Les vestiges du jour

 

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Les vestiges du jour
Kazuo Ishiguro

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Darlington Hall, 1956

Mr. Stevens, la soixantaine, est majordome dans une illustre demeure. Son nouvel employeur, Mr. Farraday, doit s’absenter cinq semaines en Amérique et souhaiterait que Monsieur Stevens profite de ses vacances pour s’aérer l’esprit, ailleurs que dans les jardins de Darlington Hall. Pour plus de liberté, une indépendance sans contrainte ferroviaire, il lui propose sa voiture et lui offre de payer la note d’essence.
La proposition est très sympathique. Mr. Farraday, malgré le fait qu’il soit américain, qu’il ait un humour particulier, qu’avec lui les quiproquos abondent, et qu’il prône le badinage, est une personne très aimable. Mais Mr. Stevens n’éprouve pas le besoin, ni même l’envie, de sortir de la propriété. Il est dévoué de corps, d’esprit et de cœur à Darlington hall.
Cependant, il y aurait bien une raison… une lettre de Miss Kenton.

Au printemps 1922, à l’époque de Mr. Darlington, son premier employeur, Mr. Stevens, majordome, responsable de la gestion du personnel et de la tenue des comptes, avait engagé une jeune femme pour s’occuper de l’intendance du château. Après quelques débuts houleux, une passe d’arme et des confrontations qui virèrent à des animosités plus personnelles mais qui restèrent très dignes, les deux duellistes rentrèrent dans une routine professionnelle, voire même amicale. Le soir, dans le bureau de Mr. Stevens, ils s’installaient pour déguster une tasse de cacao et parler de leurs journées harassantes. (Les silhouettes de ce tableau auraient pu être celles d’un couple, un mari et sa femme.)
Donc, cette Miss Kenton, qui partit un jour pour fonder une famille et qui depuis envoyait épisodiquement quelques missives, venait de lui écrire une lettre dans laquelle elle jette son amertume et son désir de changer de vie.
Miss Kenton qui était parfaite dans son rôle de gouvernante et qui le serait encore, à ses côtés si elle le désirait. Miss Kenton qu’il part chercher…

Préparant méticuleusement son voyage, Mr. Stevens trace son itinéraire avec en mémoire les sept volumes de Mrs. Symons sur « Les Merveilles de l’Angleterre ». Afin de personnifier honorablement la maison qu’il représente, il choisit ses tenues vestimentaires avec un grand soin.
Il raconte alors, comme dans un journal intime, ses jours de voyage et les villes qu’il traverse : Salisbury, Mortimer’s Pond, Tauton, Moscombe, Little Compton et Weymouth.

Le récit du journal s’intercale par des souvenirs anecdotiques avec Miss Kenton, les fleurs qu’elle lui déposait dans son bureau pour amener un peu plus de lumière, son père, issu de la vieille génération des butler (majordomes anglais), son modèle, son employeur de l’époque Mr. Darlington, des réunions secrètes et politiques de celui-ci, des années d’avant-guerre où certaines prises de position penchaient pour l’Allemagne, les conflits domestiques, son devoir en tant majordome, servir et devancer l’ordre et la demande, sa fierté d’être de la race des butler. Mais son introspection est douce et amère. Que vaut sa vie sacrifiée ?

« En verrouillant la porte, je remarquai que Miss Kenton était toujours là à m’attendre, et je lui dis :
– J’espère que vous avez passé une bonne soirée, Miss Kenton.
– Oui, je vous remercie, Mr. Stevens.
– J’en suis ravi.
Derrière moi, le bruit des pas de Miss Kenton s’arrêta brusquement, et je l’entendis dire :
– Ne vous intéressez-vous absolument pas à ce qui s’est passé ce soir entre ma connaissance et moi, Mr. Stevens ?
– Je ne veux pas me montrer grossier, Miss Kenton, mais vraiment, je dois remonter sans attendre. C’est que les événements d’une importance mondiale ont lieu dans cette maison en ce moment même.
– Comme d’habitude, n’est-ce pas, Mr. Stevens ? Très bien ; si vous devez partir en courant, je vous dirai simplement que j’ai accepté l’offre de ma connaissance.
– Je vous demande pardon, Miss Kenton ?
– Sa demande en mariage.
– Ah oui, Miss Kenton ? Dans ce cas, permettez-moi de vous présenter mes félicitations.
– Merci, Mr. Stevens. Bien sûr, j’effectuerai volontiers mon préavis…
– Je ferai de mon mieux pour assurer votre remplacement le plus tôt possible, Miss Kenton. Et maintenant, si vous voulez bien m’excuser, je dois retourner là-haut…
– Mr. Stevens.
Je me retournais à nouveau. Elle n’avait pas bougé…
… Ce fut donc quelques minutes à peine après ma brève rencontre avec Miss Kenton que je me retrouvai de nouveau dans le couloir… En arrivant près de la porte de Miss Kenton, je vis à la lumière qui filtrait tout autour qu’elle était toujours là. Et c’est ce moment-là, j’en suis maintenant sûr, qui est resté gravé de façon si durable dans ma mémoire, ce moment où je me suis arrêté dans la pénombre du couloir, le plateau dans les mains, une conviction de plus en plus forte se faisant jour en moi : à quelques mètres de là, de l’autre côté de la porte, Miss Kenton pleurait. »
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Un très beau roman… Mr. Stevens retrace en quelques jours sa vie au service d’une maison. A travers un comportement glacial, empreint d’une distance et d’une rigidité militaire, on voit le personnage évoluer dans son carcan de dignité et de condescendance, presque dédaigneux pour le reste du monde. On s’apitoie sur cet homme pathétique, façonné par une éducation ankylosée et sévère, qui n’a pas su saisir l’amour qui lui était offert. Il aurait pu être un chevalier, il a choisi d’être serf et moine.
Que ce serait-il passé s’il avait osé, un jour regarder simplement Miss Kenton, lui dire qu’il était heureux d’avoir des fleurs dans son lugubre antre, que les heures de la journée qu’il préférait, étaient celles du soir lorsqu’ils sirotaient ensemble leur cacao, qu’elle était son complément, sa force, son soutien… s’il était rentré dans sa chambre alors qu’elle pleurait, s’il l’avait consolée… s’il lui avait murmuré ses sentiments cachés ?
La magie des mots d’Ishiguro, leur simplicité et leur pudeur, m’ont encore émue. Il raconte toute la complexité d’un homme. Mr. Stevens s’est menti toute sa vie.
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Billets chez Bladelor, Karine, Theoma,
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3 réflexions au sujet de « Les vestiges du jour »

  1. Commentaires
    C’est marrant (enfin…) tu es la 2ème à choisir ce titre dans cette catégorie !
    Commentaire n°1 posté par Irrégulière le 14/03/2011 à 14h02

    Bon, alors je suis curieuse… Je viens…
    Je n’ai pas vu ! C’est qui ?
    Réponse de thelecturesetmacarons.over-blog.com le 14/03/2011 à 15h33
    Coucou Syl

    ah je ne savais pas pour ce challenge,je connais ni cet auteur .
    Bonne semaien gros bisoux .
    Commentaire n°2 posté par strawberry le 14/03/2011 à 14h47

    Bonjour Miss, Tu peux toujours t’inscrire, je pense… C’est une très belle histoire. Bises
    Réponse de thelecturesetmacarons.over-blog.com le 14/03/2011 à 15h38
    J’ai beaucoup aimé ce roman moi aussi. Maintenant il ne me reste plus qu’à voir le film.
    Commentaire n°3 posté par san-tooshy le 14/03/2011 à 14h59

    Le film est un bijoux et les personnages sont ceux du livre. Toujours en équilibre, masqués, rigides… Les images sont très belles.
    Réponse de thelecturesetmacarons.over-blog.com le 14/03/2011 à 15h41
    J’ai aimé tous les livres que j’ai lus de cet auteur, je trouve son écriture magnifique.
    Commentaire n°4 posté par Ys le 14/03/2011 à 15h33

    Bonjour Ys, Oui je comprends. Il me reste à lire « Auprès de moi toujours » et les autres… Je l’ai découvert il n’y a pas longtemps. C’était pour le RAT d’octobre de l’année dernière. Bonne semaine…
    Réponse de thelecturesetmacarons.over-blog.com le 14/03/2011 à 15h44
    Que c’est beau, que c’est beau, que c’est beau ! Je ne me lasse pas de cet auteur. Et l’adaptation ciné est très fidèle à l’atmosphère du roman (soupir).
    Commentaire n°5 posté par somaja.over-blog.com le 14/03/2011 à 15h42

    Tu sais que j’ai pensé à toi, tout au long de ma lecture… J’ai vu le film mais pas avec l’équipe. Quand se fait-on un aprem ciné au Vignonnet ? Bisous
    Réponse de thelecturesetmacarons.over-blog.com le 14/03/2011 à 15h46
    heuuu, en fait j’ai du le rêver ça. Parce que pas du tout…
    Commentaire n°6 posté par Irrégulière le 14/03/2011 à 16h48

    C’est trop rigolo !!! Ca cache quoi ?
    Réponse de thelecturesetmacarons.over-blog.com le 14/03/2011 à 17h35
    J’ai moyennement apprécié « Auprès de toi toujours ». Je suis passé complètement à côté. D’ailleurs plus j’avançais plus les personnages principaux m’énervaient mais ma soeur m’a conseillé de voir qu’elle a bien aimé.
    Commentaire n°7 posté par san-tooshy le 14/03/2011 à 17h19

    Je te dirai ça bientôt car je vais le lire la semaine prochaine… Tu es la première à me donner un avis mitigé. Ca m’intéresse !
    Réponse de thelecturesetmacarons.over-blog.com le 14/03/2011 à 17h38
    Je l’ai lu il y a une éternité, mais j’en garde le souvenir d’un roman doux et mélancolique, et d’une beauté poignante.
    Commentaire n°8 posté par Céline le 14/03/2011 à 22h00

    Oui, la prise de conscience est tardive, d’où cette nostalgie mélancolique. Je me demande à quoi Monsieur Stevens rêvait la nuit ?
    Réponse de thelecturesetmacarons.over-blog.com le 15/03/2011 à 07h58
    Ne me tente pas trop, je suis capable de débarquer comme ça, à l’improviste, réclamant à hauts cris la chambre bleue !
    Commentaire n°9 posté par somaja.over-blog.com le 15/03/2011 à 20h59

    Qui n’est plus bleue, mais qui était orange et qui n’est plus orange… Bleue que de nom… J’ai un meilleurs matelas dans la chambre verte. Qui n’est pas verte.
    Bonne nuit !
    Réponse de thelecturesetmacarons.over-blog.com le 15/03/2011 à 21h02
    Un roman que j’ai adoré. Très beau mais aussi très triste. J’ai été très touchée. (J’étais certaine d’avoir déjà commenté ce billet… je pense que je vis sur une autre planète, ces jours-ci!)
    Commentaire n°10 posté par Karine:) le 16/03/2011 à 15h46

    J’ai lu ta belle critique.
    Le printemps est bientôt là, tu couves quelque chose ? L’amour rend rêveur.
    Réponse de thelecturesetmacarons.over-blog.com le 16/03/2011 à 16h48
    NAaaaa pas d’amour… mais beaucoup de soucis « quotidiens » qui me bouffent mon temps et font passer mon temps pour bloguer au rang numéro 287 ;))
    Commentaire n°11 posté par Karine 🙂 le 16/03/2011 à 17h34

    287 ? D’où sort ce chiffre ? Alors pour ce printemps, je te souhaite un chevalier Barrons qui te sortira des transes de ton quotidien.
    « Amour, Amour, je t’aime tant… »
    Réponse de thelecturesetmacarons.over-blog.com le 16/03/2011 à 17h54

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