Le Québec

logomelangedesgenres1logoquebec14Septembre, mois québécois, avec Karine et YueYin « Tout genre » de Miss Léo

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le québecLe Québec Heureux qui… Maurice Sand

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Maurice Sand est le fils du baron François Casimir Dudevant et de George Sand. En 1861, à l’âge de trente-huit ans, il accompagne le prince Napoléon, dit « Plon-plon », dans une mission diplomatique en direction de l’Amérique et du Canada. Proche de sa mère, il lui adresse des lettres qu’il écrit quotidiennement. George Sand trouve dans ce journal, la spontanéité, la fougue d’un jeune homme ravi de découvrir une contrée lointaine et des gens très différents. Dans la préface, elle salue le style d’écriture, enjoué, anecdotique, observateur, intime, et raconte que tout cela mériterait d’être publié dans La Revue des Deux Mondes. La rubrique s’intitulera « Six mille lieues à toute vapeur ».

La route est longue ! Terre, mer, bateau, train, la route qui doit les mener au Québec n’est pas une des plus directes… plus de six mille lieues, soit trois mois et vingt jours de voyage. Maurice dit qu’il a souvent quartier libre et qu’il a le droit d’aller où bon lui semble. Une indépendance qu’il cite… « liberté de manœuvre ». Il n’hésite donc pas à quitter le groupe et à s’aventurer pour saisir les paysages, faune-flore, les gens, physionomie-mœurs, et l’essence particulière d’une atmosphère étrangère. Il imagine sa mère à ses côtés et s’intéresse à toutes les curiosités qu’elle aurait pu avoir.

Lincoln est élu président des États-Unis, la guerre de Sécession se prépare. Après tout un parcours, Washington, Alexandria, Fairfaw, Cleveland, les Grands Lacs…, le voyage princier arrive à la frontière canadienne, Port Huron le 20 août. L’accueil est chaleureux avec trompettes, fanfares et salves de canon. L’ambiance est festive, les bals cadencent les soirées, les femmes dévoilent sans pudeur leurs gaietés et les hommes chiquent, crachent, boivent, sans continence. Maurice souligne que les Américains qu’il côtoie dans cette effervescence, paraissent mal éduqués, bruyants, et sans code de bienséance. Le tableau tranche avec le regard des « indigènes ». Les jours suivants, le bateau vapeur borde des paysages qui célèbrent une nature magnifique, sauvage, rugueuse. Maurice, l’artiste, le géologue, le botaniste, le collectionneur, les dessine avec les mots. Tout est répertorié… le schiste calcaire, le fer, des roches multicolores, les immortelles blanches, les framboisiers, les arbousiers, les pins, les chênes, les érables, des arbres gigantesques qui soulignent la côte. La végétation luxuriante saisit et peut angoisser. L’homme n’ose pas l’apprivoiser et la délaisse pour une région moins rude, vers l’est. Lorsque Maurice est face à tant de grandeur, lorsqu’il parle avec les trappeurs et les locaux, il se dit que la modernité, les élégances, sont superflues. Les indiens aux peaux rouges les regardent arriver. Certains sont de bons hôtes et parlent même « un petit brin de français », d’autres rejettent l’invasion et la suprématie des blancs. Les regards sont indifférents ou tentent de cacher leur mépris. Maurice trouve une ressemblance avec les Arabes qui subissent le colonialisme.

22 août, Lac Supérieur… visite des mines de fer, collecte de pierres pour George et aurore boréale… 23 août, Île Manitou, Copper-Harbour, Eagle-Harbour… Il voyage à bord du North-Star, en compagnie de trois jeunes filles qui s’appellent Mary et joue les galants avec elles. En parenthèse, il précise que les femmes célibataires sont toutes en recherche d’un mari, elles sont coquettes et voraces. Il faut être donc très attentif et ne pas commettre un impair ! … 26 août, Saut-Sainte-Marie, Île de Mackinaw, il quitte ses compagnons de voyage pour une autre embarcation… 7 septembre, les rives du Niagara… des lieux-dits et des gares qui portent les noms des capitales Londres, Paris, Naples, Moscou, Le Caire… Il retrouve une partie de la délégation pour admirer les chutes. Le spectacle est grandiose, ses mots peinent à décrire…

« C’est si grandiose, si beau que je ne saurais te le décrire, et je pense à ce Nègre d’un roman de Cooper qui ne peut manifester son admiration que par un éclat de rire homérique. Moi aussi je ris, mais c’est de mon impuissance à rendre par des mots l’admirable chose que j’ai vue. Devant ces montagnes d’eau, on ne pense ni à peindre, ni à dépeindre : on est abasourdi, terrifié. L’imagination vous emporte au milieu de ces tourbillons, et on se sent aplati comme un brin de chaume sous cette foudre de cataractes… »

Le pont est traversé, frontière menant aux rives canadiennes, et Maurice voit les forêts comme des cathédrales. Il aime se perdre dans cette immensité. Apprenti aventurier, il croise des écureuils, un pic noir, des fourmilières géantes, des insectes de toutes sortes, des milles-pattes jaunes et des crotales. Ces derniers font sa fierté car il est arrivé à en capturer… Le 11 septembre, c’est Montréal après Mille-Îles, les rapides de Long-Sault. La civilisation est chaleureuse et Maurice est « tout gaillard d’entendre tout le monde parler français à la mode de Normandie et de Touraine ». « Population française et gouvernement anglais », ils sont reçus avec beaucoup de générosité. Des drapeaux, des acclamations, et c’est la Nouvelle France qui refait surface ! Une terre que Maurice dit « lâchement cédée aux Anglais par Louis XV en 1763. » La ville est presque scindée en deux. Les Anglais d’un côté, les canadiens de l’autre. Le 14 et 16 septembre, le Québec. La terre ferait presque pleurer Maurice. Il découvre un sol dévasté par le déboisement, éventré, « en chantier ». L’homme veut la transformer. L’agriculture se fait une place. Il parle des richesses, du sucre brun que l’on récolte en sirop, du goût de l’indépendance et d’une constitution qui se voudrait ni anglaise, ni américaine, ni française. Pourtant la France est bien acceptée. La citadelle est belle, dominante. Le séjour touche à sa fin, les cocktails et les dîners sont aussi au programme. La délégation est fêtée. Le jour du départ qui est aussi la fin de ce recueil, Maurice colporte une conversation qui mérite d’être livrer dans ce billet…

« – Dis donc, les Anglais, ils font feu des quatre pieds pour le prince français !
– Tiens ! je crois bien ! Ils font contre mauvaise fortune bon cœur ; mais, il n’y a pas à dire, il faut le recevoir comme ça, ou avoir la guerre avec la France.
– Bah ! Qu’est-ce que vous dites donc là, vous autres ? Tout le monde est content de voir des Français. Si c’étaient des Américains, je ne dis pas !
– Tiens ! tiens ! regardez donc la-haut. Le canon de la citadelle a envoyé un rond de fumée en couronne !

– Ah ! C’est comme quand on fait des ronds avec la fumée d’une pipe. C’est un présage.

– Quel présage ?
– Présage de bonheur.

– Pour la France ?

– Et pour nous aussi, donc ! Ça veut dire que nous redeviendrons enfants de la mère-patrie.
– Laissez donc ! nous n’avons pas trop à nous plaindre pour le moment. Si on continue à marcher droit…
– Dame ! on verra, on verra. Vive la France ! en attendant.
– Oui, oui, vive la France ! »

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Ce recueil de lettres n’a rien de barbant ou de savant. Comme il est dit dans la préface, Maurice a écrit cette correspondance pour divertir sa mère. Ça se lit facilement, avec plaisir et intérêt.

La place du Québec est petite et se raconte dans la fin du livret. Dans ce court chapitre, plus que la nature, c’est l’ambiance qui est traduite. La carte territoriale n’a rien de conforme à celle d’aujourd’hui, elle était bien plus réduite. Il semble que la délégation princière permet de redécouvrir ces régions oubliées et joue un rôle de voyagiste. Maurice retrouve ces lointains cousins et l’alchimie affective renait avec force, à sa grande stupéfaction ! Sur ce continent, il y a beaucoup de nous, de notre terroir.
Je vois George Sand se régaler des missives qui devaient arriver par paquets ! Son fils a un certain talent de conteur… Il combine les images entre une nature majestueuse, une société qui partage son voyage, moins conservatrice qu’on aurait pu le penser, des fastes et trompettes, des bals et des séductions, les officiels, le peuple amérindien… rien qui ne peut lasser et tout qui peut captiver.
Dans le récit, Maurice emploie souvent le terme « Nègre » pour appeler les noirs qui servent sur le bateau. Sincèrement, dans ce cas là je ne pense pas qu’il y ait matière à se formaliser, même si c’est déplaisant. Pas de racisme, mais plus une époque qui ne notait pas le caractère péjoratif de l’adjectif. Il est à relever également que Maurice a de la compassion pour le peuple indien. Les passages qui les concernent sont respectueux.
Je garderai de ces lettres, l’extrait où Maurice fait face aux chutes du Niagara. Il disait que les mots ne pouvaient exprimer la puissance, l’impact, la beauté des lieux. Je ne suis pas d’accord… j’ai reçu à cet instant précis, les embruns des cascades.

Des lettres que je vous recommande ! « … Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage… » Les Regrets, de Joachim du Bellay

.. Krieghoff_Quebec_1862 Vue de Québec, 1865 du peintre Cornelius David Krieghoff . . .

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9 réflexions au sujet de « Le Québec »

  1. Quel billet, je me suis bien divertie en te lisant ! Elle en avait de la chance George d’avoir un fils qui lui écrive tous les jours et lui narre ses moindres faits et gestes par le menu ! Et quelle époque, c’était bien de mettre trois mois pour se rendre loin, ça donnait une valeur ajoutée au voyage tout ce temps…

    • Oh oui… quelle époque ! On aimerait bien la vivre ! quoique nous sommes du genre à être toujours émerveillées…
      C’était bien le fils chéri à sa maman ! Pauvre Solange, sa soeur.

      • Bah oui…il y a des mères assez fortes pour masquer leurs inclinaisons quand elles ont (malgré elles) un préféré, George Sand n’était pas de ce bois là, trop passionnée ! 😉

  2. Une lecture passionnante ou que tu rends telle! Finalement il en avait des qualités le petit Maurice mais avoir une mère pareille (aussi grande) devait être un peu décourageant! Quant à la Solange, j’ai l’impression qu’elle n’était pas toujours aimable.

    • Solange devait être aigrie. Il faut dire que George était un sacré personnage ! Conflit, jalousie…
      Il faut le lire le Maurice quand il parle des femmes qu’il rencontre sur le bateau… c’est croustillant ! Si tu pouvais te procurer ce petit livret… ça va t’amuser !

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