Cranford

Lecture commune avec George, Lou, Virgule, Valou, Céline, Emma, Solenn, Sharon, Alexandra, Paulana, Emily, Titine, Plumetis Joli, Anis, ClaudiaLucia,

.

CranfordCranford
Elizabeth Gaskell

.

Vers 1840,

Cranford est un village de femmes célibataires ou veuves. On se l’imagine niché précieusement dans une campagne anglaise verte et vallonnée, entre pâturages et bois, déconnecté du monde environnant.  La narratrice, Miss Mary Smith, dit qu’il est habité par des amazones. Très peu d’hommes y sont présents. Soit ils sont décédés, soit ils sont ailleurs… La ville la plus proche est Drumble. Elle ressemble à ces villes industrielles traversées par les rails, affairées, grises et impersonnelles. Ni trop près, ni trop perdu, Cranford est « à vingt miles seulement par le chemin de fer » de cette métropole.

Miss Mary est une jeune femme célibataire qui vit avec son père à Drumble. Lorsqu’elle rend visite à ses amies de Cranford, elle élit résidence chez les soeurs Jenkins, Deborah et Matty. Durant son séjour, elle s’adapte au rythme des vieilles demoiselles et avec beaucoup de complaisance, elle offre toute son attention aux dames de la paroisse. Dans ses chroniques, elle écrit leur quotidien, les potins colportés par Miss Pole, leurs après-midi thé, leurs soirées animées de jeux, les personnes qui traversent un temps Cranford, les jours, les saisons, ses séjours d’année en année… et ses correspondances.
Cette ruralité n’est pas rustaude, elle est faite des meilleures manières de l’Angleterre. Sans être titrée, la noblesse qui caractérise cette communauté féminine est faite de certaines particularités, comme si Cranford était un monde à part dans le monde. Un microcosme protégé, exempté de misères et régi par l’étiquette de la bonne société. La fortune est petite, voire parfois inexistante, mais chacune s’ingénie à ne rien laisser paraître, à aller la tête haute, le sourire en façade, la tournure bien mise. Nul n’est dupe, mais il est de bon ton de dissimuler la pauvreté et de faire comme les Spartiates, « une élégante économie domestique ».
« Aucune de nous ne parlait d’argent, car le sujet avait quelque chose de mercantile ; or, même si certaines d’entre nous étaient pauvres, nous appartenions toutes au meilleur monde… »

Un jour, juste avant la fin de son séjour à Cranford, Miss Mary vit arriver Mr Brown. Ce capitaine à la retraite, délégué à un travail dans le comté par les chemins de fer, vint s’installer avec ses deux filles dans une petite maison. L’évènement capital fait sourciller toutes les bonnes dames car l’homme est rustre et sans discrétion. Son bavardage est presque indécent car il clame à qui veut l’entendre qu’il est pécuniairement fort modeste. Cette engeance masculine est à esquiver, il n’est pas satisfaisant de le rencontrer et encore moins de l’inviter… Même s’il est à plaindre… si sa deuxième fille de trente ans est une beauté souriante, douce et heureuse comme une enfant, son aînée, dix ans de plus, a le teint et la silhouette d’une grande malade… C’est donc sur cette impression négative que Miss Mary s’en retourne chez elle.
Presque une année plus tard, elle retrouve Cranford. De ses relations épistolaires, elle sait déjà que l’impopularité du capitaine Brown n’est plus et que le cher homme a toute la sympathie des dames. Le suffrage est à l’unanimité. Il est vrai qu’il sait y faire et que même ses plaisantes boutades sont prises au sérieux. Suite à un petit accident, Miss Baker a suivi scrupuleusement un conseil et a vêtu sa vache d’Aurigny de flanelle grise, pour qu’elle n’ait pas froid dans les prés.
Et c’est ainsi que les villégiatures dans cet éden s’espacent et se ponctuent dans des écrits, le temps de quelques mois, de quelques saisons. Il est bien innocent de croire que Cranford peut être épargné par les peines. Même en jouant à faire semblant, on n’évite rien des tragiques destins de la vie. Mais…

… à Cranford, l’air doit sentir les scones grillés et le thé noir (le thé vert d’après Miss Matty n’est pas bon pour la santé !), on voit passer une vache habillée, ces dames ont des parapluies rouges pour aller à l’église, on revendique le droit et le plaisir d’être vieille fille, on est excentrique sans le savoir, on a des amies sincères et solidaires, on a l’âme élégante… lorsqu’on oublie d’être mesquines, cancanières et précieuses… Comme il doit être bon d’y vivre !

.
Cette lecture est le deuxième livre d’Elizabeth Gaskell que je lis. Si je fais un parallèle avec « Nord et sud », je retrouve deux sujets abordés : La confrontation de la ville industrielle qui prend de l’ampleur contre la campagne, écrin encore protégé et enchanteur. L’opposition de la bonne société distinguée, détentrice du raffinement, au mercantile, vulgaire et bourgeois.
Ce roman a été publié en feuilleton dans le magazine de Charles Dickens en 1851. L’auteur s’est amusée à décrire un village tenu socialement par une majorité de femmes. Cette société a distribué les rôles et aucune n’empiète sur l’autre. Elles paraissent aux premiers sentiments, peu sympathiques et ridicules. Leur rigidité, leur ostracisme, n’ont rien de charitable, mais, de petites bagatelles colportées en histoires plus intimes et plus graves, on découvre que les « amazones » de Cranford sont des femmes sensibles, avides de tendresse et loyales. Satire, l’ironie est mordante et drôle. L’humour des situations sentencieuses pimente les récits et ne manque pas de faire sourire. La narratrice garde une neutralité, elle paraît en ce sens moins pédante que ses amies, mais aussi plus terne. De tous les personnages, ce n’est pas celui que j’ai préféré. La douce Miss Matty avec sa domestique Martha sont des femmes qui m’ont séduite.
J’ai beaucoup aimé cette lecture. C’est un roman simple dans la première partie, à raconter le quotidien, implanter le décor, faire connaissance avec Cranford, et dans sa deuxième partie, plus secret, plus émouvant.
Un livre que je vous conseille… avec une tasse de thé et une tranche de pudding grillée.

.

.
Cranford
Cranford, série de la BBC

De gauche à droite : 1. Miss Octavia Pole – 2. Mrs. Jamieson – 3. – 4. Miss Deborah Jenkyns – 5. Miss Matty Jenkyns – 6. Miss Mary Smith 7. Mrs. Forrester
.
.
.
.

Publicités

38 réflexions au sujet de « Cranford »

  1. Zut j’ai oublié le pudding grillé ! Mais j’ai bien aimé aussi, surtout le ton du roman, cette ironie bienveillante, cette façon de se moquer gentiment des comportements de ces dames

  2. J’ai très envie de découvrir Elizabeth Gaskell (je suis quasi sure d’aimer !) et j’ai été très contente que j’ai vu que le Points avait réédité certains de ses romans !
    Les amoureux de Sylvia vont bientôt paraitre aussi (jusque là disponible uniquement en grand format) avec encore une très belle couverture !

    • Tu as lu « Nord et sud » ? Un gros coup de coeur !
      « Les amoureux de Sylvia »… beau titre !
      J’aime Gaskell que je découvre petit à petit.
      Bisou Miss

  3. Je n’ai pas trouvé la narratrice terne, elle a un rôle d’observatrice et son regard est un peu aussi celui de la lectrice, je trouve, en retrait et à la fois partie prenante. Comme toi j’ai aimé l’humour et le portrait de cette société féminine !

    • En tant que lectrice, je vis plus passionnément mes lectures. Je dis « terne » car elle reste en retrait tout en participant à l’histoire. Elle suit le mouvement, sans oser contrer certaines absurdités. Au début, elle est même prête à ne pas accueillir le capitaine Brown.
      Elle semble jeune et elle ne raconte rien de sa vie ou de ses aspirations. On dirait qu’elle subit les ans en même temps que ses veilles amies.
      Mais remarque, c’est aussi elle qui souligne ironiquement les petits travers de ces dames.
      Donc, je dirai… « presque terne » !!!
      Bonne journée George

  4. C’est toujours un grand plaisir que de lire Elizabeth Gaskell. J’ai aimé tous les livres que j’ai lus d’elle avec bien entendu un immense coup de coeur pour « Nord et Sud ». « Cranford » est charmant et nostalgique. Elle parle toujours des changements du monde, c’est le cas également pour « Lady Ludlow » que j’ai lu pour aujourd’hui.

    • Titine, j’ai noté « Lady Ludlow » ! mais je crois que je ne vais pas le trouver en librairie. J’ai fait des recherches après être passée chez toi et il est indisponible. J’espère qu’ils vont le rééditer…

  5. « Même en jouant à faire semblant, on n’évite rien des tragiques destins de la vie. » C’est exactement ce que j’ai ressenti à la lecture de Cranford!
    Et c’est vrai qu’au début, elles n’apparaissent pas sympathiques car elles sont imbues de leur classe sociale, promptes à évincer ceux qui ne sont pas de leur milieu. C’est peu à peu qu’on les découvre et qu’on s’attache à elles. Même Deborah a des qualités appréciables malgré sa tyrannie envers Matty et ses prétentions à la supériorité.

    • Pour survivre dans ce monde, il faut avoir du tempérament ! Deborah était l’aînée je crois bien, elle a donc assumé le rôle de la mère, protectrice, éducatrice… Elle devait en souffrir secrètement ou inconsciemment et ses relations avec sa soeur étaient forcément dominées par un peu de rancoeur mêlées à son besoin de materner.
      On passerait toute la journée à les raconter !!! Ce roman est si riche !

    • C’est parce qu’il est midi !!! Anis, ton petit ventre ne retient que les mots qui l’intéresse…
      Vrai pour l’atmosphère, on s’y sent bien même si c’est désuet…
      A bien vite chez toi !

  6. Je crois que vous avons toutes à peu près le même avis sur ce livre ! 😉
    Un roman délicieux qui se déguste de façon so british (très bonne suggestion d’ailleurs, le pudding grillé…!)

  7. J’avais déjà envie de le lire, mais je constate avec la LC qui fait définitivement l’unanimité. Je trouve que Gaskell est une auteure qui se renouvelle beaucoup dans ses thèmes, elle n’écrit pas 20 fois la même histoire (enfin d’après ceux que j’ai lus)

  8. C’est marrant, j’ai vraiment aimé tous les personnages, même ceux qui peuvent paraître antipathique, mais je pense que c’est également du au visionnage de l’adaptation que je trouve particulièrement savoureuse!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s