Le livre que je ne voulais pas écrire

Un billet de mon amie Dominique

 

Le livre que je ne voulais pas écrire
Erwan Larher

.
Erwan Larher, en jean slim, santiags et sans son portable, est au Bataclan, le 13 novembre 2015, pour assister à un concert de Eagles of Death Metal, un groupe qu’il apprécie depuis longtemps. Il y est seul ; ni ses copains, ni sa compagne n’ont pu ou voulu venir.

L’histoire de cette soirée n’est pas la sienne, pas seulement la sienne. C’est l’histoire collective de tous ceux qui ont été blessés, tués dans cette salle, des trois massacreurs, des policiers et gendarmes, des pompiers et sauveteurs, infirmiers et médecins, des amis et familles, de la France choquée. D’abord, il ne veut pas raconter, témoigner, encore moins écrire, ce que tout le monde attend de lui puisqu’il est écrivain. Rejet de la récupération politique ou idéologique, hantise de l’exhibitionnisme, du narcissisme, du pathos, refus d’exploiter l’intérêt morbide du public au service de la promotion de ses romans. Et puis, c’est une tâche impossible : comment raconter un événement dont on n’a rien vu (couché à plat ventre, écrasé contre une barrière métallique, dans le noir) et qu’on ne comprend pas dans sa cruauté absurde ?

Finalement, il cède aux pressions amicales, à l’argument du « Tu dois partager ». Le début s’écrit tout seul (sa découverte du rock), puis le livre tombe en panne : comment réunir histoire intime et drame collectif, le « je » et le « nous » ? Dès le début du « Projet B », l’enjeu de l’écriture est dans le choix du pronom.

Autre écueil : comment transformer le vécu en texte, en « objet littéraire » ? « Ni témoignage, ni récit, donc. »

Erwan Larher nous fait entrer dans les coulisses du livre en gestation : questions, scrupules, difficultés, impasses, ambitions, doutes… C’est passionnant, d’autant que c’est écrit avec la modestie de l’artisan, sans mise en scène du personnage « Moi, l’AUTEUR ! ».

Quelle écriture inventer quand on ne veut pas raconter et qu’on ne peut pas décrire ?

« L’odeur. Les HURLEMENTS. Au-delà des mots. Au-delà de l’imagination. Vous n’en saurez jamais rien, des HURLEMENTS, quelle que soit la plume. »

On pense à Primo Levi. Impuissance de la langue à dire le Mal, l’horreur, la déshumanisation. Au Bataclan, Erwan Larher a fait l’expérience de la déshumanisation ; se souvenant de Sigolène Vinson, épargnée par Saïd Kouachi dans les locaux de Charlie Hebdo, il s’est mis en mode « caillou » pendant l’attente interminable à la merci des kalachnikovs des tueurs. Pétrifié, il est devenu « barrière », « parquet », « animal ». Quels mots pourraient dire cette désappropriation de soi ?

Autre obstacle : l’impossibilité d’une fin. Mais quand la vie apporte à l’écrivain le cadeau d’une fin, alors le processus de création est lancé ; l’écriture, c’est le chemin qu’on trouve pour relier un point A, l’incipit, à un point B, la chute (Pierre Michon sur le plateau de la Grande Librairie).

La jonction entre l’intime et le collectif, Erwan Larher l’opère en ouvrant son texte à d’autres, amis, famille : il intercale entre ses chapitres, 16 « Vu du dehors », 16 voix de proches qui disent cette nuit sans fin entre foi forcenée et désespoir repoussé.

Ses chapitres, Erwan Larher les écrit au « Tu ». Le « Je » étant dissous, le « Nous » impossible parce qu’il ne s’autorise pas à parler au nom de tous, Erwan Larher invente un « Tu » qui lui permet de mettre à distance celui qui n’a pu, dans cette nuit du Bataclan, que subir.

Mais « Tu » devient aussi Iblis, l’un des tueurs, dans quelques pages hallucinantes qui nous ouvrent un gouffre, l’insondable néant de pensée et d’être de celui qui ne se sent exister qu’en donnant la mort.

Syntaxe bousculée et onomatopées restituent le chaos, rendent compte des sensations, hurlements et silence, odeur et poisseux du sang, ankylose et froid, dans un temps suspendu.

Ne pensez pas que ce livre est dur, violent, lourd (au cœur)… Il l’est, mais pas seulement.

Étonnamment, c’est aussi un livre infiniment drôle. Erwan Larher adopte constamment un ton d’auto-dérision ; il se peint non en victime, mais en anti-héros, « Super Lavette » qui s’est jeté à terre et a fait le mort. Cette nuit-là, il y a eu des victimes, ceux qui sont morts ou à tout jamais abîmés. Il y a eu des héros, ceux qui ont protégé ceux qu’ils aimaient. Mais lui s’est « contenté » d’attendre, sans penser à personne, sans prier, attendre d’être sauvé, d’être sorti, d’être soigné… longue, longue attente.

Le texte mêle récit tendu, tenu, et réflexion mi-philosophique, mi-cocasse, sur les facéties d’un Destin qui s’amuse à blesser aux fesses un écrivain qui s’apprête à publier Marguerite n’aime pas ses fesses, dont il corrige les épreuves à l’hôpital, assis sur une bouée.

Le portrait du blessé à l’hôpital déjoue également les clichés. Loin du traumatisé tourmenté d’angoisses et de cauchemars que nous imaginons, Erwan Larher se donne à voir joyeux, blagueur, frivole. Sa seule angoisse : rebandera-t-il ? Son seul tourment : où sont passées ses précieuses santiags ? Toujours cette manière moqueuse de désamorcer toute tentation de s’auto-glorifier : voyez comme j’ai souffert ! Foin du pathos !

Le défi de transformer le cauchemar en « objet littéraire » est-il réussi ? Lisez Le Livre que je ne voulais pas écrire pour en juger.
Pour ma part, vous l’avez compris, je dis OUI !

.
Photo « ici »

.

.

.

Publicités

16 réflexions au sujet de « Le livre que je ne voulais pas écrire »

  1. Superbe billet, Dominique (tu penses bien que je bois du petit lait, la prochaine fois faudra que je regarde les santiags -ou pas- de notre amateur de rillettes)(oui, car c’est lui!)

  2. Je trouve ton billet absolument magnifique, vraiment, j’ai lu beaucoup de très belles chroniques sur ce roman/récit/objet qui parait presque indispensable, mais la tienne nous plonge au coeur de tout ce que je crains a priori tout en me rassurant aussi. Vraiment bravo….Evidemment, il est noté.

    • Je suis très sensible à ton commentaire, car je débute dans cet exercice difficile de transformer de l’émotion en mots. J’écrivais dans mon cahier, pour moi, mais Syl m’a invitée à publier et c’est troublant (et enrichissant) de découvrir vos réactions.

    • Oh, oui, c’est bien au-delà du témoignage… une vraie interrogation sur ce que c’est le littéraire, mais sans cérébralité, sans fatuité… avec sincérité, lucidité, humour.

  3. Bon, d’abord Do, faut ouvrir ton blog…demande à Syl !! Bon ok, on peut rigoler non ?
    Ce livre me pose un cas de conscience, je boycotte ce genre de sujet car je pense que c’est l’option caillou qui convient, comme Sigolène Vinson que j’adore…le silence. Et puis, pour moi, un livre c’est pas pour voir le JT.
    Mais voilà, beaucoup de personnes en parlent si bien et j’ai même échangé un post avec l’auteur sur un autre blog et j’ai beaucoup aimé sa réponse…
    Bref…je crois que je vais le mettre sur ma liste à lire !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s