui espèrent transmettre l’excellence de leur art… Elle dévoile aussi ses sentiments naissants pour son colocataire, une tendresse intuitive, un peu secrète, qui se transmet par les gestes et les regards.
Les souvenirs imbriqués, « Imbricata », dévoilent aussi l’après dans « Le temps revient », jusqu’au présent « Dans le rayonnement fossile ». L’après diplôme avec ses doutes, ses galères, ses allégresses, l’apprentissage, les premières commandes, la dislocation du groupe, inévitable, Rome, Moscou, la quête, l’attente de quelque chose… jusqu’à leur rendez-vous dans le café où Jonas lui propose un travail à Lascaux…

Paula (ou l’auteur) nous transmet dans une très belle écriture un monde de techniques et d’absolu. La créativité demande de la rigueur et une sensibilité exacerbée, un regard précis, méticuleux, amoureux. Une poésie s’en dégage, les mots sont des couleurs, des essences, des émotions, ils sont courbes, lignes, coups de pinceaux.
« Chêne, pin, eucalyptus, palissandre, acajou moucheté, loupe de thuya, tulipier de Virginie ou catalpa, octobre passe et Paula s’en tire, elle est confuse, suante, échevelée, rêve une nuit que sa peau est devenue ligneuse, mais produit des images, même si son panneau se distingue des autres, laborieux, toujours un peu faiblard. Jusqu’au jour où elle entend pour la première fois parler de la vitesse du frêne, de la mélancolie de l’orme ou de la paresse du saule blanc, elle est submergée par l’émotion : tout est vivant. »
Le trompe-l’œil est un art de l’illusoire, mais avec Paula on découvre, ou on arrive à percevoir, qu’il est aussi une porte qui mène vers d’autres univers, plus palpables… à portée de main.

Ce roman a été un plaisir de lecture. Ce que j’ai apprécié le plus, c’est l’évocation des noms des essences, du végétal à la pierre, l’incantation des peintures, et la représentation de son art, comment elle essaie de dompter la technicité, avec persévérance et habileté. Dans un passage, une page presque sans point, les mots racontent une approche alchimiste, charnelle, gourmande, antique.
« … elle ouvre les pots en glissant sous le couvercle la pointe d’un couteau, et découvrant ces surfaces brillantes, ces textures placides et onctueuses comme de la crème industrielle – de la crème Mont Blanc, en bleu -, elle songe aux procédés qui permettaient autrefois d’imiter la couleur du ciel, à ces décoctions dont elle aimait réciter la composition à Jonas, pour le faire rire, pour l’éblouir, pour jouer la sorcière affairée devant ses cornues, l’alchimiste possédant les secrets de la nature et les formules de sa métamorphose, essayant de nouveaux mélanges afin qu’il la regarde, afin qu’il l’interroge ; elle repense à ce bleu que l’on obtenait au Moyen Âge dans les fioles emplies d’essence de bleuet coupée avec du vinaigre et de « l’urine d’un enfant de dix ans ayant bu du bon vin », et à cet outremer que l’on finit par utiliser aux premiers temps de la Renaissance en lieu et place de l’or, mais qui était plus éclatant que l’or justement, et plus digne encore de la peinture, un bleu qu’il fallait aller quérir au-delà de la mer, derrière la ligne d’horizon, au cœur de montagnes glacées qui n’avaient plus grand chose d’humain mais recelaient dans leurs fentes des gouttelettes cosmiques, des perles célestes, des lapis-lazulis que l’on rapportait dans de fines bourses de coton glissées sous la chemise à même la peau, les pierres pulvérisées à l’arrivée sur des plaques de marbre, la poudre obtenue versée dans un mortier… »

Un livre que je vous recommande.

 

24 réflexions au sujet de « Un monde à portée de main »

    • Je pense au contraire que tu pourrais apprécier. Tu aimes la nature, l’art, tu es sensible à la poésie… La partie technique n’est pas barbante, au contraire ! elle est pleine de belles images, de beaux sons, de belles perceptions. J’ai beaucoup aimé la première moitié du roman.

  1. Incontestablement, cette auteure a un style bien à elle qu’on aime ou pas. Moi, j’ai beaucoup aimé les deux livres que j’ai lus d’elle. Mais certains thèmes abordés m’effraient par leur complexité. C’est pour cette raison que je n’ai jamais lu Naissance d’un pont. Celui-ci m’attire, ou pas, cela dépend des critiques lues ça et là.

    • « Naissance d’un pont » j’en parlais hier avec une amie qui a trouvé le roman très beau et pas trop complexe. Elle me disait qu’elle s’était laissée porter par les mots. Alors… depuis, j’ai bien envie de le lire !
      Bienvenue sur ce blog…

        • Les premiers visiteurs vont systématiquement dans les « indésirables ». C’est là que je t’ai repêchée. Et je viens de vérifier, sauf si tu as un second pseudo, c’est la première fois que tu viens dans mon salon ! Tu étais alors ce qu’on appelle une visiteuse inconnue, mystère… A bientôt

  2. Coucou Syl ! J’ai lu ce roman il y a quelques semaines et je l’ai beaucoup aimé aussi. Je trouve que l’écriture est extraordinaire… Bisous et à demain en cuisine !

    • Noukette, je m’aperçois qu’il y a ceux qui l’aiment beaucoup et ceux qui ne sont pas séduits par sa plume. Je n’ai pas lu « Réparer les vivants » et je ne pense pas le lire car c’est un sujet assez difficile. Je crois que j’ai fait une bonne pioche avec « Tangente vers l’est » et « Un monde à portée de main ».

  3. Moi, je suis une absolue fan de Maylis de Kerangal qui par la force d’une écriture à la puissance évocatoire – Syl l’a très bien fait ressentir – est capable de m’emporter dans des univers qui me sont complètement étrangers, voire même qui pourraient me rebuter, technique avec « Naissance d’un pont », médical avec « Réparer les vivants ». Elle sait créer des romans polyphoniques, donner vie, chair et langage à des personnages très différents, faire naître des paysages qui existent sensoriellement. Son style est unique, me semble-t-il, d’une originalité singulière. Ma recommandation pour ceux qui ne l’ont pas lue et voudraient la découvrir, ceux qui auraient un peu peur des thèmes de ses romans plus célèbres, c’est de commencer par les premiers, qui mettent en scène avec une extrême justesse et sensibilité des adolescents: « Dans les rapides » de 2007 et « Corniche Kennedy » de 2008, deux coups de coeur, vraiment.

  4. Je me laisserais bien tenter par cette lecture. Je n’ai jamais lu Maelys de Kerangal, mais vu l’adaptation au cinéma de réparer les vivants (un très beau film).
    De plus le thème de celui-ci me tente beaucoup j’aime me promener dans l’univers d’artistes comme les peintres.
    Bisous

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